Monsieur Lecoq, Vol.2
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Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de
raison.
--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là,
sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas
prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu
sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...
Marie-Anne secoua tristement la tête.
--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine
distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains
pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne
regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...
Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les
agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même
avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de
mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme
préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
trompeuses apparences dont enfin elle était victime.
Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui
s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en
elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
les bras de la mort...
Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si
terrible qu'elle lui arracha un cri:
--Mon enfant!...
Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son
fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse...
--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue
incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice...
Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que
deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
que tu me remplaceras près de mon enfant...
Mme Blanche était comme frappée de vertige.
--Je jure!... dit-elle, je jure!...
--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais
prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet
parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon
fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton
serment.
--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais...
ton enfant...
--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé
devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée
de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre
être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis...
malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...
Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts,
incompréhensibles...
Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
le secouer...
--A qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?...
Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!
Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un
râle sourd...
Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la
tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
de son long, sur le dos...
Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
vieux médecin de Vigano...
Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de
la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'oeil démesurément
agrandi, le front moite d'une sueur glacée...
Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme
celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait
arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si
elle ne fuyait pas.
Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait
sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
grimaçante.
--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la
réalité.
--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière
chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac,
toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas
moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...
Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne
était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
chancelante...
--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée...
Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme
Blanche comme un enfant et l'emporta...
Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus,
maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus
solide que celle des forçats, la complicité d'un crime.
Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa
délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère.
Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une
armée de domestiques.
Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le
grand air.
--Je veux marcher, dit-elle.
Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se
souvint.
--Et tante Médie!... s'écria-t-elle.
La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres
laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir
sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
suivi.
--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
vais vous conduire.
Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.»
--Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas.
Elle qui faisait tant sa Sainte-n'y-touche. Mais où diable a-t-elle
mis le petit en nourrice?...
--Je chercherai...
--Hum!... c'est facile à dire...
Un rire strident, qui retentit dans l'obscurité, l'interrompit. Il
lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde...
Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d'arbre bondit
jusqu'à lui, et par quatre fois le frappa d'un couteau, en criant:
--Bonne Sainte Vierge, voilà mon voeu rempli! Je ne mangerai plus avec
mes doigts.
--L'aubergiste!... murmura le traître en s'affaissant.
Pour une fois tante Médie eut de l'énergie.
--Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il
est mort!
Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu'à sa
maison et d'y frapper.
Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du
cabaret vint lui ouvrir.
Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever;
le vieux maraudeur le repoussa.
--Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt... La
fille à Lacheneur vient d'être empoisonnée par Mme Blanche... C'est
pour t'apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une
fortune, mon gars... si tu n'es pas une bête...
Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix
du sang de Lacheneur.
XLVII
De tous les gens qui avaient été témoins de l'épouvantable chute
du baron d'Escorval, l'abbé Midon avait été le seul à ne pas
désespérer...
Il n'était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie,
toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de
jambes, que les blessures, ainsi qu'il le disait, le connaissaient.
Ce que plus d'un savant docteur n'eût pas osé, il l'osa.
Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime
de modestie d'Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
Le baron devait être guéri.
Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d'Escorval se
levait et s'essayait à marcher en s'aidant de béquilles.
C'est alors, surtout, qu'il souffrit du défaut d'espace, dans le
grenier où la prudence le confinait, et c'est avec un véritable
transport de joie qu'il accueillit l'idée de se réfugier à la
Borderie, près de Marie-Anne.
Le jour du départ fixé, c'est avec l'impatience d'un écolier attendant
les vacances qu'il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours
de l'enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie.
--J'étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j'étouffe!... Comme le temps
est long!... Quand donc arrivera le jour béni!...
Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient
réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis
et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le
déménagement.
--Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son
dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu'un bon
appétit.
--Et j'en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons
tous!...
Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son
meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d'Escorval.
Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels
il s'était exposé à de si grands périls. Il sentait qu'ils lui
manqueraient, qu'il trouverait la maison vide, qu'il regretterait
peut-être jusqu'à ses soucis.
Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément
dans la charrette un bon matelas.
--Allons!... voilà qu'il est temps de partir!... soupira-t-il quand il
eut terminé.
Et lentement, il gravit l'étroit escalier du petit grenier.
M. d'Escorval n'avait pas prévu ce moment.
A la vue de l'honnête fermier qui s'avançait, rouge d'émotion, pour
lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu'il se promettait
à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse
hospitalité de cette maison qu'il allait quitter. Son coeur se serra,
et une larme roula dans ses yeux.
--Vous m'avez rendu un de ces services dont on ne s'acquitte pas, père
Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m'avez sauvé
la vie...
--Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. A ma place, vous
eussiez fait comme moi, n'est-ce pas, ni plus ni moins...
--Soit!... je ne vous dirai même pas merci. J'espère maintenant vivre
assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.
L'escalier était si raide et si étroit qu'on eut toutes les peines du
monde à descendre le baron. On l'étendit sur le matelas, et en cas de
fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui
le cachaient entièrement....
--Adieu donc!... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur
le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé...
Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée:
--Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.
--Oui, répondit le baron.
--Alors en route!... hue! le gris!...
La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par
le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d'éviter les
cahots.
A une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d'Escorval donnant le
bras à l'abbé Midon.
La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l'ancien curé de
Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d'être reconnu, défier l'oeil
de tous ses paroissiens.
Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait
depuis longtemps disparu, et le manque d'exercice avait épaissi sa
taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d'une
veste et d'un pantalon de ratine, et il était coiffé d'un immense
chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.
Il y avait bien des mois qu'il ne s'était senti l'esprit si libre.
Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne
s'aplanissaient-ils pas comme d'eux-mêmes?
Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré
innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à
Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère
de Sairmeuse...
Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne
donnait-il pas signe de vie?...
--Mais s'il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le
prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait
tout pour venir nous prévenir...
Ces pensées le préoccupaient tellement qu'il ne s'apercevait pas que
Mme d'Escorval s'appuyait de plus en plus lourdement à son bras.
--J'ai honte de l'avouer, dit-elle enfin; mais je n'en puis plus, il
y a si longtemps que je ne suis sortie, que j'ai comme désappris de
marcher...
--Heureusement, nous approchons, madame, répondit l'abbé.
Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande
route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie.
--Voilà le voyage fini!... dit-il au baron.
Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l'avait fait
quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée.
Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de
toutes ses forces... rien encore.
Mme d'Escorval et l'abbé Midon le rejoignaient à ce moment.
--C'est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m'entende pas...
Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l'avoir vue, et elle le
sait bien... Si je courais l'avertir?
--Elle se sera endormie, répondit l'abbé, veillez sur votre cheval,
mon garçon, je vais aller la réveiller...
Il quitta le bras de Mme d'Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.
Certes, il n'avait pas l'ombre d'une inquiétude. Tout était calme et
silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du
premier étage.
Cependant, lorsqu'il vit la porte ouverte, un pressentiment vague
tressaillit en lui.
--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.
Au rez-de-chaussée il n'y avait pas de lumière, et l'abbé qui ne
connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher
l'escalier à tâtons.
Enfin, il le trouva et monta...
Mais sur le seuil de la chambre, il s'arrêta, pétrifié par l'horreur
du spectacle qui s'offrit à lui...
La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux,
grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa
langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche.
--Morte!... balbutia le prêtre. Morte!...
Cependant, elle pouvait ne l'être pas... Il se roidit contre sa
défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main.
Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d'une barre de
fer.
C'était plus d'indications qu'il n'en fallait pour éclairer
l'expérience de l'abbé Midon.
--Empoisonnée!... murmura-t-il, avec de l'arsenic...
Il s'était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de
la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une
table.
Vivement il s'avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le
retourna dans le creux de sa main... il était vide.
--Je ne m'étais pas trompé! fit-il.
Mais il n'avait pas de temps à perdre en conjectures.
L'important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la
ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l'eût fortement
impressionné.
