L'Escalier d'Or
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9 L'Escalier d'Or.
Edmond Jaloux
_A Camille Mauclair_
_Acceptez la dédicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage
de mon admiration pour l'artiste et le critique à qui nous devons tant
de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui
m'accueillait, avec tant de cordiale sympathie, il y a plus de vingt
ans, à Marseille, quand je n'étais encore qu'un tout jeune homme
inconnu passionnément épris de littérature. Vous souvenez-vous de ce
petit salon du boulevard des Dames, tout tendu d'étoffes rouges et par
la fenêtre duquel, en se penchant, on voyait défiler vers la gare tant
d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes
conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pièce intime et
fleurie à laquelle je ne peux songer sans un plaisir ému! Vous
souvenez-vous aussi de ce petit jardin de Saint-Loup, tout en
terrasses, où nous allions admirer les ors et les brumes d'un
incomparable automne? Vous me parliez des grands poètes dont vous
étiez l'ami, de Stéphane Mallarmé et d'Élémir Bourges, dont je rêvais
d'approcher un jour. Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps
lointains, vous offrir ce portrait d'un de leurs frères obscurs, d'un
de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au
monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit.
Puissiez-vous accorder à mon héros un peu de la généreuse amitié que
vous m'avez accordée alors et dont je vous serai toujours
reconnaissant!_
_E.J._
CHAPITRE PREMIER
Dans lequel le lecteur sera admis à faire la connaissance des deux
personnages les plus épisodiques de ce roman.
"La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à
homme."
Rivarol.
J'ai toujours été curieux. La curiosité est, depuis mon plus jeune
âge, la passion dominante de ma vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me
faut bien expliquer comment j'ai été mêlé aux événements dont j'ai
résolu de faire le récit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance.
Je ne peux voir dans ce trait essentiel de mon caractère ni un travers,
ni une qualité, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit
qu'ils eussent l'intention de me blâmer, soit de me donner en exemple à
autrui.
Je dois ajouter cependant, par égard pour certains esprits scrupuleux,
que cette curiosité est absolument désintéressée. Mes amis goûtent mon
silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas non
plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle prend volontiers chez
eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune
bassesse d'esprit ne se mêlent à elle. Je crois qu'elle provient
uniquement du goût que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de
sympathie irrésistible n'a toujours entraîné vers tous ceux que le
hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des
êtres, cette sympathie repose sur des affinités intellectuelles ou
morales, des parentés de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout
cela ne compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce
qu'ils sont là, en face de moi, eux-mêmes et personne d'autre, et que
ce qui me paraît alors le plus passionnant, c'est justement ce qu'ils
possèdent d'essentiel, d'unique, a forme spéciale de leur esprit, de
leur caractère et de leur destinée.
Au fond, c'est pour moi un véritable plaisir que de m'introduire dans
la vie d'autrui. Je le fais spontanément et sans le vouloir. Il me
serait agréable d'aider de mon expérience ou de mon appui ces inconnus
qui deviennent si vite mes amis, de travailler à leur bonheur.
J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs
peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus
belles, plus variées, plus émouvantes les unes que les autres!
Cette étrange passion m'a donné de curieuses relations, des amitiés
précieuses et bizarres, et j'aurais un fort gros volume à écrire si je
voulais en faire un récit complet; mais mon ambition ne s'élève pas si
haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que
j'ai appris des moeurs et du caractère de M. Valère Bouldouyr, afin
d'aider les chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, à l'exemple
de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une galerie de
portraits d'après les excentriques de notre temps.
A l'époque où je fis sa connaissance, je venais de quitter
l'appartement que j'habitais dans l'île Saint-Louis pour me fixer au
Palais-Royal.
Ce quartier me plaisait parce qu'il a à la fois d'isolé et de
populaire. Les maisons qui encadrent le jardin ont belle apparence,
avec leurs façades régulières, leurs pilastres, et ce balcon qui court
sur trois côtés, exhaussant, à intervalles égaux, un vase noirci par le
temps; mais tout autour, ce ne sont encore que rues étroites et
tournantes, places provinciales, passages vitrés aux boutiques
vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du
quartier semblent y vivre, comme ils le feraient à Castres ou à
Langres, sans rien savoir de l'énorme vie qui grouille à deux pas
d'eux, et à laquelle ils ne s'intéressent guère. Ils ont tous, plus ou
moins, des choses de ce monde la même opinion que mon coiffeur, M.
Delavigne, qui, un matin où un ministre de la Guerre, alors fameux, fut
tué en assistant à un départ d'aéroplanes, se pencha vers moi et me
dit, tout ému, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse:
--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver à quelqu'un du
quartier!
