Stello
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Je m'écriai:
"Encore trois jours! encore trois jours! ô Providence! ô Destin!
ô Puissances à jamais inconnues! ô vous le Dieu! vous les Esprits!
vous les Maîtres! les Éternels! si vous entendez, arrêtez-les pour
trois jours encore!"
La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée,
mais, hélas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle.
Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en
masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le
peuple, las du sang, le peuple irrité, murmurait davantage, mais il
agissait moins qu'en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.
Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le
détail, je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloignée de
moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les
mains derrière le dos. Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne
doutai pas que ce ne fût André Chénier. La voiture s'arrêta encore.
On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les
planches de la Guillotine et arranger un panier.
Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et
mes yeux.
L'aspect général de la place changeait à mesure que la lutte
changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait
au peuple une défaite qu'il éprouvait. Les cris étaient moins furieux
et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empêchait la
marche plus que jamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui
dominaient de tout le corps les têtes de la multitude. J'aurais pu
les compter en ce moment. Les femmes m'étaient inconnues. J'y
distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais
d'y voir. Les hommes, je les ai vus à Saint-Lazare. André causait en
regardant le soleil couchant. Mon âme s'unit à la sienne; et tandis
que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche
disait tout haut ses derniers vers:
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud, j'essaie encore ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu'il fit me força de quitter ma
lunette et de regarder toute la place, où je n'entendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrograde tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se
coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en
individus. Aux extrémités de la place, on courait pour s'enfuir dans
une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs
enfants de leurs robes. La colère était éteinte... Il pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je
l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations,
succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu,
de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, basses et
descendantes, exprimaient l'abandon de la résistance et gémissaient
sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait
par troupeaux entre une fausse statue, une Liberté qui n'était que
l'image d'une image, et un réel Échafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne
voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer
était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine
leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'étendue de
la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie était le seul
qui se fît entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges
rayons d'eau s'étendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace.
Mes jambes tremblaient il me fut nécessaire d'être à genoux.
Là je regardais et j'écoutais sans respirer. La pluie était encore
assez transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur
du vêtement qui s'élevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour
blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet
intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs
m'avertissait de les rouvrir.
Trente-deux fois je baissai la tête ainsi, disant une prière
désespérée, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi
seul j'ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l'habit gris tout debout.
Cette fois je résolus d'honorer le courage de son génie en ayant le
courage de voir toute sa mort je me levai.
La tête roula, et ce qu'il avait là s'enfuit avec le sang.
CHAPITRE XXXVI
UN TOUR DE ROUE
Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout
à coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la
chambre de Stello:
--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma
chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scélérats!
livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voilà!"--Et
j'allongeais ma tête, comme la présentant au couteau. J'étais dans
le délire.
Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier
que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente présence
m'arrêta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayés de me voir,
se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou
que j'étais. Je m'arrêtai et je me demandai où j'allais, et comment
cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je
redevins à l'instant maître de moi; et, me repentant profondément
d'avoir été assez insensé pour espérer pendant un quart d'heure de ma
vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus
toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il était
venu depuis le 5 thermidor tous les matins, à huit heures; il avait
brossé mes habits et dormi près du poêle. Ensuite, ne me voyant pas
venir, il était parti sans questionner personne.--Je demandai aux
enfants où était leur père. Il était allé sur la place voir la
cérémonie. Moi, je l'avais trop bien vue.
Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le désir violent
qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinée, et
si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe général de Robespierre
à ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas été surpris.
La foule était si grande encore et si attentive sur la place, que je
sortis, sans être vu, par ma grande porte, ouverte et vide. Là je me
mis à marcher, les yeux baissés, sans sentir la pluie. La nuit ne
tarda pas à venir. Je marchais toujours en pensant. Partout
j'entendais à mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain
de l'orage, le bruissement régulier de la pluie. Partout je croyais
voir la Statue et l'Échafaud se regardant tristement par-dessus les
têtes vivantes et les têtes coupées. J'avais la fièvre.
Continuellement j'étais arrêté dans les rues par des troupes qui
passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arrêtais, je
laissais passer, et mes yeux baissés ne pouvaient regarder que le
pavé luisant, glissant et lavé par la pluie. Je voyais mes pieds
marcher, et je ne savais pas où ils allaient. Je réfléchissais
sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et
j'agissais en insensé. L'air avait été rafraîchi, la pluie avait
séché dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse aperçu. Je
suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant
à marcher seul sans être coudoyé, et je ne pouvais y réussir. J'avais
du peuple à côté de moi, du peuple devant, du peuple derrière; du
peuple dans la tête, du peuple partout: c'était insupportable. On me
croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arrêtais alors, et je
m'asseyais sur une borne ou une barrière: je continuais à réfléchir.
