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Monsieur Lecoq, Vol.2

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Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où
il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte
glissant sur des tringles de fer.

A la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix
retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans
le bénitier, il était plein d'eau bénite.

Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus
commune.

--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses
amours!...

Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne
l'avait pas égarée.

Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches
de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...

Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.

Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des
cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.

-Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.

Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage
qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la
flamme.

--C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.

L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta
vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
rage.

Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de
la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le
luxe des plus grands et des plus riches.

--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur,
et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que
je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants
et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le
rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier
étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien
l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa
réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...

Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
foudroyante.

Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité
aux incessants coups d'épingle du soupçon.

Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue
de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en
quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied
l'épaisseur des tapis.

Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées
placées devant le fauteuil.

Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle
était sortie pour courir au-devant de lui.

Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas
attendu.

Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.

Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait
été surprise par le signal...

Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!...

Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de
chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de
toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.

Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le
mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.

Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner
les yeux de ce mot qui la fascinait.

Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
flacons et le bol resté sur la cheminée.

--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...

Une réflexion terrible l'arrêta.

Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...

--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...

Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...

Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le
dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent
le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.

Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
faculté de délibérer lui revint...

Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:

--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...

Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
contenu dans le creux de sa main.

C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût
trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre
pilé.

--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.

Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt
et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
langue et qu'elle cracha aussitôt.

Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme
très-sûre.

--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
sourire.

Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la
tasse tout ce que contenait le flacon...

Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la
sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
minute.

Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait
une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des
défiances...

Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant,
et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...

Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
l'escalier la terrifia.

Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...

Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter
le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...

Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
s'y précipita.

Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas
refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût
trahie.

Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux
voir et de tout entendre.

Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
paquet.

--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement
me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et
posée sur la table, en bas.

Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!

--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.

--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.

Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.

--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait
lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
monsieur peut venir...

--A quelle heure se mettra-t-il en route?

--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui
tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...

Marie-Anne consulta de l'oeil la magnifique pendule de la cheminée.

--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là,
devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.

--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments
d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce
que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...

--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...

--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
mademoiselle Lacheneur.

--Au revoir, Poignot.

Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche...

Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa
résolution eût chancelé, et qui sait alors!

Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit:
«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»

«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée,
ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.

«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial.

Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à
minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.

C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de
paquets.

Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...

C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y
complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être
chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y
vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses
devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...

Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier,
enflammaient la haine de Mme Blanche.

Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...

Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa
cachette...

Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace
qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la
nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.

Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à
rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.

N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
sa vengeance et l'impunité.

Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de
Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.

Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de
Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...

--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.

Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant
d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait
déposé son flambeau.

Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle
arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...

Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant
par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
chantait autrefois.

Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis
allaient l'entourer...

Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa
de souper et roula devant la cheminée une petite table.

C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.

--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.

Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.

De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
fond de son âme.

Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle
éloigna le bol de ses lèvres.

Une épouvantable angoisse serra le coeur de madame Blanche.

--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
saveur suspecte?...

Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface
une gelée qui répugnait à Marie-Anne.

Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita
assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.

Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa
besogne.

C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de
la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une
empoisonneuse.

Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de
sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.

Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle
accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance
était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable
de payer les tortures qu'elle avait endurées...

Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.

Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines.
Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et
qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son
nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.

Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper
des apprêts du souper comme si de rien n'était.

Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....

--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!

Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle
qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que
Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...

Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse
elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...

L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son
coeur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.

Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière,
se diriger vers la porte et descendre.

Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint...
mais par où? mais comment, sans être vue?

--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...

Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.

En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un
changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.

Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de
taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat
étrange, ses dents claquaient...

Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes
qu'elle montait.

--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...

Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle
un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à
d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue
comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...

Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta
violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
s'écriant:

--Oh! mon Dieu! comme je souffre!...




XLVI


Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute
vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle
avait versé.

Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
haleine brûlante comme la flamme...

A la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration
succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le
mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd
qui déchirait sa gorge.

Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se
crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées
revinrent, puis elle fut prise de vomissements.

Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était
ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à
éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu
une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur
son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les
yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son
front.

Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement,
par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.

Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire
ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.

--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
mort!...

Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à
l'aide, d'une voix déchirante.

Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère,
Chanlouineau, Martial!...

Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute
pitié dans le coeur de Mme Blanche.

--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
tard.

Et Marie-Anne répétant encore ce nom:

--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial
l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière
des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.

Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir
respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré
la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du
beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus
grossier égoïsme.

Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'oeil.

Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de
plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs,
mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement
augmentait, pareil à une syncope.

Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux
s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une
bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.

--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.

Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine;
elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.

Le coeur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.

C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
que celui qu'elle venait de voir.

Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce
qu'est l'agonie du poison.

Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de
Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle
ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.

Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.

Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse,
inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la
stupeur qui suit le crime, l'hébètement du meurtre...

Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin,
voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières
closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
s'avança dans la chambre.

Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup,
brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion
électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer
le passage.

Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des
fenêtres.

--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.

Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme
qui avait été son amie, elle s'écria:

--Empoisonneuse!...

Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements
brisent et ne font pas ployer.

Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti
à nier.

Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.

Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:

--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton
frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...

--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.

--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...

--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois,
depuis l'évasion du baron d'Escorval...

L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.

Mais Mme Blanche devait être impitoyable.

--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...

--Chanlouineau.

Mme Blanche haussa les épaules.

--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la
table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un
paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...

Et comme sa victime se taisait:

--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...

--Je ne puis...

--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
Martial!...

Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses
souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.

Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...

Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le
livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son
jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à
mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...

--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire
qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...

--Je refuse.

Mais une idée était venue à Marie-Anne.

Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut
assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle
en retira un papier plié menu.

--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle
d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
voici la preuve, lisez...

Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se
décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se
troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une
sueur froide.

Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de
Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par
le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse...

La preuve était indiscutable.

Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche.

Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
innocente...

Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son coeur plus vite,
elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et
d'une voix vibrante:

--A moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!...

Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
Borderie en était distante d'un quart de lieue.

La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
nuit.

En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se
fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer.

Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
détresse.

Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes
eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
homme qui montait à pas muets...

Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas.

Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop
tard.

Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et
que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son coeur. Elle
sentait que la vie lui échappait.

Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir
chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
éteinte:

--Blanche!... murmura-t-elle.

L'empoisonneuse s'arrêta.

--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...

--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!

Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son oeuvre de
dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa
langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains
paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.

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