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Les grandes dames

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LES GRANDES DAMES

par

ARSÈNE HOUSSAYE



Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans
la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition
des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu
m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.»
Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir à lire _Les Grandes Dames_, mais
combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité
restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment
démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la
révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour
les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.»
Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes
les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus à rien.

J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,--et
bien passé.--Le succès m'entraîna à écrire _les Parisiennes_ et _les
Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs
ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne réimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstiné à
mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant
quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre.
«_Les Grandes Dames_ appartiennent à l'histoire littéraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme
Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle
figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des
âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son maître.




PRÉFACE


Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines
heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.

A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est révélé qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme.

Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période
du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.

Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner
à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.

Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un
porte-bonheur.

Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre,
car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la
mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si
gai en son perpétuel sourire armé de raillerie?

La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal.

Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempête.

Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!

C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir
traversé tous les périls de la vie.

Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce
personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un
coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par
toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal
que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.

J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais
même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la _Nouvelle Héloïse_: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauvée.

Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la
passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme.

Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.

Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la
dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique
dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut.»

Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle
n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles
périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a
plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à
s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son
imagination.

Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle
est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait
trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni même d'une baronne.

Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.

Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui
venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
théâtre!

La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même
finit où commence le demi-monde.

On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la
création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.

Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle
resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la
seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la
loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature.

Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'ébauche.

Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège
de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise.
Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école
buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de
l'âme!

AR--H--YE.




LES GRANDES DAMES


* * * * *


LIVRE I


MONSIEUR DON JUAN


* * * * *


I

C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE


Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec
inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?

Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, à l'Opéra, à la
Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.

C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme sérieux,--ou:--C'est un désoeuvré.

Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.»

Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.

Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.

La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et
rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.

Elle était belle comme la beauté:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants à
la fois;--un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transperçant à travers la jeune fille.

M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques
demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à
mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!»

Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux
d'être aimé par une pareille créature!»

Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé
par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.

Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fût cette femme--il ne
parvînt à être aimé d'elle.

Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.

Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à
cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes
de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques
Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau
monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes
irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font
la mode.

Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune,
l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme
César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les
titres à ce despotisme.

Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de
royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des
spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé
des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui.

Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.

La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.

«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.»

C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de
sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure
dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles
sèches brûlées par le givre.»

Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec
une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre
souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était
la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son
coeur.




II.

LA LÉGENDE DES PARISIS


Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années--s'il
y avait eu une loge infernale.

Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comédien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince passé au bleu--qui faisait tourner
la tête--de l'autre côté--à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet
pour avoir si bien écouté.

On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api.

Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et
effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On
respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures
dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a acheté _Brunehaut_, répondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophélia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer.
_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants:
_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_
et _N'y-vas-pas_.»

Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort
en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se
jetait à la figure les mots les plus vifs.

Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre:
«Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève
sa royauté.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
ténébreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?»

Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai
peur d'être amoureux.»

Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi?
demanda-t-elle.--Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans rémission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux!

--Non.--Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de
Paris?»

Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui.
«S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: _Qui fait amour, amour
le suit_.»

Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui
dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez
à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voilà un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophélia doit être
la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de
mes filles!»--«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.»

Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure,
plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de
mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
sérieux? Peut-être.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette
après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce
que je suis devenu un homme que je suis triste.»

Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
légende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuyé.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette légende que par ouï-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!»

Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui répondre.

Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan;
deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda
Monjoyeux à Parisis.--Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a
toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre légende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai.»

Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-même. Voici comment il conta:

«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà
qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des
fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était
un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea
encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter
aux pieds de sa chère abandonnée.

«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait.

«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu
pour mourir. «--C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas.

«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
«ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous
que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades,
Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche!

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