Tous les traits du tableau me revenaient plus colorés devant les
yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire,
le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se
regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me
heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans
être importuné; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais
voulu qu'elle s'occupât de moi pour être délivré par l'extérieur de
l'intérieur de moi-même. La moitié de la nuit se passa ainsi dans un
vagabondage de fou. Enfin, comme je m'étais assis sur le parapet d'un
quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai
autour de moi et devant moi. J'étais devant l'Hôtel de Ville; je le
reconnus à ce cadran lumineux, éteint depuis, rallumé nouvellement
tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin à
une large lune de sang sur laquelle des heures magiques étaient
marquées. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rêver.
Ce qui m'étonna surtout fut de voir réellement autour de moi une
quantité d'hommes assemblés. Sur la Grève, sur les quais, partout on
allait sans savoir où. Devant l'Hôtel de Ville surtout on regardait
une grande fenêtre éclairée. C'était celle du Conseil de la Commune.
Sur les marches du vieux palais était rangé un bataillon épais
d'hommes en bonnets rouges, armés de piques et chantant la
Marseillaise; le reste du peuple était dans la stupeur et parlait
à voix basse.
Je pris la sinistre résolution d'aller chez Joseph Chénier. J'arrivai
bientôt à une étroite rue de l'île Saint-Louis, où il s'était réfugié.
Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant après
m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il était
bien content de sa journée; qu'il avait reçu dix Représentants sans
oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9,
il irait avec moi délivrer M. André; qu'il prenait des forces".
L'éveiller pour lui dire: "Ton frère est mort; tu arriveras trop
tard. Tu crieras: Mon frère! et l'on ne te répondra pas; tu diras:
Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta
vie ni après ta mort! et tous les jours on t'écrira: Caïn, qu'as-tu
fait de ton frère?"
L'éveiller pour lui dire cela!--Oh! non!
"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain."
Et je recommençai dans la rue ma nocturne marche, résolu de ne pas
entrer chez moi que l'événement ne fût accompli. Je passai la nuit à
rôder de l'Hôtel de Ville au Palais-National, des Tuileries à l'Hôtel
de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.
Le jour, 8 thermidor, se leva bientôt, très brillant. Ce fut un bien
long jour que celui-là. Je vis du dehors le combat intérieur du grand
corps de la République. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le
silence était sur la place et le bruit dans le château. Le peuple
attendit encore son arrêt tout le jour, mais vainement. Les partis se
formaient. La Commune enrôlait des Sections entières de la garde
nationale. Les Jacobins étaient ardents à pérorer dans les groupes.
On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions
inquiétantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que
Robespierre était plus fort que jamais, et qu'il avait frappé d'un
discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne
tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il régnerait!--Qui
aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne
autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place.
J'y vécus, j'y pris racine.
Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux
fatigués le saluèrent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le
jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri,
quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout
changeait de face. Les dés étaient jetés sur le tapis, et les têtes
aussi.--Quelquefois un des pâles joueurs venait respirer et s'essuyer
le front à une fenêtre; alors le peuple lui demandait avec anxiété
qui avait gagné la partie où il était joué lui-même.
Tout à coup on apprend, avec la fin du jour et de la séance, on
apprend qu'un cri étrange, inattendu, imprévu, inouï, a été jeté: A
bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence
aussitôt. Chacun court à son poste. Les tambours roulent, les armes
brillent, les cris s'élèvent.--L'Hôtel de Ville gémit avec son
tocsin, et semble appeler son maître.--Les Tuileries se hérissent de
fer, Robespierre reconquis règne en son palais, l'Assemblée dans le
sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent à leur
secours, et mutuellement s'excommunient.
Le peuple était flottant entre ces deux puissances. Les citoyens
erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et
craignant de se perdre eux-mêmes et la nation; beaucoup demeuraient
en place et, frappant le pavé de la crosse de leurs fusils, s'y
appuyaient le menton en attendant le jour et la vérité.
Il était minuit. J'étais sur la place du Carrousel, lorsque dix
pièces de canon y arrivèrent. A la lueur des mèches allumées et de
quelques torches, je vis que les officiers plaçaient leurs pièces
avec indifférence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les
unes braquées contre le Louvre, les autres vers la rivière. Ils
n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention
décidée. Ils s'arrêtèrent et descendirent de cheval, ne sachant guère
à la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se
couchèrent à terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un,
le plus fatigué peut-être, mais à coup sûr le plus grand de tous, qui
s'était établi commodément sur l'affût de sa pièce et commençait à
ronfler déjà. Je le secouai par le bras: c'était mon paisible
canonnier, c'était Blaireau.
