Les Quarante Cinq
A >>
Alexandre Dumas >> Les Quarante Cinq
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 | 7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20
Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
-- Voilà un esprit délié, madame.
La duchesse comprit à merveille.
Elle regarda Ernauton en souriant.
-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
madame, répondit Ernauton.
-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
ou plutôt qui vous êtes....
-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un
regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de
table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la
duchesse.
-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc
plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
porte se fut refermée derrière lui:
-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre
chose que ce que nous avons décidé de faire.
-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus
tard....
-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves
gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un
inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de
l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
l'espère, de surveiller personne.
-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
Mayneville, je perds la tête.
-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la
veille d'une action décisive.
-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
Vincennes à la nuit.
-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
-- Tous.
-- Ce sont des gens sûrs?
-- Éprouvés, madame.
-- Comment viennent-ils?
-- Isolés, en promeneurs.
-- Combien en attendez-vous?
-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la
route.
-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
pendule.
-- L'heure viendra, soyez tranquille.
-- Mais nos hommes, nos hommes?
-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il
n'y a point de temps perdu.
-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le
meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui
porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le
bienvenu.
-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
triomphateur.
-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil
de la porte.
-- Lequel, madame?
-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
-- Quels amis?
-- Nos ligueurs.
-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le
bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le
prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous
défendre contre une armée.
S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire
un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma
responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés
sous leurs robes?
-- Ils le sont.
-- Les gens d'épée sur la route?
-- Ils doivent y être à cette heure.
-- Les bourgeois prévenus après l'événement?
-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront
les autres.
-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon
qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
nécessaire qu'on les tue, madame?
-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
-- C'est un brave soldat.
-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
noire.
-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
-- Oh! de bon coeur, madame.
-- Grand merci, en vérité.
-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous
représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes
un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous
recommande, c'est ce jeune homme.
-- Quel jeune homme?
-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir
au dehors.
-- Oh! la sombre nuit! dit-il.
-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
important de voir.
-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que
madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était
possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les
lumières par précaution.
-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.
-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse
paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.
XLII
COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ
DES JACOBINS
Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et
de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement
succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de
tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.
Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.
Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et,
parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.
Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.
Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos
qu'ils se permettent.
Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par
un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore
mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
mesurer.
C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la
route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.
C'était beaucoup pour un homme seul.
-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste
soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le
changer.
-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître;
votre épée, vos armes, et faisons vite.
Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de
ses armes.
-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.
Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:
-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre....
-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui-
là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait
encore.
-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous
faites là!
-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas;
qu'on mène cet homme au dépôt.
-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
que nous venons d'arrêter....
-- Eh bien?
-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.
-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait-
il là?
-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.
Sainte-Maline resta muet.
-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point
que vous me dévalisiez.
-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.
-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.
-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?
-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
répondriez-vous?
-- Non.
-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.
-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?
Ernauton sourit, mais ne répondit pas.
-- Ni où vous alliez?
Même silence.
-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.
-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce
que vous aurez fait.
-- A M. de Loignac?
-- A plus haut que cela.
-- A M. d'Épernon?
-- A plus haut encore.
-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.
-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.
-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
si bien avec vos intentions.
Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier,
qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des
premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.
Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui,
l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau-
légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et
s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.
C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient
pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt
en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement
les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à
brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
rencontrer des camarades et recevoir une politesse.
Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré,
et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour
crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante-
cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble
entre les doigts d'une chaîne d'hommes.
Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le
jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
existence pendant dix minutes.
Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
l'agrégeait:
-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de
l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la
peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire.
J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
bien de son service.
Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme
d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point,
qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec
MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:
-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être
agréable.
Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la
chambre du roi.
Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put
voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
continuer sa route.
Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la
prise.
Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se
trouver réunis à Bel-Esbat était passée.
Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.
Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
mousqueterie des bons pères.
Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.
Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont
libres, d'Épernon lui répliqua-il:
-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez
serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
carrosse.
-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant
à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de
mousquetades.
-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.
Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.
C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques
gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à
comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.
-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?
-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
dessinait sous les voûtes.
-- Les ordres ont été donnés?
-- Et seront suivis, sire.
-- Alors partons, dit Sa Majesté.
Loignac fit sonner le boute-selle.
L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient
réunis, pas un ne manquait.
On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une
seule parole.
Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.
M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
bien au fourreau.
Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.
Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la
fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était
beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le
secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui
manquait.
Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux
dirigés à toute bride sur Vincennes.
A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une
partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.
Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.
Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à
Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des
gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier
peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.
Le messager n'était point revenu.
Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui
n'était pas plus revenu que le premier.
-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les
choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
mais inquiétant.
-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne
quittaient pas l'horizon profond et sombre.
-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé?
-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et
Mayneville fit un mouvement pour sortir.
-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous
nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et
surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.
-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt
qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur
couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils
quelque avis particulier, eux.
-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.
-- Quoi?
-- Silence, écoutez!
On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.
-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous
l'amènent!
Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle
à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
le tiens!
Mayneville écouta encore.
-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
galopent.
Et il commanda à pleine voix:
-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du
prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.
Ils prirent position en travers de la route.
On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:
-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête
du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.
-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien
que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme
le cèdre domine l'hysope!
-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse
choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir,
frère Borromée, heureusement!
Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur
et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.
Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se
trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse
et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.
Incapable de se modérer, elle cria:
-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de
gardes!
-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
m'inquiète.
-- Laquelle?
-- Je n'entends pas le signal convenu.
-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?
-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble,
insista Mayneville.
-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.
-- Je ne vois pas notre officier.
-- Je le vois, moi.
-- Où?
-- Cette plume rouge!
-- Eh bien?
-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!
-- On lui a laissé son épée?
-- Par la mort! il commande.
-- A nos gens? Il y a donc trahison?
-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.
-- Vous êtes fou, Mayneville.
En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq,
brandissant une large épée, cria: Vive le roi!
-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les
quarante-cinq dans l'enthousiasme.
La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle
allait s'évanouir.
Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en
passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.
Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il
avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.
Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce
moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.
Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à
l'instant même son parti.
-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!
Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son
épée au fourreau.
Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le
flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le
médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.
Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.
Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour
un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
cathédrale.
Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en
avait été la suite.
Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil
calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de
l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.
Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait
le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
venait de le faire Gorenflot.
Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.
-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.
Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course,
comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui
Bel-Esbat dans l'obscurité.
Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel
elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait
chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.
-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte.
Voyez! voyez, Mayneville!
-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
s'écria celui-ci.
-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.
-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 | 7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20