Delavigne fut le premier d'ailleurs à me faire apprécier les charmes du
mien. Il tenait boutique dans un de ces passages que j'ai cités tantôt
et que beaucoup de Parisiens ne connaissent même pas. Sa devanture
attirait les regards par une grande assemblée de ces têtes de cire au
visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle
perruque sans modifier en rien leur physionomie.
Quand on entrait dans le magasin, il était généralement vide; M.
Delavigne se souciait peu d'attendre des heures entières des chalands
incertains. Lorsqu'il sortait, il ne fermait même pas sa porte, tant
il avait confiance dans l'honnêteté de ses voisins. D'ailleurs,
qu'eût-on volé à M. Delavigne?
Trois pièces, qui se suivaient et qui étaient fort exiguës, composaient
tout son domaine. La première contenait les lavabos; la seconde, des
armoires où j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour la
troisième, je n'ai jamais su à quoi elle pouvait servir.
Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire suave et
vous priait de l'attendre, car il était en général fort occupé à de
copieux bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans
l'arrière-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui venaient chercher
perruque, mais aussi des marchandes à la toilette, des courtières du
Mont-de-Piété, de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent soupçonné
M. Delavigne de faire un peu tous les métiers; mais je dois avouer que
je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait
seulement l'amour immodéré des dominos, passion à laquelle il se
livrait dans un café voisin, qui s'appelait et s'appelle encore: _A la
Promenade de Vénus._ Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans
imaginer que j'allais débarquer à Paphos ou à Amathonte.
--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec mélancolie, il n'y a
vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition:
c'est celui que j'exerce! Rien ne m'ennuie plus que de faire un
"complet", ou même une barbe, et à la seule idée d'un shampoing, sauf
votre respect, le coeur me lève de dégoût!
--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?
--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez être souffleur à la
Comédie-Française, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal. Je
crois que, dans ce métier-là, on a un costume étonnant, avec de
l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup d'être
poète comme cet écrivain dont je porte le nom, paraît-il, et qui était
peut-être un de mes ancêtres...
--Poète, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien ambitieux!
--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non, on peut
être coiffeur et avoir ses déceptions, ses désillusions, tout comme un
autre. Nous habitons un monde, monsieur, où le coeur n'a pas sa
récompense!
On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne. Sous cette
fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je
retrouvais un type en quelque sorte national, sentencieux, aimant à
moraliser, vaniteux, au moment même qu'il méprisait le plus son
caractère et son état; avec cela, sentimental et toujours déçu par
quelque chose. Deux ou trois journaux traînaient dans sa boutique,
dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains.
--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais aimé dans
la vie, moi, c'est la société des gens du monde. Je n'étais pas né
pour remplir un rôle social aussi infime.
Et il répétait comme un morceau poétique, comme le refrain d'une
romance, un écho recueilli dans _le Gaulois_ ou dans _Excelsior:_
"Grand bal hier donné chez la princesse Lannes..."
Ses distractions étaient honnêtes il se plaisait à passer la soirée au
cinéma ou au café-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me
chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un
peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la
banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me
parler autrement que par des allusions mystérieuses; et le lundi, je
voyais sa boutique toute fleurie de ces grandes branches de lilas, que
la poussière et les cahots du chemin de fer ont fripées et qui pendent.
--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet
aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les désillusions ont de
plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne
finira pas par me rendre heureux! J'ai un ami à _La Promenade de
Vénus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de
garder sa pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas?
Monsieur, car je vous connais bien, malgré votre réserve, vous êtes un
délicat comme moi!
Avouez-le, comment n'eussé-je pas été flatté par une telle appréciation?
Le jour même où elle me fut faite, je rencontrai pour la première fois
M. Valère Bouldouyr.
CHAPITRE II
Portrait d'un homme inactuel.
"La méditation a perdu toute sa dignité de forme; on a tourné en
ridicule le cérémonial et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit,
et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style.
Nietzsche.
J'étais, en effet, assis dans la boutique de M. Delavigne, ligoté comme
un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait
fort de me donner des rhumatismes, et mon geôlier jouait à faire
pousser sur mes joues une mousse de plus en plus légère, quand la
sonnette de l'établissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre
rustique, tinta doucement. Mon regard plongeait dans la glace qui
faisait face à la porte. Je vis entrer un personnage qui me parut
curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi.
