Les Quarante Cinq
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Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes
les brides et garda tous les chevaux.
Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil
moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.
Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement
entendue là-haut.
Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.
On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.
Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus
zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche;
aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la
coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de
l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
second cavalier qui voulait fuir.
-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle
est bien vivant encore.
-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent
des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef,
lui portant la pointe au masque.
Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une
cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.
-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!
-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin
que je sache qui tu es.
-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.
C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il
avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:
-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.
Chicot obéit.
Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
laissant échapper son épée.
Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit
encore un homme.
-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le
mien.
Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur,
lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.
De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait
terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son
ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.
Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
froid et par conséquent sa supériorité.
Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez
ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
porta un coup de pointe au milieu des côtes.
L'homme tomba.
Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et
de son poignard coupant les cordons du masque:
-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.
Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang,
moitié du poids de la chute.
Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire
quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute,
il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
trancher purement et simplement la tête.
Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit
une voix qui lui disait:
-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.
-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je
vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort
utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a
subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré
de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant,
permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.
Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.
Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.
-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins.
On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
blessure que vous avez déjà faite.
-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?
-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien
des rois.
-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes-
vous?
-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le
jeune homme.
-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
roi, voici tantôt trois jours.
-- Précisément.
-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur?
-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.
-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu!
monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.
-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
en ce moment.
-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le
moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?
-- Ernauton de Carmainges, monsieur.
-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
je vous en avertis.
-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.
-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?
-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je
pense, et il s'est évanoui.
-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui,
mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.
-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.
-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne
à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel
ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.
Et Chicot serra la main d'Ernauton.
-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son
cheval; puis revenant sur ses pas:
-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir
gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y
connaissez-vous?
-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.
-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.
-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.
Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.
XXXVIII
ERNAUTON DE CARMAINGES
Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il
allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
bras.
En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et
qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable,
disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque
auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il
cherchait.
Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
soleil couchant.
Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan.
Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.
Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais
plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière
d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son
chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les
yeux fermés.
Restaient les quatre morts.
-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques
ou huguenots?
Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
croix.
-- Huguenots, dit-il.
-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille
ces parpaillots, n'est-ce pas?
-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
avait affaire héritât que le premier passant venu.
Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
morts.
Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car,
l'opération terminée, le front du paysan se dérida.
Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à
la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à
sa chaumière.
Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la
secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau
fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
environnantes avec une surprise facile à concevoir.
Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.
-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.
Ernauton sourit.
-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.
-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes
venu au secours de mon ennemi.
-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre
ennemi de vous tuer.
-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins
toutefois qu'il ne m'ait cru mort.
-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.
-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.
-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous
en faire une qui l'eût été.
-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour
empêcher ensuite cet homme de me tuer?
-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous
me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par
le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
en vous tuant, j'ai interposé mon épée.
-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.
-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes
un homme blessé, et cela me suffit.
-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.
-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre.
Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.
-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.
Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.
-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à
seul avec cet homme?
-- Je l'ai vu, c'est vrai.
-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.
-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.
-- Et si je survis à ma blessure?
-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
monsieur.
-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé?
-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à
ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.
Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.
-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?
-- Sont morts, à l'exception d'un seul.
-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.
-- Oui.
-- Les a-t-on fouillés?
-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
hôte, s'est acquitté de ce soin.
-- Qu'a-t-il trouvé sur eux?
-- Quelque argent.
-- Et des papiers?
-- Je ne sache point.
-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.
-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.
-- Mais celui qui vit, où est-il?
-- Dans la grange, à deux pas d'ici.
-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et
si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
aucune question.
-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
qu'il m'importe de savoir.
Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.
-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
autre de la commission que vous voulez bien me donner.
-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.
Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.
Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.
-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et
sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.
Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme
d'être réservé.
-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.
-- Oui, monsieur.
-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
peut-être?
-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à
l'heure.
-- Pour Beaugency?
Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.
-- Pour Paris, dit-il.
Le duc parut étonné.
-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et
arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre
voyage sans une cause bien sérieuse.
-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez-
vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce
rendez-vous; je m'en retourne.
Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.
-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un
chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
ici avec ces paysans qui me sont inconnus?
-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un
chirurgien?
Mayenne hésita.
-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.
-- Non, monsieur.
-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?
-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé?
-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien.
Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui
doit savoir celui de son sauveur.
-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous,
et que vous êtes discret autant que vaillant.
-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous
alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.
-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.
Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât
qu'il savait donner la main à un prince.
-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
nous ne poussions pas plus loin nos confidences.
-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je
n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
de vous taire.
-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
que je voudrai.
-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai
aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre
nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.
-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous
plaît?
-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua
Ernauton.
-- C'est juste.
-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur,
croyez-moi.
-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.
-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
moi son adresse.
Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
causèrent à voix basse.
Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.
Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
Ernauton.
-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à
cette personne?
-- Je vous la donne, monsieur.
-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
aveuglément à vous.
Ernauton s'inclina.
-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
gardes de madame la duchesse de Montpensier.
-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
gardes, je l'ignorais.
-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine....
-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de
madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.
-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand,
en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.
-- Oui, dit Ernauton.
-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
compte à madame la duchesse des causes de mon retard.
-- C'est juste.
-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
avoir l'honneur de lui écrire?
-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se
levant pour se mettre en quête de ces objets.
-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.
Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se
retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les
tablettes avec le même mystère.
Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les
ouvrir, à moins de les briser.
-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
remises.
-- En mains propres!
-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même.
Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la
fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.
-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu
en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau,
c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.
Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la
blancheur.
-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?
-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.
-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.
Et il partit.
XXXIX
LA COUR AUX CHEVAUX
Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc
en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha
rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à
Paris.
A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des
quarante-cinq.
Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.
Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.
M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher
droit à lui.
M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel
rendait ses arrêts.
-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
l'exemple d'une pareille infraction?
-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
de faire.
-- Et que vous a-t-on dit de faire?
-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.
-- Pendant cinq jours et cinq nuits?
-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.
-- Le duc a donc quitté Paris?
-- Le soir même, et cela m'a paru suspect.
-- Vous aviez raison, monsieur. Après?
Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et
l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le
visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le
narrateur soulevait dans son âme.
Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de
Mayenne:
-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.
-- Oui, monsieur.
-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le
capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.
Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux
chevaux du Louvre.
Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train
de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une
harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés
en première main au carrosse du roi.
M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour,
s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.
-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!
Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
l'escalier par lequel le roi devait descendre.
-- Dites, monsieur de Loignac, dites.
-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un
village, blessé dangereusement.
Le duc poussa une exclamation.
-- Blessé! répéta-t-il.
-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une
lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.
-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
je lui parle à lui-même.
Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses
chefs.
-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.
-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc
de Mayenne? fit d'Épernon.
-- Oui, monseigneur.
-- Écrite d'un petit village près d'Orléans?
-- Oui, monseigneur.
-- Et adressée à madame de Montpensier?
-- Oui, monseigneur.
-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.
Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui
croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour
que ses volontés soient exécutées.
-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?
-- Sans doute.
-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.
-- Qu'importe!
-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que
cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.
-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?
-- Je suis au roi, monseigneur.
-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.
-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.
-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de
Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.
-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
pour cela que je refuse.
-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
Carmainges?
-- Je l'ai dit.
-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.
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