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Monsieur Lecoq, Vol.2

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Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.

--La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement...
j'ai ma consigne.

--Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...

Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:

--Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je
ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du
courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous
serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant
aimée!...

Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens,
Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son
visage vers celui de Chanlouineau...

--Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il.

Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses
lèvres effleura ses joues pâlies...

--Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...




XXIX


La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement,
émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas
quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné.

Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de
Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer
aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il
douta de la sincérité du soi-disant révélateur.

--Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.

Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune
fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire
arrêter au besoin.

Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au
poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur
venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de
tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux.

--Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera
jour pour mander cette péronnelle et la questionner.

Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait
alors la longue rue mal pavée qui mène à _l'Hôtel de France_.

Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement
préoccupée d'abréger des angoisses mortelles.

Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval
et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...

--Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant.

--Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...

Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta:

--Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser
d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...

--Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier
une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue
discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui
pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je
crois que M. d'Escorval peut être sauvé.

--Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?...

--Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que
tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique
de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...

Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne
remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux
paysan à cheveux blancs.

L'abbé Midon le lui montra.

--Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande
et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.

Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les
remercîments qu'elle balbutia.

--Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit
comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il
s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire
que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui
le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois
semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a
rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés...
Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes...

--Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est
devenu Jean.

--Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été
grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli.

Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses
tristesses; mais bientôt, se redressant:

--Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens
quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent
follement compromis par eux!...

Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la
vaillante jeune fille.

Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne
courait pas au-devant d'un danger inutile.

Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au
moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait
seule...

--Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en
s'élançant dehors...

Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile;
Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille.
Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être
de faiblir.

Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau
lui avait donné un mot--celui dont il s'était servi--qui, aux époques
néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément
fermées.

Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre
valets flânaient et causaient.

--Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que
je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration...

--M. le duc est absent.

--Je viens pour des révélations.

L'attitude des domestiques changea brusquement.

--En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.

Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois
pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.»
Elle entra...

Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son
fils, Martial.

Etendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies
d'un candélabre.

A la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et
plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.

--Vous!... bégaya-t-il.

Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte
eut parcouru tous les possibles.

--Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui
réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi.
Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la
tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre père,
je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas
encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le
veux!...

Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant
déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait
d'insultant et de cruel.

--Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...

--Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui
est... prisonnier?

--Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches
s'il survit à ses blessures...

De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le
feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il
n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:

--C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai
fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...

Marie-Anne l'interrompit.

--Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.

--Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de
me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit
que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas,
Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste
et si pure!...

Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et
éclata en sanglots.

Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le
dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.

Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et
quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,»
disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son
enfant tressaillir dans son sein.

Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette
infortunée.

--Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation
croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous
offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je
vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis
de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma
femme?...

Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...

Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa
raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.

Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui
criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui
prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.

Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc
de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le
traduire, à des expressions pareilles.

Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il
attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait
muette, immobile et glacée...

--Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle.
Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc
ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je
saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa
volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je
pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si
j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...

Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de
les combattre et de les détruire...

--Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père
et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh
bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous.
Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous
fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma
fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je
vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier
toutes les amertumes du passé!...

Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien
comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions
inouïes...

Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait
inutilement dompté les révoltes de son orgueil.

Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient
les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver
en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.

--Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était
visible.

Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire
quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...

--Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle
enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!...

--Jamais!...

--D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même.
Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre
fiancée...

--Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont
rompus.

Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement
et qu'elle refusait.

--Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.

S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût
répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion
presque insurmontable.

--Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur,
prononça-t-elle.

Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'oeil de Martial.

--Toujours Maurice!... dit-il.

--Toujours.

Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme.

--Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende
à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous
m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule...
Jusqu'ici je doutais.

La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des
cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.

--Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père
commandait et menaçait, j'obéissais...

--Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une
jeune fille...

Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût
de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de
son orgueil, soit que véritablement--ainsi qu'il le déclarait plus
tard--il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne.

--Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez
demander la grâce de M. d'Escorval.

--Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...

Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:

--Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est
coupable!...

Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas
su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en
eut pitié.

--Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang
versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que
rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...

Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment
allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement.
Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.

Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet
ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand
uniforme, entra.

--Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce
Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...

Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.

--La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus
surpris, que veut-elle?

Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de
l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible
responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même
quelque chose de plus.

--On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle
résolument.

Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur coeur
qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé.

--Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...

--Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.

Sur un signe de son père, Martial se retira.

--Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.

Elle n'eut pas une seconde d'hésitation.

--Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui
convoquait tous les conjurés!

--Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.

--Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée?

--Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...

--Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'oeuvre du marquis de
Sairmeuse, votre fils...

Le duc de Sairmeuse se dressa, l'oeil flamboyant, plus rouge que son
pantalon garance.

--Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre
langue!...

--La preuve existe de ce que j'avance!...

--Silence, coquine! sinon...

--La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de
cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois
vous dire...

Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de
tonnerre appela son fils.

Dès que Martial rentra.

--Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que
vous venez de me dire.

Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta.

Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées,
à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il
écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux
comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.

Dès que Marie-Anne eut achevé:

--Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.

--Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu
cette fameuse circulaire.

Le duc lui en tendit un exemplaire.

--Tenez!... lisez!...

Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria:

--Bien joué!...

--Que dites-vous?...

--Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se
serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros
gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...

De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si
rude.

--Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix
étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...

La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse
hauteur:

--Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette
question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait
suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je
vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de
me cacher de vous?...

--Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...

--Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est
qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle
écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle
que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs
mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en
jurerais pas...

--Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse.

--Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau
s'était moqué de moi!...

Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que
tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils.

--Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que
vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...

Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.

--Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton
impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à
elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les
récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.

Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse
arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.

Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le
salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide
comme une statue:

--Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.

--Je ne l'ai pas, monsieur.

--Où est-il?

--Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous
certaines conditions.

--Quelle est cette personne?

--C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire.

Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que
Martial attachait sur Marie-Anne.

Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc
puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui
pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la
passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux,
tant de précision à ses réponses.

--Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer?
interrogea M. de Sairmeuse.

--On utiliserait le brouillon de la circulaire...

--Qu'entendez-vous par là?...

--Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour
Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les
yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos
amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc
de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la
signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la
complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non,
osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les
soldats de votre fils?...

--Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine,
vipère...

Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme
un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient
de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait.

--Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait
craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui
donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils
la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les
récompenses éclatantes dues à mes services...

Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et
il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera
sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son
complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui,
voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une
blessure et pourquoi vous l'avez cachée...

Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai
brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon
fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous
main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...

Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison
quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...

Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de
pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le
premier paysan venu...

On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique,
dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon
paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt
à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis...
entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?...

Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer
d'interrompre.

Il répondit lentement:

--Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur
la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus.

Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère
du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté
de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche
béante, les yeux écarquillés.

Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.

--Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de
mon père en échange de cette lettre?...

--La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur.

Cela secoua le duc comme une décharge électrique.

--Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait
l'impossible!...

A son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa
tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit,
cherchant évidemment un expédient.

--Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement,
murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains
liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute...

Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout:

--Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le
baron--il lui rendait son titre, tant il était troublé--mille fois
plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle--il ne
disait plus: «la belle»--vous pouvez utiliser votre... document.

Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe.

--Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la
cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre
mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort.
Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des
ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs
forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut
rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et
cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis.
Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes
maintenant.

Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par
Martial.

--Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale
connivence, réussit à s'échapper...

La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout,
devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.

Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir
peu à peu s'effacer les plis de son front.

--Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant,
avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret...

--Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc...
interrompit Marie-Anne...

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