Il était corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu lourd. Son
front bombé, ses petits yeux vifs, se joues rondes et creusées d'une
fossette, son nez pointu aux narines vibrantes, une lèvre rasée, un
collier de barbe qui grisonnait, me rappelèrent très vite un visage
bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose d'amollli, de
lâche, de détendu. L'inconnu ressemblait certainement à Stendhal, mais
à un Stendhal en décalcomanie. Il portait un vieux feutre sans
fraîcheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, qui laissait
voir un col mou et une cravate usée, mais dont les couleurs autrefois
vives révélaient d'anciennes prétentions. Il s'assit dans un coin,
après avoir échangé avec M. Delavigne un salut cordial. Au bout d'un
moment, le voyant désoeuvré, le coiffeur lui offrit un journal.
Mais le client refusa majestueusement cette proposition:
--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais!
Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent
se passer dans ce bas-monde. En quoi pourraient-elles m'intéresser?...
Vous, monsieur Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intéresse
dans un journal?
--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, décontenancé.
--Les crimes? Ils sont déjà tous dans la Bible! Ils ne varient que
par le nom de la localité où ils ont été commis.
--La politique...
--La politique? Parlez-vous sérieusement, monsieur Delavigne? La
politique? Vous tenez sincèrement à savoir par quel procédé vous serez
tracassé, volé, martyrisé et réduit en esclavage? Moi, ça m'est égal!
Les moutons ne seront jamais tondus que par les bergers. Maintenant,
si vous préférez un berger qui porte un nom de famille à un berger qui
porte un numéro, c'est votre affaire. Une affaire purement
personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!
--Enfin, j'aime à savoir ce qui se passe!
--Moi aussi! Ou plutôt, j'aimerais à savoir ce qui se passe, s'il se
passait quelque chose. Mais il ne se passe rien, vous entendez bien,
rien!
Il s'enfonça de nouveau dans sa méditation, et M. Delavigne me fit
plusieurs petits signes du coin de l'oeil, pour me signaler qu'il avait
affaire à un original, un fameux original! Je m'en apercevais,
parbleu! Bien.
Je clignai de la paupière à mon tour, afin d'engager M. Delavigne à
reprendre sa conversation avec le faux Stendhal.
Après quelques instants de silence, le coiffeur débuta ainsi:
--Si vous ne vous intéressez pas aux journaux, ni aux crimes, ni à la
politique, monsieur Bouldouyr, à quoi donc vous intéressez-vous?
Bouldouyr ne répondit pas tout de suite. Il nous regardait
alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de mépris
doucement apitoyé erra sur ses lèvres gourmandes.
--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez à jouer aux dominos à _La
Promenade de Vénus,_ vous ne dédaignez pas le cinéma et vous
nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable
nymphe du quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces goûts
charmants, vous pourriez apprécier ce qui m'intéresse, mais la vérité
me force à confesser que tout cela m'est souverainement indifférent.
Presque tout d'ailleurs m'est indifférent, et ce qui me passionne, moi,
n'a de signification pour personne.
--J'ai connu un philatéliste qui raisonnait à peu près comme vous.
--Un philatéliste! S'écria M. Bouldouyr, qui devint soudain rouge de
colère, je vous prie, n'est-ce pas, de ne pas me confondre avec un
imbécile de cette sorte! Un philatéliste! Pourquoi pas un
conchyliologue, puisque vous y êtes?
--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous fâcher...
--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je vais
prendre l'air, je reviendrai tantôt.
Et il sortit en faisant claquer la porte.
--Il est un petit peu piqué, dit M. Delavigne, en souriant. Mais ce
n'est pas un méchant homme. Il s'appelle Valère Bouldouyr. Un drôle
de nom, n'est ce pas? Et puis, vous savez quand il dit que rien ne
l'intéresse, il se moque de nous. Il se promène souvent au
Palais-Royal avec une jeunesse, qui a l'air joliment agréable. Et vous
savez, ajouta indiscrètement M. Delavigne, en se penchant vers mon
oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi qui lui ai
fourni son postiche et la lotion avec laquelle il noircit à demi sa
barbe, qui est toute blanche...
Ces détails me gênèrent un peu. Je demandai à m. Delavigne à quoi M.
Bouldouyr était occupé.
--A rien, c'est un ancien employé du ministère de la Marine.
Maintenant il est à la retraite.
Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M. Bouldouyr, qui
s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait lourdement, et il me
parut voûté, mais peut-être était-ce l'influence du coiffeur qui me le
faisait voir ainsi.
Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin. C'était un jour
de printemps. Le paulownia noir et tordu portait comme un madrépore
ses fleurs vivantes et qui durent si peu. Un gros pigeon gris reposait
sur la tête de l'éphèbe qui joue de la flûte. Camille Desmoulins, vêtu
de sa redingote de bronze, commençait la Révolution en s'attaquant
d'abord aux chaises.
