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Monsieur Lecoq, Vol.2

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--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de
Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

A le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de
son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il
ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses
yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres
involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Etait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à
mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez
immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais
d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.

On l'appelait l'abbé Midon.

A la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement
surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais
il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.

Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se
demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
venait de s'esquiver.

Le duc comprit l'étonnement de son hôte.

--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon
votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la
qualité de ses visiteurs.

--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé,
de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de
se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je
crains...

--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce
qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons
reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous
causer.

L'oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante,
cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme
violent caché sous le prêtre.

--D'ailleurs, ajouta gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane
avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
mue...

--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son
maître. Elle semblait au désespoir.

--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on
ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander
quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon
bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
de l'autre main.

--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître,
moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un
innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire
tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on
a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à
la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...

Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir
d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la
prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.

Etait-ce là une comédie préparée à leur intention? Evidemment non,
puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur
fait.

Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait
bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune
prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule
de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
pauvre qu'elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M.
de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit
des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur
l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
Majesté Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
adroitement trois ou quatre plats.

C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Boeuf couronné_,
qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le
terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle
le lendemain aux dévotes, ses amies.

L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures
et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.

L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait
bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables
malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à
les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du
médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
venait d'avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès
exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec
complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses,
puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables
mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups
d'épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne
monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué
jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts
sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable,
dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un
fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.

De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire
aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et
des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il
les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment
d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses
deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de
Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque
Bibiane se montra à la porte du salon.

--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle
qui désireraient vous parler.




IV


Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.

D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime
daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
qu'il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...

C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le
duc de Sairmeuse répétait:

--Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que
son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à
l'improviste par Bibiane.

--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des
années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
cruelle inquiétude.

--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le
possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette
réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....
Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.

--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
pays... se l'aliéner serait impolitique....

--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur
Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute
des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...
Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution
s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les
biens du clergé ... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça
froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse
impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa
pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la
flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de
Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.
C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,
faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.

--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
votre maison....

--Ah! Ah!...

--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la
faveur d'être ma marraine....

--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi
maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les
tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
empressé d'acheter nos biens!...

L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et
son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,
mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se
permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à
se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour
ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il
y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent
que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
probité.

--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait
autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés
doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si
odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne
vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la
pudeur.

--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
les épaules d'un air résigné.

--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes
enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
le double d'autrefois....

--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
pas?...

--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre
dix mille livres que votre tante m'avait données...

--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au
rachat de ses terres...

--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il
ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces
ou un torrent d'injures...

Marie-Anne, alors, s'avança vivement.

--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous
rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à
demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu
sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de
l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
l'insurrection.

Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine
implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y
suis entré, misérable j'en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa
fille qu'un seul mot:

--Eh bien!...

--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le
font pas qui sont à plaindre!...

Elle n'en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu'à
se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté
l'avait si fortement impressionné.

--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à
M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
avocat près de mon père...

--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le
matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
impertinent.

--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une
insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils
ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux
principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se
retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

--Ne le souhaitez pas.




V


L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à
saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient
jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure
flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût
voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
surtout.

C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel
honneur--n'était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et
administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux
de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille
livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,
représentait ses économies de dix années.

Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,
et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques
journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du
24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de
guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa
situation n'était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,
avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,
l'ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.

Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant
qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.

Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas
cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux
prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale
l'avaient vieilli avant l'âge.

Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front
dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut
résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il
restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.

A ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui
l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui
emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.

A l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins
âgée que lui de trois ans seulement.

Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il
l'épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot
la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,
dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors
les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les
qualités exquises de son esprit et de son coeur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle
n'eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres
étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté
de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à
souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval
sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait
son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré
surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la
suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse
de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un
bienfait...

--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés
ici.

Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme
étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un
malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.

A l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils
étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
oeil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et
au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du
duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et
malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien
arrivé!...

Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux
volontés paternelles.

--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur!...

Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait
pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé
autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer
au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
fils s'y trouvaient.

Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
plus long qu'un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il
fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant
dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux
intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

A cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette
jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang
afflua à son cerveau.

Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...

Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le
souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son
père:

«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en
réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
menaça...

--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents
serrées, en suivant de l'oeil son ennemi qui s'éloignait.

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