Stello
A >>
Alfred De Vigny >> Stello
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15
"Hé! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossière voix de la femme
Semé.
Ni mouvement ni réponse.--Nos bras étaient restés dans la position
où les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions à ces
familles étouffées de Pompéi et d'Herculanum que l'on trouva dans
l'attitude où la mort les avait surprises.
La Semé avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de
couteaux, rien ne remuait, tant était grand l'étonnement de cette
cruauté. Leur avoir donné un jour de réunion à table, leur avoir
permis des embrassements et des épanchements de quelques heures, leur
avoir laissé oublier la tristesse, les misères d'une prison solitaire,
leur avoir laissé goûter la confidence, savourer l'amitié, l'esprit et
même un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre à tous
la mort de chacun!--Oh! c'était trop! c'était vraiment là un jeu
d'hyènes affamées ou de jacobins hydrophobes.
Les grandes portes du réfectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent
trois commissaires en habits sales et longs, en bottes à revers, en
écharpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits à bonnets
rouges, armés de longues piques. Ils se ruèrent en avant avec des
cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand
spectacle. Ce qu'ils virent les arrêta tout court, et les égorgés
déconcertèrent encore les égorgeurs par leur contenance; car leur
surprise ne dura qu'un instant, l'excès du mépris leur vint donner à
tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de
leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs
regards se portaient avec fermeté et curiosité même sur celui des
commissaires qui s'approcha, un papier à la main, pour faire une
lecture. C'était un appel nominal. Dès qu'un nom était prononcé, deux
hommes s'avançaient et enlevaient de sa place le prisonnier désigné.
Il était remis aux gendarmes à cheval au dehors, et on le chargeait
sur un des chariots. L'accusation était d'avoir conspiré dans la
prison contre le peuple et d'avoir projeté l'assassinat des
représentants et du comité de salut public. La première personne
accusée fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre,
madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut
debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus
proches lui baisèrent la main. Personne ne pleura, car, à cette
époque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en
disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font".
Un morne silence régnait dans la salle.
On entendit au dehors des huées féroces qui annoncèrent qu'elle
paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les
fenêtres et les murs, lancées sans doute contre la première
prisonnière. Au milieu de ce bruit, je distinguai même l'explosion
d'une arme à feu. Quelquefois la gendarmerie était obligée de
résister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie.
L'appel continua. Le deuxième nom fut celui d'un jeune homme de
vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de
son nom, lequel était accusé d'avoir un fils émigré qui portait les
armes contre la patrie. L'accusé n'était même pas marié. Il éclata de
rire à cette lecture, serra la main à ses amis et partit.--Mêmes cris
au dehors.
Même silence à la table sinistre d'où l'on arrachait les assistants
un à un; ils attendaient à leur poste comme des soldats attendent le
boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son
couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux
voisins en souriant amèrement.
André Chénier était resté debout près de madame de Saint-Aignan, et
j'étais près d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menacé de
naufrage, l'équipage se presse spontanément autour de l'homme qu'on
sait le plus puissant en génie et en fermeté, les prisonniers
s'étaient d'eux-mêmes groupés autour de ce jeune homme. Il restait
les bras croisés et les yeux élevés au ciel, comme pour se demander
s'il était possible que le ciel souffrît de telles choses, à moins
que le ciel ne fût vide.
Mademoiselle de Coigny voyait, à chaque appel, se retirer un de ses
gardiens, et peu à peu elle se trouva presque seule à l'autre bout de
la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui
devenait déserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'où
nous étions et s'assit à notre ombre, comme une pauvre enfant
délaissée qu'elle était. Son noble visage avait conservé sa fierté;
mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient
comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui
tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes
malgré elle.
La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet
homme prolongeait le supplice par son affectation à prononcer
lentement et à suspendre longtemps les noms de baptême, syllabe par
syllabe puis il laissait tout à coup tomber le nom de famille comme
une hache sur le cou.
Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui était le
signal des huées prolongées.--Il était rouge de vin et ne me parut pas
solide sur ses jambes.
Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tête de femme qui
s'avançait à sa droite dans la foule et presque sous son bras, et,
fort au-dessus de cette tête, une longue figure d'homme qui lisait
facilement d'en haut. C'était Rose d'un côté, et de l'autre mon
canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les
commères de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la détestai
profondément. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence
ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande
considération parmi les gens à pique et à bonnet qui l'environnaient.
La liste que tenait le commissaire était composée de plusieurs
papiers mal griffonnés, et que ce digne agent ne savait pas mieux
lire qu'on n'avait su les écrire. Blaireau s'avança avec zèle, comme
pour l'aider, et lui prit par égard son chapeau, qui le gênait. Je
crus m'apercevoir qu'en même temps Rose ramassait quelque papier par
terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre était si noire dans
cette partie du réfectoire, que je ne fus pas sûr de ce que j'avais
vu.
La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants mêmes, se
levaient et passaient comme des ombres. La table était presque vide,
et devenait énorme et sinistre par tous les convives absents. Trente-
cinq venaient de passer les quinze qui restaient, disséminés un à un,
deux à deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient à des
arbres oubliés dans l'abattis d'une forêt. Tout à coup le commissaire
se tut. Il était au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour
ma part, un soupir de soulagement.
André Chénier dit: "Continuez donc, je suis là."
Le commissaire le regarda d'un oeil hébété. Il chercha dans son
chapeau, dans ses poches, à sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit
qu'on appelât l'huissier du tribunal révolutionnaire. Cet huissier
vint. Nous étions en suspens. L'huissier était un homme pâle et
triste comme les cochers du corbillard.
"Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n'as pas
toute la fournée, tant pis pour toi.
--Ah! dit le commissaire troublé, il y a encore Beauvilliers Saint-
Aignan, ex-duc, âgé de vingt-sept ans..."
Il allait répéter tout le signalement, lorsque l'autre l'interrompit
en lui disant qu'il se trompait de logement et qu'il avait trop bu.
En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le
second bâtiment avec le premier, où la jeune femme avait été laissée
seule depuis un mois. Là-dessus ils sortirent, l'un en menaçant,
l'autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie
retentit au dehors et éclata par des coups de pierres et de bâton.
Les portes refermées, je regardai la salle déserte, et je vis que
madame de Saint-Aignan ne quittait pas l'attitude qu'elle avait prise
pendant la dernière lecture: ses bras appuyés sur la table, sa tête
sur ses bras.--Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux
humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. André Chénier me
dit tout bas en désignant la jeune duchesse
"J'espère qu'elle n'a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons
pas, laissons-la pleurer.
--Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frère, qu'on accuse
d'indifférence, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez été
arrêté sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom
n'est sur aucune liste. Si on le prononçait, ce serait l'y faire
inscrire. C'est un temps à passer, votre frère le sait.
--Oh! mon frère!" dit-il. Et il secoua longtemps la tête en la
baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule
fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir.
Il sortit de là brusquement.
"Mon père n'est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s'expose, lui.
Il est allé ce matin lui-même chez Robespierre demander ma liberté.
--Ah! grand Dieu! m'écriai-je en frappant des mains, je m'en doutais."
Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras.
"Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance."
En effet, madame de Saînt-Aignan était évanouie.
Mademoiselle de Coigny s'empressa. Deux femmes qui restaient encore
vinrent les aider. La geôlière même s'en mêla, pour un louis que je
lui glissai. Elle commençait à revenir. Le temps pressait. Je partis
sans dire adieu à personne et laissant tout le monde mécontent de
moi, comme cela m'arrive partout et toujours. Le dernier mot que
j'entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d'un air de
pitié forcée et un peu maligne à la petite baronne de Soyecourt:
"Ce pauvre monsieur Chénier! que je le plains d'être si dévoué à une
femme mariée et si profondément attachée à son mari et à ses devoirs!"
CHAPITRE XXIX
LE CAISSON
Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emporté
par la crainte d'arriver trop tard et un peu par la pente de la rue.
Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu'ils
venaient de voir. Je les resserrais en mon âme, je les résumais, je
les plaçais entre le point de vue et le point de distance. Je
commençai sur eux ce travail d'optique philosophique auquel je
soumets toute la vie. J'allais vite, ma tête et ma canne en avant.