Imaginer un prétexte était assez facile.
Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les
apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron
que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu'on avait vu
rôder des hommes suspects, qu'on devait être plus prudent que jamais,
maintenant qu'on connaissait les bonnes intentions de Martial de
Sairmeuse...
Non sans résistance, le baron céda.
--Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j'obéis... Allons, Poignot, mon
garçon, ramène-moi chez ton père...
Mme d'Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le
prêtre les regarda s'éloigner, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit
des roues il regagna la Borderie...
Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu'il entendit, et
qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang
à son coeur... Il avança rapidement.
Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait.
C'était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l'expression de son
visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir.
Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les
facultés de son âme, qu'il ne s'aperçut ni de l'arrivée ni de la
présence de l'abbé Midon.
Qui était ce malheureux, qui avait osé s'introduire ainsi dans la
maison?
Après un premier moment de stupeur, l'abbé le devina plutôt qu'il ne
le reconnut.
--Jean!... cria-t-il d'une voix forte et à deux reprises, Jean
Lacheneur!...
D'un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la
colère séchait les larmes dans ses yeux.
--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'un ton terrible, que faites-vous
ici?... Que me voulez-vous?...
Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l'ancien curé de
Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu'il fut obligé de se
nommer.
Mais, dès qu'il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie.
--C'est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l'abbé, s'écria-t-il...
Marie-Anne ne peut pas être morte!... Vous allez la sauver, vous qui
en avez sauvé tant d'autres...
A un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s'arrêta, devenant
plus blême encore. Il comprenait qu'il n'était plus d'espérance.
--Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la
destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant,
dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi,
soeur, prends garde!...»
--Quoi! vous saviez...
--Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il
y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand
le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de
voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne;
quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai
ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis
venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est
sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.
L'abbé Midon réfléchissait.
--Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...
--Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le
misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.
--Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque...
Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être
l'expression la plus saisissante du désespoir.
--Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la
fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père.
Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a
conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus
haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de
valets, à Sairmeuse enfin!...
--Malheureux, que voulez-vous dire!...
--Ce que je dis!
Et froidement il ajouta:
--L'assassin est Martial de Sairmeuse.
Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux
jeune homme.
--Vous devenez fou!... dit-il sévèrement.
Mais Jean hocha gravement la tête.
--Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que
vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il
en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet
honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été
prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur
ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un
autre...
Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie
de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas
convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût
ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...
--Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le
raisonnerai...
Et comme Jean se taisait:
--Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette
infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.
Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.
--Soit!... dit-il enfin...
Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau,
au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.
--Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.
Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.
La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le
grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains,
les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces
statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.
L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il
récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde
au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...
Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté
et de ses efforts d'attention, lui échappait.
Il se demandait comment était morte Marie-Anne...
Etait-ce un crime?... Etait-ce un suicide?
Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui
jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée,
et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était
devenu son enfant.
D'un autre côté, comment expliquer un crime?...
Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait
rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère.
Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était
vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il
restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.
--Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors...
Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit
à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à
la façon des chiens qui quêtent.
Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces
de pas ni empreintes.
Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré
dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire
sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang.
Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour
lui montrer sa découverte.
--On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette
nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher.
D'un coup d'oeil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.
--La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être
à la connaître en suivant ses traces.
--Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé,
je serai bientôt de retour.
Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques
de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné
presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux
endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en
place, on retrouvait des taches de sang.
Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte
était fermée. Jean frappa sans hésiter.
L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un
spectacle étrange.
Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit
était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était
éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de
pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils
cherchaient le trésor...
--Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.
--Le père Chupin...
--Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et
brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:
--Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!...
ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou
sinon!...
S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur
eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations
et de leurs menaces...
Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?
Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la
Borderie.
Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même
temps l'irritait.
--J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne
périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me
l'a volée!...
Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux
maraudeur.
--Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu
empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de
s'assurer de son silence!...
Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter
au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une
conversation dans la pièce du fond.
--C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!...
Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à
la porte de communication...
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