Monsieur Lecoq, Vol.2
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Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de
Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était
toujours l'homme du premier mouvement.
Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme.
--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre,
pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise
d'Arlange.
--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!
Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche.
Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la
_Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une
visite.
Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les
mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa
bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur
les commodes et sur la cheminée.
Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.
--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut
se taire et surveiller.
Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'oeil, il
aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations
d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui
l'avait toujours suivie partout.
--Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme.
Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux
inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de
clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La
quatrième ouvrit. Il était plein de papiers...
Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente
lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue:
«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de
l'an 18--_»
Martial eut comme un éblouissement.
Un enfant!... Sa femme avait un enfant!
Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à
Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc.,
etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé:
Chefteux.
Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser
le coffret, et successivement il trouva: un billet d'une écriture
ignoble, où il était dit: «Deux mille francs ce soir, sinon j'apprends
au duc l'histoire de la Borderie.» Puis trois autres factures de
Chefteux; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison
et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de
Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d'Escorval, délivré par le curé de
Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois.
La vérité éclatait plus claire que le jour.
Plus assommé que s'il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête,
éperdu, glacé d'horreur; Martial eut cependant assez d'énergie pour
ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place.
Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs.
--C'est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne!
Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse
de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son
sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation.
Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de
détails échappaient à sa pénétration.
Il se jura que soit par la duchesse, en usant d'adresse, soit par la
Chupin, il saurait tout par le menu.
Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu'en portaient
les habitants de la _Poivrière_, non de fantaisie, mais réel, ayant
servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.
De ce moment,--c'était dans les premiers jours de février,--Mme
Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui
parvint qui n'eût été lue auparavant par son mari...
Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant
espionnage.
Martial gardait la chambre; il s'était dit malade. Se trouver en
face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se
souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne...
Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien...
C'est qu'il n'y avait rien. Polyte Chupin venait d'être arrêté
sous l'inculpation de vol et cet accident retardait les projets de
Lacheneur.
Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le
dimanche gras.
La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la
duchesse d'avoir à se trouver à la _Poivrière_, le dimanche soir, à
onze heures.
Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal
famé de la banlieue, le bal de _l'Arc-en-Ciel_, et leur distribuer
leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions.
Ces complices devaient ouvrir la scène; lui n'apparaîtrait que pour le
dénoûment.
--Tout est bien combiné, pensait-il, «la mécanique marchera.»
«La mécanique,» ainsi qu'il le disait, faillit cependant ne pas
marcher.
Mme Blanche, en recevant l'assignation de la Chupin, eut une velléité
de révolte. L'heure insolite, l'endroit désigné l'épouvantaient...
Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s'échappait
furtivement de l'hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui
avait assisté à l'agonie de tante Médie.
La duchesse et sa camériste s'étaient vêtues comme les malheureuses de
la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres
de n'être ni épiées, ni reconnues, ni vues...
Et cependant un homme les guettait, qui s'élança sur leurs traces:
Martial...
Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé
un déguisement, ce costume d'ouvrier des ports, que lui avait procuré
Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu'à la
dernière perfection tout ce qu'il entreprenait, il avait véritablement
réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux
et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l'homme
des haillons qu'il portait.
Otto l'avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé,
disant que le revolver qu'il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il
connaissait assez Otto pour savoir qu'il désobéirait...
Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route,
et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne.
Il y avait un fiacre à la station, un seul...
Elles y montèrent et il partit.
Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume.
Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait
toujours, pour la rejoindre, une autre voiture.
Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de
pourboire exigés d'avance, le mena grand train jusqu'à la rue du
Château-des-Rentiers.
Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd
d'une autre voiture, qui brusquement s'arrêta à quelque distance.
--Décidément, se dit-il, Otto me suit.
Et il s'engagea dans les terrains vagues.
Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait
le dégel s'épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas,
sur le sol inégal et couvert de neige.
Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du
brouillard. C'était la _Poivrière_. La lumière de l'intérieur filtrait
par les ouvertures en forme de coeur, des volets, et de loin on eût
dit de gros yeux rouges, dans la nuit...
Etait-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là!...