Les verres de mon optique étaient arrangés. Mon idée générale
enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que
j'y rangeais avec un ordre sévère. Je construisais intérieurement un
admirable système sur les voies de la Providence qui avait réservé un
poète pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la
terre fût entièrement accomplie; que son coeur ne fût pas déchiré par
la mort de l'une de ces faibles femmes, toutes deux enivrées de sa
poésie, éclairées de sa lumière, animées par son souffle, émues par
sa voix, dominées par son regard, et dont l'une était aimée, dont
l'autre le serait peut-être un jour. Je sentais que c'était beaucoup
d'avoir gagné une journée dans ces temps de meurtre, et je calculais
les chances du renversement du triumvirat et du comité de salut
public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien
pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande
gouvernante. De quoi s'agissait-il? De les faire oublier. Nous
étions au 5 thermidor. Je réussirais bien à occuper d'autre chose que
d'eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire
croire qu'il était plus mal encore, pour le ramener à lui-même. Il
s'agissait, pour tout cela, d'arriver à temps.
Je cherchais inutilement une voiture des yeux.
Il y en avait peu dans les rues, cette année-là. Malheur à qui eût
osé s'y faire rouler sur le pavé brûlant de l'an II de la république!
Cependant j'entendis derrière moi le bruit de deux chevaux et de
quatre roues qui me suivaient et s'arrêtèrent. Je me retournai, et je
vis planer au-dessus de ma tête la bénigne figure de Blaireau.
"O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante,
figure désoeuvrée, figure jaune! que me veux-tu? m'écriai-je.
--Pardon si je vous dérange, me dit-il en ricanant, mais j'ai là un
petit papier pour vous. C'est la citoyenne Rose qui l'a trouvé, comme
ça, sous son pied."
Et il s'amusait, en parlant, à frotter son grand soulier dans le
ruisseau.
Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec
l'épouvante si grande du danger passé:
"Suite:
"C.-L.-S. Soyecourt, âgée de trente ans, née à Paris, ex-baronne,
veuve d'Inisdal, rue du Petit-Vaugirard.
"F.-C.-L. Maillé, âgé de dix-sept ans, fils de l'ex-vicomte.
"André Chénier, âgé de trente et un ans, né à Constantinople, homme
de lettres, rue de Cléry.
"Créquy de Montmorency, âgé de soixante ans, né à Chitzlembert, en
Allemagne, ex-noble.
"M. Bérenger, âgée de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint-
Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain.
"L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, épicier, rue Mouffetard.
"F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l'ex-noble du nom, rue
de l'Université.
"C-J. Dorival, ex-ermite."
Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c'était le reste
de la liste, c'était la liste perdue, la liste que l'imbécile
commissaire avait cherchée dans son chapeau d'ivrogne.
Je la déchirai, je la broyai, je la mis en mille pièces entre mes
doigts, et je mangeai les pièces entre mes dents. Ensuite, regardant
mon grand canonnier, je lui serrai la main avec... oui, ma foi, je
puis le dire, oui, vraiment, avec... attendrissement.
--Bah! dit Stello en se frottant les yeux.
--Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tête comme
un grand niais désoeuvré, et me dit en ayant l'air de s'éveiller:
"C'est drôle! il paraît que l'huissier, le grand pâle, s'est fâché
contre le commissaire, le gros rouge, et l'a mis dans sa charrette à
la place des autres détenus. C'est drôle!
--Un mort supplémentaire! c'est juste, dis-je. Où vas-tu?
--Ah! je conduis ce caisson-là au Champ de Mars.
--Tu me mèneras bien, dis-je, rue Saint-Honoré?
--Ah! mon Dieu! montez! Qu'est-ce que ça me fait? Aujourd'hui
le roi n'est pas...
C'était son mot; mais il ne l'acheva pas et se mordit la bouche.
Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau
retourna, en boitant, au caisson, en ôta la poussière avec la manche
de son habit, commença par monter et se placer dessus à cheval, me
tendit la main, me mit derrière lui en croupe sur le caisson, et nous
partîmes au galop.
