Monsieur Lecoq, Vol.2
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Cela se passait dans les premiers jours de janvier...
Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de
poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à
aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule.
Sa passion pour la toilette la tuait.
La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.
Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience
de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du
crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée
à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui
revint avec son cortège de terreurs.
--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!...
Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu
l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà
elle eût senti les morsures des flammes.
Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours.
Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une
confession publique.
Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait,
aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.
--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée
d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.
Cela ne dura pas.
Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un
anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute
minute qu'elle allait passer.
Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
reprendre connaissance.
Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient
ses dernières forces:
--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!
Et elle expira. Deux heures sonnaient.
Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa
vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre.
En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
profondément.
Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne
gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait
initiée au secret du crime de la Borderie.
Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse
remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent.
--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
supérieure, regrette si fort cette antique caricature!
C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par
les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue
son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes
de la religion.
Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme
jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à
poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang.
Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt,
qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont
la pensée s'était envolée.
--Mon tour viendra! pensait-elle.
L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés
de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
Bavois.
De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux
troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre:
Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près
du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris
avec Maurice, enfin Martial et elle-même.
Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...
Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.
Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité,
épiant l'heure de la vengeance...
Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme
Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à
quoi s'en tenir.
L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les
trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans
discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.
Emoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à
sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.
Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves
de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
arrêtées...
Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un
cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de
Chefteux.
«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en
enregistrant l'événement.
Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante
sensation du coupable lisant son arrêt.
--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...
La duchesse ne se trompait pas.
Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
compte les biens de sa soeur.
L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination
sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses
besoins personnels.
Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.
De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à
l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la
faillite d'un directeur.
Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger
comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent
devant soi.
Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
à sa faim!
Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes
étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les
adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
patience, suivant de l'oeil, des profondeurs de sa misère, la
brillante fortune des Sairmeuse.
Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
engagement en Russie.
L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de
s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il
avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.
--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
commencer la guerre.
Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.
Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets
qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un
redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.
Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son
arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.
Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne.
Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...
Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais
l'autre?...
Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de
Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.
Cette découverte le stupéfia.
Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?
Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit
de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse
satisfaisante.
--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai
s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon
père...
Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs
années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la
veuve Chupin et son fils Polyte.
Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non
loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la
_Poivrière_.
Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun
souvenir.
Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer
de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente,
laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,»
affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel
avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une
dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...
Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
reculèrent...
Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et
ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes
lueurs...
--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne...
C'est par ma soeur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le
complice...
Il se souvenait du serment de Martial, et son coeur était inondé
d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...
Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une
certitude.
Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du
cabaret:
--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous
m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.
Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait
toutes les protestations d'obéissance.
La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:
«Madame la duchesse,
«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre
heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne
vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».
--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...
--Rien; vous lui demanderez de l'argent.
Et, en lui-même, il se disait:
--Si elle vient, c'est que j'ai deviné...
Elle vint.
Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente
du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.
--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...
LIV
Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la
BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence
après son mariage.
«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti
la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au
moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le
courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures...
Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa
derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.»
Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut
coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il
n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme
qui font les fous, les héros et les martyrs.
Et il n'était pas même ambitieux.
Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de
ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre
du pouvoir...
Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges
lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut
pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la
flatterie l'écoeurait.
Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa
physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement.
--Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui
sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie.
Ils se trompaient.
En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors
qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se
disait:
--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres...
quelle duperie!
Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus
entourée qu'une reine, et il soupirait.
Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût
remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son
coeur...
Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il
la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la
Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa
chair glacée.
Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse,
la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines.
Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il
s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa
vie avec elle.
Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants
jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation
continuelle, si bruyante et si creuse...
Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour
la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et
ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.
Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'Etat, il se disait
avec rage:
--Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie.
Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche.
Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il
avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On
a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir
d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien
ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en
épaisseur.
--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des
jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable
autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même...
Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...
Mais c'était plus fort que lui...
Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent
sans doute à l'âpreté de la politique de Martial.
Il sut du moins tomber noblement.
Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une
situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.
Au fond, que lui importait.
Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et
d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc.
--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.
On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres
et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le
conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du
jardin:
--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas
devenir ridicule!...
Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de
regarder dans la rue.
Une singulière idée lui était venue.
--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle
ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au
premier rang, animant la foule.
Et il avait voulu voir.
Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion
populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement
menacé.
Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un
temps, se faire oublier, voyager...
Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre.
--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous
les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez...
je vois un avantage à ce que vous restiez.
Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un
bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle
demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà,
quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait
failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui
la remplaçait...
Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs
dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son
intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une
fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie,
pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il
n'hésita pas...
Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe
son ennui et son désoeuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie
que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance.
Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau
jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint.
Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés,
des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois,
offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et
d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien
être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?...
L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions,
l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la
tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de
surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de
la duchesse.
--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à
mon foyer, j'y veux du moins une amie...
Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche.
Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de
Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être
pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes
les autres.
Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu,
quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:
«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.»
Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de
la colère lui monter au front.
--Aurait-elle un amant, se dit-il.
Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage:
--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui
ai-je pas tacitement rendu sa liberté!...
Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût
descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances
qui décident de la destinée d'un homme.
Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures,
et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir
rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui
avait exactement la tournure de la duchesse.
--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne...
Pourquoi?...
S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval,
il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue
de Grenelle.
Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à
maintenir sur son visage une voilette très-épaisse.
Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un
des fiacres de la station.
Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement
sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres
coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...
Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et
irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté,
à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac.
N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même.
--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je
risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le
rejoindrai pas.
Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y
avait comme toujours un encombrement...
C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à
ses roues blanches.
L'encombrement cessant, le fiacre repartit.
Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est
au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya
la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par
la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.
Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait.
--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le
quartier des rendez-vous.
Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du
Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre...
La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta
lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle
s'engagea dans les terrains vagues...
Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de
mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille,
la pipe aux dents.
--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.
--Tout de même! fit l'homme.
Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme.
Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui
plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût
peut-être reconnu.
C'était Jean Lacheneur.
Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation
anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve
Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée.
--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je
le saurai...
C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que
Mme Blanche fût épiée par son mari.
Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances,
il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau
malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir.
Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus
dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats,
une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait
à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant
indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où
reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le
bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait
ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle
ignominie.
Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de
l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements
empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles
de traître.
Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux
abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste
garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à
sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de
Marie-Anne.
Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant
à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie
énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse.
Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la
promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.
Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait
prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout
avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la
charité.
Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le coeur était inondé
d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est
trop fin pour cela.
Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand
il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se
dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.
Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à
cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument
déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...
Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à
l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à
ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui.
Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure
bouleversée.
--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.
--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de
ce misérable Chupin...
Martial était devenu plus blanc que sa chemise...
Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en
était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets.
Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles.
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