Doucement, Martial s'approcha des volets, et, s'accrochant aux gonds
et à une des ouvertures, il s'enleva à la force des poignets et
regarda.
Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme.
Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier
de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d'un tout jeune soldat.
Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à
la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d'eau-de-vie.
L'impression de Martial fut telle, qu'il se laissa retomber à terre.
Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague
notion de l'effroyable supplice qui avait été le châtiment de
l'empoisonneuse.
Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau.
La vieille avait disparu. Le militaire s'était levé, il parlait en
gesticulant, et Mme Blanche et Camille l'écoutaient attentivement.
Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se
regardaient, et Martial crut remarquer qu'ils échangeaient des signes
d'intelligence.
Il avait bien vu. Les scélérats étaient en train de comploter un «bon
coup.»
Mme Blanche, qui avait tenu à l'exactitude du travestissement, jusqu'à
chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche
avait oublié de retirer ses riches boucles d'oreilles.
Elle les avait oubliées... mais les complices de Lacheneur les avaient
bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient
plus que les diamants.
En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces
misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela,
et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été
promise...
Or, ils songeaient que cette somme ne s'élèverait peut- être pas
au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l'oeil, ils se
disaient:
--Si nous les décrochions, hein!... et si nous allions sans attendre
l'autre!...
Bientôt ce fut entendu.
L'un d'eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la
nuque, il la renversa sur la table.
Les boucles d'oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se
jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur.
Martial n'en put voir davantage.
Il bondit jusqu'à la porte du cabaret, l'ouvrit et entra, repoussant
les verrous sur lui.
--Martial!...
--Monsieur le duc!...
Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille,
changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se
précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer...
D'un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver,
il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent.
Il n'était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui,
s'efforçant de le désarmer.
Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d'une
voix haletante:
--Fuyez!... Blanche, fuyez!... Otto n'est pas loin!... Le nom...
Sauvez l'honneur du nom!...
Les deux femmes s'enfuirent par une seconde issue, donnant sur un
jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte.
On venait!... Cela doubla l'énergie de Martial, et dans un suprême
effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du
malheureux portant sur l'angle d'une table, il resta comme mort sur le
coup.
Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. A la porte, on
criait:
--Ouvrez, au nom de la loi!...
Martial pouvait fuir. Mais fuir, c'était peut-être livrer la duchesse,
car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d'un coup d'oeil,
et son parti fut pris.
Il secoua vivement la Chupin, et d'une voix brève:
--Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire.
Puis, attirant une table à lui, il s'en fit comme un rempart.
La porte volait en éclats... Une ronde de police, commandée par
l'inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge.
--Rends-toi! cria l'inspecteur à Martial.
Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son
revolver.
--Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux
minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé...
Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre,
et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le
saisit à bras-le-corps et le renversa...
De ce côté, il n'attendait que des secours, aussi s'écria-t-il:
--Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent!
En un clin d'oeil il fut garrotté, et deux heures plus tard on
l'enfermait dans le violon du poste de la place d'Italie.
Sa situation se résumait ainsi:
Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol
lui-même. Les scélérats de la _Poivrière_ étaient morts et il pouvait
compter sur la Chupin.
Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur.
Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier
qui l'avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq.
LV
Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à
toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était
grande, son coup d'oeil sûr, son intelligence prompte et féconde en
ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et
toujours son sang-froid avait dominé les événements.
Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les
scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées
comme sans espérances...
C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et
quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve
qu'elle ne l'ait éclairci.
Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée,
on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne
tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et
alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.
C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,
le déshonneur, une honte éternelle...
Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc
l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi
eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces
blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion
de vengeance pour eux!...
A cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de
Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait.
--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur
du nom!
Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.
On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;
mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité.
--Allons!... il le faut! se dit-il.
Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit
un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des
éclats de rire.
La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un
homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre,
et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne...
Cependant un rayon d'espoir illuminait le coeur de Martial. En cet
ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.
La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier
de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir,
de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto.
--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique.
--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à
elle.
--Monseigneur s'est donc nommé?
--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de
barrières.
--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage.
--A quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer...
Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques
heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_,
Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était
fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient
aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital.
Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.