J'arrivai en dix minutes rue Saint-Honoré, chez Robespierre, et je
ne comprends pas encore comment il s'est fait que je n'y sois pas
arrivé écartelé.
CHAPITRE XXX
LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT
Dans cette maison grise où j'allais entrer, maison d'un menuisier
nommé Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison très simple
d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps,
et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la
demeure du maître passager de la France, si ce n'était l'abandon même
dans lequel elle semblait être. Tous les volets en étaient fermés du
haut en bas. La porte cochère fermée, les persiennes de tous les
étages fermées. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison.
Elle semblait aveugle et muette.
Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours à
Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se
parlaient à l'oreille. De temps à autre, la porte s'ouvrait pour
laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent
femelle). Alors les groupes se séparaient et les parleurs rentraient
vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au
pas devant la porte. On avait jeté de la paille sur le pavé. On eût
dit que la peste y était.
Aussitôt que j'eus posé la main sur le marteau, la porte fut ouverte
et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne fût
retombé trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'était
pas venu un vieillard de telle et telle façon, décrivant M. de
Chénier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une
promptitude de comédien. Il secoua la tête négativement.
"Je n'ai pas vu ça", me dit-il.
J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont
venus ce matin."--Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai
en tous sens.
"Je n'ai pas vu ça.
Voilà tout ce que j'en pus tirer. Un petit garçon déguenillé se
cachait derrière lui, et s'amusait à jeter des cailloux sur mes bas
de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoyé à son air méchant. Je
montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs
étaient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans
trouver personne. Dans la quatrième seulement, deux nègres assis et
deux secrétaires écrivant éternellement sans lever la tête. Je jetai
un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait là
terriblement de listes nominales. Cela me fit mal à la plante des
pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots.
Je fus introduit en silence, après avoir marché silencieusement sur
un tapis silencieux aussi, quoique fort usé.
La chambre était éclairée par un jour blafard et triste. Elle
donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en
atténuaient encore la lumière, en assourdissaient l'air, en
épaississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frappé de
soleil, éclairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir
vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la
journée était assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre
faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite
cuiller d'argent.
Vous pouvez très bien vous représenter Robespierre. On voit beaucoup
d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractère de
visage n'apportait l'émotion avec sa présence. Il avait trente-cinq
ans, la figure écrasée entre le front et le menton, comme si deux
mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce
visage était d'une pâleur de papier, mate et comme plâtrée. La grêle
de la petite vérole y était profondément empreinte. Le sang ni la
bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, éteints, ne
regardaient jamais en face, et un clignotement perpétuel et
déplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes
vertes ne les cachaient pas entièrement. Sa bouche était contractée
convulsivement par une sorte de grimace souriante, pincée et ridée,
qui le fit comparer par Mirabeau à un chat qui a bu du vinaigre. Sa
chevelure était pimpante, pompeuse et prétentieuse. Ses doigts, ses
épaules, son cou, étaient continuellement et involontairement
crispés, secoués et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses
et irritées venaient le saisir. Il était habillé dès le matin, et je
ne le surpris jamais en négligé. Ce jour-là, un habit de soie jaune
rayée de blanc, une veste à fleurs, un jabot, des bas de soie blancs,
des souliers à boucles, lui donnaient un air fort galant.
Il se leva avec sa politesse accoutumée, et fit deux pas vers moi,
en ôtant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il
me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main.
Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et,
relevant ses manchettes, je lui tâtai le pouls.
"De la fièvre, dis-je.
--Cela n'est pas impossible" dit-il en pinçant les lèvres. Et il se
leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme
et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit.
"Mettez-vous là, dit-il, citoyen, et écoutez cela. N'est-ce pas
étrange?"
A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes.
"N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui
me fait insulter dans ses papiers!"
Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues
colonnes.
"Voilà une fausse colère, me dis-je; mettons-nous en garde."
Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne
peuvent supposer la liberté nulle part. C'est une chose humiliante
pour l'humanité. Voyez cette expression répétée à chaque page. Quelle
affectation!"
Et il jeta devant moi la gazette.
"Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indiqué, voyez:
Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armées!
comme si j'étais roi, moi! comme si la France était Robespierre! comme
si tout venait de moi et retournait à moi! Les troupes de Robespierre!
Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?"
Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes
vertes pour m'observer en dessous:
"J'espère qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions?
Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?--Cela se dit-il dans
la rue?--Non! c'est Pitt lui-même qui dicte cette opinion injurieuse
pour moi!--Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les
contre-révolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hébertistes
qui restent encore à la Convention; les fripons comme l'Hermina, que
je dénoncerai à la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des
conspirateurs qui veulent me faire haïr par le peuple, parce qu'ils
savent la pureté de mon civisme et que je dénonce leurs vices tous les
jours; des Verrès, des Catilina, qui n'ont cessé d'attaquer le gouver-
nement républicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.--Ces animaux
immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre
une couronne sur la tête! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un
jour? Il est dur qu'ils soient obéis ici par de faux républicains, par
des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.--Il y a six semaines
que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au
Comité de salut public. Où donc est ma dictature? N'importe! La
coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop
incommode et trop intègre. Cette coalition a commencé dès le moment de
la naissance du gouvernement. Elle réunit tous les fripons et les
scélérats. Elle a osé faire publier dans les rues que j'étais arrêté.
Tué! oui; mais arrêté? je ne le serai pas.--Cette coalition a dit
toutes les absurdités; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie,
parce qu'il est né noble.--Eh! qu'importe comment il est né, s'il vit
et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a proposé et
fait passer à la Convention le décret du bannissement des ex-nobles,
en les déclarant ennemis irréconciliables de la Révolution? Cette
coalition a voulu ridiculiser la fête de l'être suprême et l'histoire
de Catherine Théos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes
les morts, ressuscite tous les stratagèmes des Brissotins: ce que j'ai
dit le jour de la fête valait cependant mieux que les doctrines de
Chaumette et de Fouché, n'est-ce pas?
Je fis un signe de tête; il continua.
"Je veux, moi, qu'on ôte des tombeaux leur maxime impie que la mort
est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de
l'immortalité."
Je vis dans ces phrases le prélude d'un discours prochain. Il en
essayait les accords sur moi dans la conversation, à la façon de bien
des discoureurs de ma connaissance.
Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaça sur son
bureau avec un air d'orateur à la tribune; et, comme je n'avais pas
répondu à son idée, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui
fallait absolument réponse et flatterie.
"Je sais que vous êtes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien
des choses des hommes d'autrefois. Mais vous êtes pur, c'est beaucoup.
Je suis bien sûr au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le
Despotisme militaire; et, si l'on ne m'écoute pas, vous le verrez
arriver: il prendra les rênes de la Révolution si je les laisse
flotter, et renversera la représentation avilie.
--Ceci me paraît très juste, citoyen", répondis-je. En effet, ce
n'était pas si mal, et c'était prophétique.
Il fit encore son sourire de chat.
"Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, à moi, j'en suis sûr,
hein?"
Je dis en grimaçant aussi: "Eh!... mais!..." avec tout le vague qu'on
peut mettre dans ces mots flottants.
"Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre égal,
qui y serait arrivé par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une
crainte, celle d'être souillé par le voisinage impur des hommes pervers
qui s'introduisent parmi les sincères amis de l'humanité."
Il caressait de la langue et des lèvres cette jolie petite longue
phrase comme un miel délicieux.
"Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins à présent, n'est-ce
pas? On ne vous coudoie guère."
Il se pinça les lèvres, et plaça ses lunettes vertes droit sur les
yeux pour cacher le regard.
"Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps.
Mais je n'en suis pas moins calomnié."
Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un
papier. J'ai appris cinq jours après que ce papier était une liste de
guillotine, et ce quelque chose... mon nom.
Il sourit, et se pencha en arrière.
"Hélas! oui, calomnié, poursuivit-il car, à parler sans plaisanterie,
je n'aime que l'égalité, comme vous le savez, et vous devez le voir
plus que jamais à l'indignation que m'inspirent ces papiers émanés
des arsenaux de la tyrannie."
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 | 10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15