En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais à Valère
Bouldouyr. Son nom ne m'était pas inconnu, mais où l'avais-je entendu
déjà?
J'eus soudain un souvenir précis, et, montant chez moi je fouillai dans
une vieille armoire, pleine de livres oubliés; j'en tirai bientôt deux
minces plaquettes: l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thulé,_
l'autre, _le Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signées Valère
Bouldouyr. La première avait paru en 1887, la seconde en 1890. Il
était évident qu'après cette double promesse M. Bouldouyr avait renoncé
aux Muses.
J'ouvris un de ces livrets poussiéreux. Je lus au hasard, ces quelques
vers:
_Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phénix
La barque d'or éveille un chagrin de vitrail,
Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,
Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_
Plus loin, je lis ceci:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombé,
Ne saurait rendre un coeur plus sombre
Que ce ciel par vous dérobé!_
Je souris avec mélancolie. Quelque chose de charmant, la jeunesse d'un
poète, s'était donc jouée jadis autour de ce vieil homme à perruque!
Qu'en restait-il aujourd'hui chez ce roquentin coléreux, qui
s'offusquait des railleries de son coiffeur? Hélas! Je le voyais bien,
M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans l'expression qui permet
seule aux poètes de durer, ni ce pouvoir de mûrir sa pensée, qui
transforme un jour en écrivain le délicieux joueur de flûte, qui
accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi était venu, puis
le soir. Et j'étais sans doute aujourd'hui le seul lecteur qui
cherchât à deviner une pensée confuse dans les rythmes incertains de
_l'Embarquement pour Thulé!_
Pauvre Valère Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce qu'il pensait
lui-même aujourd'hui de sa grandeur passée et de sa décadence actuelle.
Mais il était peu probable que je dusse le rencontrer jamais, sinon
peut-être de loin en loin dans l'antre bizarre de M. Delavigne, et cela
n'était pas suffisant pour créer une intimité entre nous.
CHAPITRE III
Où l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas.
"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre unique."
Schopenhauer.
L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon esprit plus profondément
sans doute que je ne l'avais supposé tout d'abord, car, pendant la
nuit, elle revint à diverses reprises traverser mes songes.
Tantôt, couché sur une berge, je regardais une barque descendre la
rivière; elle contenait une grande quantité de perruques et de têtes de
cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement
dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir.
En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais
alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe
d'argent tombait sur la poitrine.
Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait
signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de
Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable
cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à
galoper furieusement en frappant le pavé de ses larges sabots, qui me
paraissaient larges, mous et palmés comme les pattes d'un canard. Puis
deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée,
et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous
entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt.
--Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombé..._
Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc
d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de
sueur.
--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente
présence pût contenir tant de cauchemars?
Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance
anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que
j'avais donné à Victor Agniel.
A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais
indiqué. C'était un de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de
Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui
sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou
trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient
étrangement inoccupés. Nous échangions, quand j'entrais, des
salutations amicales, mais nous ne savions guère que nos noms:
--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...
--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!
La patronne de l'établissement venait me serrer la main; pour moi, elle
soignait spécialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituée aux
repas lentement mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière de
cave était un des rares endroits du monde où l'on prît en considération
ma chétive personnalité.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant sa serviette, je
suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'étais
vraiment plus raisonnable que jamais!
Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus
d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - mais nos deux familles
étant liées depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au
moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les
fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce moment de si
bel appétit.
--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?
--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes
perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plaît,
je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas
sans posséder un petit avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais,
l'autre soir, nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa qui
appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris,
peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné la tête. Quoi qu'il en
soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus
absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse,
qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui était aussi
sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un
véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires
de l'étude et de mes projets d'avenir.
--Trouves-tu à redire à cela?
--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très excité, regardez-moi!
Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un
cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employé dans l'étude de
maître Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle Planavergne me
permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province,
avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me
mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et
de parler comme une devise de marron glacé. Je suis un homme sensé,
moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les billevesées,
je n'ai pas de vague à l'âme, je ne sais même pas si j'ai une âme et je
n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel
acte de vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends pas
avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui rêve, qui a des vapeurs
ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai
écrit une longue lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y
avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis
si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a
plu autant qu'elle.
--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonné!
--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir
ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La
sotte vie que celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de
plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs
et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'épouser?
Que j'ai de hâte que ces simagrées soient finies, que mon oncle
Planavergne soit mort et que je sois installé, en province, avec ma
femme et mes trois enfants!
--J'aime ta précision, lui dis-je.
--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas
raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous
les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poétique, qui
m'exaspère. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou
Juliette, ou Marguerite?
--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par exemple.
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