Monsieur Lecoq, Vol.2
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Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été
légués au duc.
Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa
guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à
son fils, à son fils seul.
Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
pas de quoi vivre, strictement parlant.
Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner
qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
mais ce mot, il pouvait le dire...
N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
jour, tôt ou tard?...
Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à
part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.
Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.
Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin
à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui
faudrait baser ses dépenses.
Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à
puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...
--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement...
Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
conseillé... c'en est fait.
Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils
comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire
dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il
le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou
s'effrayait davantage.
Parfois il mettait les choses au pis.
--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
sa fortune, et me voilà sans pain...
Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments
des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?
Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les
misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.
Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.
--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains
d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me
brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et
de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de
moins que cela, d'un caprice...
Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer
son fils.
Il le haïssait.
Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait,
ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son
intelligence, qu'on disait supérieure.
On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des
pères!...
Enfin, cela était ainsi!...
Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et
Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le
secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.
Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus
extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations
n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours
de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur
un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant
même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
famille...
Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.
Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...
Aussi que de projets en cette nuit!...
Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi;
n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?
Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les
plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter
les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...
Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.
Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.
En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait
parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette
rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa
curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.
Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les
pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de
son enfance lui revenaient en foule.
Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes
choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées,
laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
quittées.
Lorsqu'il eut tout vu:
--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner
beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
absence...
Martial resta sérieux.
--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
une belle et large indemnité.
Ce mot fit bondir le duc.
--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
le chevalier de La Livandière?...
--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que
Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille
francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des
esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...
Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des
choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.
--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous
y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!...
Cependant, si c'est bien votre avis...
--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous
ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez,
je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas
blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...
Le duc ouvrait des yeux immenses.
--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à
conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt
extraordinaire?...
Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.
--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
Lacheneur...
Martial sourit sans répondre.
--Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres
... jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...
C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles
du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.
Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
qu'habitait désormais M. Lacheneur...
--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
de sapins sur votre gauche, traversez-le...
Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à
une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à
terre la crosse de son fusil.
XI
Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend
d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.
A la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première
idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:
--Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il
écoutés, qu'a-t-il entendu?...
Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le
frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.
La pensée de Marie-Anne l'arrêta.
Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle
née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue,
perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant,
par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de
puissance sur soi pour maîtriser sa colère.
Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.
Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
Martial:
--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...
L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin»
bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger
était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des
anciens émigrés revenus avec les armées alliées.
Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
insolemment nonchalente.
Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et
répondit:
--C'est vrai... je me suis égaré.
Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien
que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même,
comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
fusil, tout prêt à se défendre...
Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce
calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:
--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur
netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je
cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...
--Ah!...
-Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.
D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.
--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...
Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de
force à se tenir parole.
--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais
rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
faute...
--Ce n'est pas ce qu'on prétend.
--Qui, on...?
--Tout le pays.
--Ah!... Et que dit-il?...
--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
oublier ni pardonner.
Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.
--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous,
et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il
hésitait--devant des explications loyales.
Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce
possible!...
Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice
pour rien.
--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... A qui fera-t-on entendre
que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre
famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé
service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel
que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène
d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche
d'aujourd'hui prouve ses regrets...
Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial
quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place
de l'église.
Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait
d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière
duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.
Etait-ce simplement une manoeuvre de roué? Subissait-il, sans trop
s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?...
C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où
cessait le voulu et où commençait l'involontaire.
Cependant il continuait:
--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les
déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son coeur.
Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que
j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis
vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin,
nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur
avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...
On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive,
tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient
d'accord avec ses paroles.
Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait
impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que
donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...
Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...
--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas,
en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M.
Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation,
sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le
rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la
contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon
protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus
puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que
déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu
tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le
premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez
qu'il oublie_...»
Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
embarrassée.
--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...
--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M.
Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et
il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc
résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...
Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement,
osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire
que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
abominablement de sa simplicité.
La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son
cerveau.
Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le
fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança
plutôt à dix pas, en s'écriant:
--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...
L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui.
La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.
Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher
du bout du doigt.
Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne
l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.
Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle
était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de
Sairmeuse.
Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles
intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.
Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
d'une si prodigieuse audace.
Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à
une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!
Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à
s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.
Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on
l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la
flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était
l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.
Mais toute intervention était inutile.
Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
qu'elle éclaire.
Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître
soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les
adresse.
Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à
lui d'expliquer les motifs de son agression.
Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une
si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
sang-froid et le libre exercice de ses facultés.
--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie,
monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que
vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une
humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.
Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait
le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de
sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.
Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait
la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui
Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas
absolument mécontent.
Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il
s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.
--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle
Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...
--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
indiquera la maison du baron d'Escorval.
--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
de mes amis...
--Oh!... quand il vous plairai...
--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel
mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
droits?
Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.
--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis
que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est
son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse
grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase,
moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
«Ces gens-là me doivent tout!»
Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que
Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui
serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.
--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a
eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa
fille...
--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.
Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même
mouvement de surprise et d'effroi.
M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait
Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.
--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas
que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré
ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à
l'instant...
--Mon père...
--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.
Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où
se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.
Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
Maurice, les bras croisés:
--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus
vous reprendre à rôder autour de ma fille...
--Je vous jure, monsieur...
--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner
une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez
de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la
mienne...
Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
l'interrompit.
--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.
Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque
jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.
Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:
--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
toutes mes précautions inutiles!...
Il suivit de l'oeil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette
scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.
--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
pour se rendre au château de Courtomieu.
Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:
--Et nous, en route!...
Mais Martial l'arrêta d'un geste.
--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où
il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...
--Chez moi?...
--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le
curé Midon...
Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un
rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il
venait de conter à la fille.
A l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que
M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il
retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa
disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
mille francs, davantage même...
Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut
fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.
Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès
que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.
--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.
Mais M. Lacheneur haussa les épaules.
--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet
argent?
--Dame!... j'ai des oreilles...
--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles
entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux
beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il
voudrait en faire sa maîtresse...
Chanlouineau s'arrêta court, l'oeil flamboyant, les poings crispés.
--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à
vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.
XII
--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse
comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa
beauté est divine!...
Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à
M. Lacheneur.
Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
sauter les fossés.
Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à
se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se
redressant superbe de fierté.
--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie!
Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile
d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne
fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou
d'elle!...
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