Il se gratta la tête un moment avec un peu d'embarras, me regarda
sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son étendue
assez languissamment. Ses camarades, habitués à le vénérer comme chef
de pièce, vinrent pour l'aider à quelque manoeuvre. Il allongea un
peu ses bras et ses jambes pour se dégourdir, et leur dit:
"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que
voilà qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"
Les camarades recouchés ou éloignés:
"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive
aujourd'hui?"
Il prit la mèche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe.
"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il.
--Diable!" dis-je.
Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.
"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire
attention à ça!"
Il tourna la tête par-dessus ses hautes épaules pour regarder d'un
air de mépris le palais national des Tuileries, avec toutes ses
fenêtres éclairées.
"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent là-bas! Et
c'est tout.
--Ah! ça ne te fait pas d'autre effet, à toi? lui dis-je, en prenant
un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'épaule, mais n'y arrivant
pas.
--Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supériorité
incontestable.
Je m'assis sur son affût, et je rentrai en moi-même. J'avais honte
de mon peu de philosophie à côté de lui.
Cependant j'avais peine à ne pas faire attention à ce que je voyais.
Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en
masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec précaution.
C'étaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles
des Gardes-françaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient
autour de la Convention. Était-ce pour la cerner ou la défendre?
Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils
enflammaient le pavé de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.
Un gros homme, qu'on distinguait mal à la lueur des torches, et qui
beuglait d'une étrange façon, devançait tous les autres. Il
brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:
"Citoyens canonniers, à vos pièces!--Je suis le général Henriot.
Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traîtres sont là! enfants.
Brûlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller
les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis là, moi.
--Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?"
Pas un mot de réponse. Il chancelait sur son cheval, et, se
renversant en arrière, soutenait son gros corps sur les rênes et
faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.
"Eh bien, où sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il.
Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous
sommes des Sans-Culottes et des bons garçons, qui ne nous mouchons pas
du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez,
canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pièces
sur cette baraque, où sont tous les filous et les gredins de la
Convention."
Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en
suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies."
Un second dit au premier:
"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas général,
ce vieil ivrogne?
--Ah bah! qu'est-ce que ça me fait?" dit le premier. Et il s'assit.
Henriot écumait. "Je te fendrai le crâne comme un melon, si tu
n'obéis pas, mille tonnerres!
--Oh! pas de ça, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout
d'un écouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plaît, citoyen."
Les espèces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforçaient
inutilement d'enlever les officiers et de les décider: ils les
écoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de général.
Le vin, le sang, la colère, étranglaient l'ignoble Henriot. Il
criait, il jurait Dieu, il maugréait, il hurlait; il se frappait la
poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il
remontait et perdait son chapeau à grandes plumes. Il courait de la
droite à la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les
affûts. Les canonniers le regardaient sans se déranger, et riaient.
Les citoyens armés venaient le regarder avec des chandelles et des
torches, et riaient.
Henriot recevait de grossières injures et rendait des imprécations
de cabaretier saoul.
"Oh! le gros sanglier,--sanglier sans défense.--Oh! oh! qu'est-ce
qu'il nous veut, le porc empanaché?"
Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! à moi les solides à trois
poils! que j'extermine toute cette enragée canaille de Tallien!
Fendons la gorge à Boissy-d'Anglas; éventrons Collot-d'Herbois;
coupons le sifflet à Merlin-Thionville; faisons un hachis de
conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!
--Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire
demi-tour, vieux fou. En v'là assez. C'est assez d'parade comm'ça.
Tu ne passeras pas."
En même temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du
cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit à courir dans la place du
Carrousel, emportant son gros maître, dont le sabre et le chapeau
traînaient à terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le
dos, des femmes qui étaient venues accompagner les Sections, et de
pauvres petits garçons accourus pour regarder, comme tout le monde.
L'ivrogne revint encore à la charge, et, avec un peu plus de bon sens
(le froid sur la tête et le galop l'avaient un peu dégrisé), dit à un
autre officier:
"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention,
c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre,
Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu
entends, citoyen?"
L'officier ôta son chapeau. Mais il répondit avec un sang-froid
parfait:
"Donne-moi un ordre par écrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez
bête pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis
pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain.
Donne-moi un ordre signé, et je brûle le Palais-National et la
Convention comme un paquet d'allumettes."
Là-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.
"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-même aux artilleurs, et
je ne soufflerai pas."
Henriot le prit au mot. Il vint droit à Blaireau.
"Canonnier, je te connais."
