Les Quarante Cinq
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Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans
tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je
médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.
Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque
Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M.
le duc.
-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de
Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme
d'esprit.
-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je
vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle-
t-il Borromée?
-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est
jacobin.
-- Borroville, jacobin!
-- Oui, monseigneur.
-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
reconnu sous le froc.
-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le
saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée,
comme il vous plaira.
-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.
-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la
crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.
Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge
sonna onze heures.
-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un
peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! --
Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous
cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
de Guise le père.
-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là,
Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et
maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?
-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car
j'avais tout le prieuré sur les bras.
-- Eh bien! maintenant parlez.
-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc
d'Anjou.
-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans
qu'on nous la chante.
-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
sûre. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un
cheval qui se cabre, comme sûre? -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la
nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh!
fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.
-- Pour la Navarre! chez Henri?
-- Oui, monseigneur.
-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
lettre du roi.
-- Quel est cet homme?
-- Il s'appelle Robert Briquet.
-- Après?
-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.
-- Un grand ami de dom Gorenflot?
-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?
-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une
lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
-- Et ce moine?
-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous
avez remarqué, madame la duchesse.
-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
messager par des gens à lui.
-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!
-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.
-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de
mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.
-- Il fallait y aller vous-même.
-- Impossible.
-- Pourquoi cela?
-- Il me connaît.
-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?
-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
embarrassant.
-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
taciturne.
-- Ah! ah! et maniant l'épée?
-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.
-- Figure longue?
-- Monseigneur, il a toutes les figures.
-- Ami du prieur?
-- Du temps qu'il était simple moine.
-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je
m'éclaircirai.
-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit
marcher rondement.
-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon
frère.
-- Mais le prieuré, monseigneur?
-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à
dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
croire?
-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
la mission de M. de Joyeuse.
-- Oui, monseigneur.
-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle
un cheval frais, Mayneville.
Puis il ajouta tout bas:
-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
XXXIV
CHICOT LATINISTE
Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché
d'un pas rapide.
Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du
pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea
l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin,
jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands
ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou
l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un
arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.
Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis
par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent
monnayé.
Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé
dessus, l'autre brodé dessous.
-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la
part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus
stupide!
Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.
Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce
bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse
la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi
nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait
à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis
sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.
Que Dieu choisit mal quand il choisit!
Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai
empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit
paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les
chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
enverrais un gros baiser.
Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en
passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont
se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.
Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
écus:
-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
venez du même pays.
Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
au-dessous du pont.
L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et
allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.
-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus
facilement dans la rivière.
Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.
Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si,
au lieu de bois, il eût porté des reliques.
Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les
laissa passer.
Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le
sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi
d'une simple lettre de procureur.
Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
Et il déploya la lettre et lut:
« Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très
cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du
Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. »
Chicot salua.
« Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et
fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je
n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des
amis vaillants et éprouvés. »
Chicot interrompit et salua de nouveau.
« D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader
cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.
Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés
d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. »
-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est
infiniment plus élégant.
« Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. »
-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
facere_. C'est dur.
« Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences
de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis
communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites
un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du
fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. »
-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._
Poursuivons, dit Chicot.
« Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de
votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de
songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre
dans ma postérité.
Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce,
s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle
Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en
outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de
quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il
s'appelait, lui, duc d'Alençon. »
-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
germanum meum_, etc.
« Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à
vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
Chicot, que je vous envoie. »
-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.
« Votre affectionné, etc., etc. »
Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.
-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
un pire.
En vérité, j'aime mieux Mayenne.
Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne
pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri
de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le
brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec
l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au
Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait
quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je
rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez
curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.
Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre
de quelqu'un de ces curieux-là.
Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque
chose.
Deuxième point.
Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près
du roi Henri?
La tranquillité était son but.
Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.
Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.
Chicot poursuivra donc son voyage.
Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En
conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.
Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire
qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se
l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis
il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut
mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de
Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans
l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la
terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même
les sottises des rois.
Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...
Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de
la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième
tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui
n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.
Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:
-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses,
et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il
est.
En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous
avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
morceau.
Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût
fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était
plus latin, mais grec.
Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût
point été exacte.
Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne,
conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager
regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes
les alentours de la cathédrale.
Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous
imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience
était moins grande, la matière de près d'un volume.
XXXV
LES QUATRE VENTS
Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour
porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau,
fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé
Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il
paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de
butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de
s'arrêter.
D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien
apercevoir tout le long de la route.
Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
grand soin toute la maison.
On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées;
mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à
l'intérieur.
Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier
coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
montrées.
Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu
solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la
table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.
Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses
habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec
sa bonne épée.
Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.
Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
armoire, et une table.
L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une
figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et
l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le
voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.
Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement
dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon
à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes,
vinssent-elles des choses.
En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les
membres du voyageur endormi.
Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire
modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté
comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien-
être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.
Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la
table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de
paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
appelait Montagne ou Montaigne.
Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux
premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les
Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût
pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez
ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze
lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.
Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et
Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal,
Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
pour bréviaire.
Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit
profondément.
La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la
table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les
écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan,
même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et
à l'envers de ses verrous.
Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et
secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite
imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt
il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses
grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.
Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas
était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes
les intempéries de la saison.
Contre le froid, avec sa courtine;
Contre le vent, avec ses ronflements.
Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête
grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.
Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait
sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe
sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.
Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec
toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il
valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur
la poignée de son épée.
Chicot ouvrit de grands yeux.
Nuit profonde.
Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était
littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient
toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en
plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
se cramponnant aux autres meubles.
Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à
Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
gros pieds.
Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.
[Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.]
Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du
vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages
s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il
résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.
Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que
lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les
meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait
naturels.
Chicot crie et vocifère: Au secours!
Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se
calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_,
et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas,
Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et
vient éclairer le drame.
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