Les Quarante Cinq
A >>
Alexandre Dumas >> Les Quarante Cinq
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
and the Online Distributed Proofreading Team.
LES QUARANTE-CINQ
DEUXIÈME PARTIE
PAR
ALEXANDRE DUMAS
[Illustration]
XXXII
MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté,
à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
avec trois gentilshommes.
[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
cents hommes. -- PAGE 2.]
M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux
quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les
antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une
mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune
crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la
caserne.
M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une
visite que le roi accueillit avec affection.
-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter
Paris?
-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et
au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets
que nous.
-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir
que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous
épargner ce petit voyage.
Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
quelque temps.
-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
dangereux aux plus intimes.
-- Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien
ouï dire qui nous fût défavorable?
-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque
j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.
-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service
à tirer, fit le roi.
-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.
-- Lesquelles, duc?
-- Celles de Votre Majesté, sire.
-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous
ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite
de mes serviteurs.
Le duc se retira en souriant.
Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à
suivre les quatre cavaliers.
Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.
Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de
Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince
de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.
Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa
taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.
On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes
compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner
jusqu'aux portes de son hôtel.
En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:
-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
compromettre.
Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.
Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être
remarqué.
Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un
des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître
le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange
curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.
Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une
litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son
page et la dame de la porte Saint-Antoine.
Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous
le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se
referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à
rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de
leur rassemblement.
Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes
qui étaient entrés à la suite du duc.
Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres
s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.
Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les
députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être
venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.
En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la
soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une
foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
chef sur lequel on pût compter.
Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au
maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis
en disponibilité un effectif de mille hommes.
Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le
peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action;
représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
cents hoquetons.
Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
et de la rue Saint-Denis.
Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
plus, de l'Université de Paris.
Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce
formant un contingent de cinq cents hommes.
Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
catholiques enragés.
Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert
présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
faubourgs.
Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces
révélations et ces offres:
-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
doute me proposer, je ne le vois pas.
Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois
points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.
-- Faisons vite, dit-il.
Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.
-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et
précis.
-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce
changement?
-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs
et non à nous d'indiquer le but.
-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici
le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de
livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et
animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
faire.
-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons
déjà eu l'honneur de vous le dire.
-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.
-- Mais d'arriver.
-- A quoi?
-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
plus rien à dire.
-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.
-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.
-- Voyons ce plan, alors.
Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-
Marteau de parler.
Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de
s'expliquer.
-- Dites, fit le duc.
-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à
Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat
est certain.
-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.
-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple,
l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
-- C'est vrai, dit le duc.
-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu
difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de
main.
-- J'admets encore ceci, dit le duc.
-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le
chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en
péril la véritable défense de Paris.
Voici ce que nous avons imaginé:
Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-
Catherine.
Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et
écarté.
Mayenne secoua la tête.
-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
d'éclat.
-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons
frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien
d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour
des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
expédient le chevalier du guet.
-- Qui égorgent, c'est-à-dire?
-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense
interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la
Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
comme on aura traité M. le chevalier du guet.
-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les
hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.
-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable
château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier
du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
battre.
-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre,
monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.
-- Vous croyez que cela suffira?
-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc,
en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux
messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour
faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à
temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons
maîtres de toute la ville.
-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les
politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les
obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous
feriez alors?
-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit
Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que
nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons
rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns
d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà
tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.]
-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes
honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
mélange.
-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur
le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais
peuple dans l'Île-de-France?
Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança
comme malgré lui.
-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?
-- Oui, à peu près.
-- Estimez donc, maître Poulain.
Poulain se mit à compter sur ses doigts.
-- Voleurs, trois à quatre mille;
Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;
Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;
Assassins, quatre à cinq cents.
-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là?
-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.
-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
Poulain se mit à rire.
-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une
seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.
-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?
-- Ils sont bandits et pillards.
-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre
ces gens pour alliés.
-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui
me contrarie.
-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec
surprise quelques membres de la députation.
-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas
d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant
qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à
piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les
Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils
seront toujours les plus forts.
-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux.
-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre,
c'est la devise de mon frère et la mienne.
Les députés firent entendre un murmure d'approbation.
-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre
lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques
heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins,
tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
être?
-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
-- Très bien.
-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua
Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion....
-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.
Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette
prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même
songé.
Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie
s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.
-- La duchesse! s'écrièrent les députés.
-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
même!
Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps
craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.
-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.
Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à
Mayenne.
-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en
suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.
-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur
son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de
tout ceci.
XXXIII
FRÈRE BORROMÉE
Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient
assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.
Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait
fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
notre dernier chapitre.
En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement
pour lui, fertile en événements.
Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une
dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé
par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans
lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.
Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans
cette rue.
Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut
pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et
Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.
Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons,
l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient
passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.
Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
muraille.
Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se
reconnurent.
-- Frère Borromée! dit Poulain.
-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.
-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.
-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le
laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.
-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux
comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de
hâte? est-ce que le prieuré brûle?
-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à
Mayneville.
-- Chez quelle duchesse?
-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre
catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant
pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop
communicatif avec le curieux.
[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
13.]
-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
Montpensier?
-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse
spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de
devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience
l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de
la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte
plus sur lui.
-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de
Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez
parfaitement le dos.
-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.
-- Mais où allez-vous alors?
-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite
à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.
-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint-
Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous
prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on
envoie faire les commissions du couvent.
-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas?
-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
confessions de madame la duchesse de Montpensier.
-- A quoi donc croirais-je?
-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré
au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.
-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
madame la duchesse.
-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous
auriez pu l'attendre.
-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M.
le duc.
-- Allons donc.
-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je
vous laisse; adieu, et bonne chance.
Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui
étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la
voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu
à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis
condamné à faire? fi donc!
Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait
une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.
Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
détailler à maître Nicolas Poulain.
Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au
moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M.
de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite
à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.
Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.
Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile
à attaquer.
L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De
ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était
le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions
bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou
quatre maîtresses.
-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés:
cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas
tarder à avoir lieu.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20