--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc
soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie
quand on a des millions...
--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu...
--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il
arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une
profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.
--En effet, comme cela...
Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et
d'une voix brève:
--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite
entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait
nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et
tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira
qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet
hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de
Mai, artiste forain, sans prénoms...
--C'est cela, approuvait Martial...
Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires,
ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient
dérouter l'instruction...
Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de
l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.
Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un
billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.
Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva
au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la
_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient
inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.
Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une
incroyable perfection de détails.
Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite
du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se
reconnurent.
Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point
d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ
de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à
la générosité de son ancien ennemi...
Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,
Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»
Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de
l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur.
Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant
il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son
caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis,
il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la
ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la
vérité.
Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on
le servit au dehors avec une admirable précision.
Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il
devinait et ne pouvait saisir. A la Morgue comme à l'hôtel de
Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi
bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures
trop tard.
Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en
devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un
homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le
trahit.
Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise
d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme
Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à
la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la
baronne de Watchau.
Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial,
c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,
personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous
les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on
lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner
chaque jour.
Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé
devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque
l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader.
Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture
cellulaire quelques minutes d'horrible indécision...
Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile...
Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du
jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,
un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier...
Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manoeuvre de Lecoq, Otto
attendait son maître.
En un clin d'oeil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se
plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent
brûlés...
Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa
crier:
--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.
Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira.
--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué
Lecoq.
Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand
on lui apporta une lettre de la duchesse.
Brusquement il rompit le cachet et lut:
«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...»
En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme.
La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!...
Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle
avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée
sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait
dormir...
Une larme brilla dans les yeux de Martial.
--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme
je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici
bas!
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
ÉPILOGUE
LE PREMIER SUCCÈS
Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de
sa personnalité, le duc de Sairmeuse s'était écrié avec l'accent du
triomphe:
--Nous avons joué Lecoq!
En cela, il avait raison.
Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au
flair subtil, et, en cela, il avait tort.
Le jeune policier n'était pas d'un tempérament à digérer, les bras
croisés, l'humiliation d'une défaite.
Déjà, lorsqu'il était entré chez le père Tabaret, il commençait à
revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de
tant d'expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses
facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde.
--Eh bien!... bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à
ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J'étais
dans le vrai.
Mais le vieux policier n'avait point d'enthousiasme.
--Oui, vous aviez raison! répondit-il d'un ton piteux.
--Qu'est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manoeuvres. Eh bien! je
saurai changer en victoire notre échec d'aujourd'hui.
--Ah!... vous en êtes bien capable... si on ne nous met pas à pied.
Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment
de la situation présente.
Elle n'était pas brillante, mais elle n'était pas non plus si
compromise que le disait le père Absinthe.
Qu'était-il arrivé, en résumé?
Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c'était
fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des
plus dangereux, Joseph Couturier... il y avait compensation.
Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il
tremblait qu'on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de
la _Poivrière_.
Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de
Sairmeuse ne faisaient qu'un?
On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez.
--Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d'instruction, me
comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller
de l'avant?
C'était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.
--On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente
de justice à l'hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait
obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai.
Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup:
--Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable!... Ce n'est pas deux
lapins tels que ce duc et son complice qu'on prend sans vert. Il est
impossible qu'ils n'aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé
une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais.
Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père
Absinthe.
--Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien...
--Inutile, papa!... Donc, il est clair qu'il nous faudrait un
commencement de preuve matérielle... Oh!... peu de chose: la preuve,
seulement, d'une démarche faite par quelqu'un de l'hôtel de Sairmeuse
près d'un de nos témoins...
Il s'arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en
arrêt...
Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une
circonstance qui s'ajustait à ses desseins.
Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l'hôtel de
Mariembourg, dans l'attitude qu'elle avait la première fois qu'il
l'avait aperçue.
Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d'une
cage couverte d'un grand morceau de lustrine noire, répétant avec
acharnement trois ou quatre mots d'allemand à un sansonnet, qui
s'obstinait à crier: «Camille!... où est Camille!»
--Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande
et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau,
il eût parlé l'allemand ou il eût eu tout au moins l'accent de sa
maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... par
qui?
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