Blaireau ouvrit de grands yeux hébétés et dit:
"Tiens! il me connaît!
--Je t'ordonne de tourner la pièce sur le mur là-bas, et de faire
feu."
Blaireau bâilla. Puis il se mit à l'ouvrage, et d'un tour de bras la
pièce fut braquée. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur
expérimenté ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire
vis-à-vis la plus grande fenêtre allumée du château.
Henriot triomphait.
Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit à ses quatre
camarades, qui se tenaient à leur poste pour servir la pièce, deux à
droite, deux à gauche:
"Ce n'est pas tout à fait ça, mes petits amis.--Un petit tour de
roue encore!"
Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis
retournait en arrière, et je crus voir la roue mythologique de la
Fortune. Oui, c'était elle... C'était elle-même, réalisée, en vérité.
A cette roue était suspendu le destin du monde. Si elle allait en
avant et pointait la pièce, Robespierre était vainqueur. En ce moment
même les Conventionnels avaient appris l'arrivée d'Henriot; en ce
moment même, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules.
Le peuple des tribunes s'était enfui et le racontait autour de nous.
Si le canon faisait feu, l'Assemblée se séparait, et les Sections
réunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait,
puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un
Cromwell, ou après un Octave... Qui sait?
Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire.
Si j'avais dit un mot à Blaireau, si j'avais mis un grain de sable,
le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais
non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul
enfanterait.
Il y avait un petit trottoir usé devant la pièce; les quatre
servants ne pouvaient y poser également les roues, qui glissaient
toujours en arrière.
Blaireau recula et se croisa les bras en artiste découragé et
mécontent. Il fit la moue.
Il se tourna vers un officier d'artillerie:
"Lieutenant! c'est trop jeune tout ça!--C'est trop jeune, ces
servants-là, ça ne sait pas manier sa pièce. Tant que vous me
donnerez ça, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!"
Le lieutenant répondit avec humeur:
"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien.
--Ah bien! c'est différent, dit Blaireau en bâillant. Ah! bien,
moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir."
En même temps il donna un coup de pied à sa pièce, la fit rouler en
travers et se coucha dessus.
Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramassé.
"Feras-tu feu?" dit-il.
Blaireau fumait, et, tenant à la main sa mèche éteinte, répondit:
"Ma chandelle est morte! va te coucher!
Henriot, suffoqué de rage, lui donna un coup de sabre à fendre un
mur; mais c'était un revers d'ivrogne, si mal appliqué, qu'il ne fit
qu'effleurer la manche de l'habit et à peine la peau, à ce que je
jugeai.
C'en fut assez pour décider l'affaire contre Henriot. Les canonniers
furieux firent pleuvoir sur son cheval une grêle de coups de poing,
de pied, d'écouvillon; et le malencontreux général, couvert de boue,
ballotté par son coursier comme un sac de blé sur un âne, fut emporté
vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, à l'Hôtel de Ville,
où Coffinhal le Jacobin le jeta par la fenêtre sur un tas de fumier,
son lit naturel.
En ce moment même arrivent les commissaires de la Convention; ils
crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont
mis hors la loi. Les Sections répondent à ce mot magique par des cris
de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un
flambeau. Vive la liberté! Vive la Convention! A bas les tyrans!
sont les cris de la foule armée. Tout marche à l'Hôtel de Ville, et
tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut
l'interdit républicain: Hors la loi!
La Convention, assiégée, fit une sortie et vint des Tuileries
assiéger la Commune à l'Hôtel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne
doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le
menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il eût
reçu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la
soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conquérir comme
la Convention. Il avait été lâche. Tout était dit pour lui. Je ne vis
pas son frère se jeter sur les baïonnettes par le balcon de l'Hôtel
de Ville, Lebas se casser la tête, et Saint-Just aller à la
guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras
croisés, les yeux et les pensées au ciel comme le grand inquisiteur
de la Liberté.
Ils étaient vaincus, peu m'importait le reste.
Je restai sur la même place et, prenant les mains longues et
ignorantes de mon canonnier naïf, je lui fis cette petite allocution
"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire,
et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et
que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste,
Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appelés grands par
les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi
grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranché du monde un
règne et une Ère démocratique; tu as fait reculer la Révolution d'un
pas, tu as blessé à mort la République. Voilà ce que tu as fait, ô
grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront félicités
de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la
fumée de ta pipe solennelle. On écrira beaucoup et longtemps, et
peut-être toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera à te
rapporter l'hommage d'adoration qui t'est dû tout aussi justement
qu'à tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu
comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta
modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on
ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, ô Blaireau! qui es véritablement
l'homme de la Destinée."
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