Monsieur Lecoq, Vol.2
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Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait
arriver à la pièce voisine.
La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
seuil.
A la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y
avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont
il dit:
--Vous, monsieur le baron, vous ici!...
Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il
eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre
vieille amitié, je viens à vous...
Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours
froncés.
--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le
baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
sang-froid revenait, qui répondit:
--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le
baron.
--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient
seuls?
Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser
l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la
chambre voisine.
--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en
souriant.
Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi
sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et
d'une quantité infinie de menus paquets.
Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
L'un était Chanlouineau.
M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était
tout jeune.
--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le
baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait
homme.
Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe
précoce le faisaient paraître plus vieux.
Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait
une vive intelligence.
Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un
certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard
mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
caractère de l'astuce et de la méchanceté.
--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron,
profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.
M. Lacheneur, lui, poursuivait:
--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire
revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des
grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les
y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à
s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à
descendre...
--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins
que nous soyons seuls!...
--M. d'Escorval n'est pas un étranger!...
Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les
signes pour engager M. Lacheneur à se taire.
Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il
continua:
--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter:
«Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il
travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres.
Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de
revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des
tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une
mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour
plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à
ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...
--Monter sur un théâtre n'est pas un crime!
--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se
draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non.
Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu
dois au moins vingt mille francs!
Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait
son père.
--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a
quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que
de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...
Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait
imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.
Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de
la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:
--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère
du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me
suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le
duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque,
je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des
hommes...
--Vous l'avez donc revu?...
--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé
avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder...
Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout.
J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On
m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...
--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...
--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me
convient.
Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux
de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur
eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M.
d'Escorval.
--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait
trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par
exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré
qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et
qu'il les ferait renouveler tous les mois...
Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il
s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une
sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.
--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...
Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du
marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on
me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En
outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît
me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse,
moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma
fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes
réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une
fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien
à moi...
--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...
--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.
M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.
--Colporteur?... répéta-t-il.
--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...
--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens
qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...
--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est
de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je
confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront
des tournées de leur côté.
--Quoi!... Chanlouineau...
--Devient mon associé.
--Et ses terres, qui en prendra soin?
--Il aura des journaliers...
Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa
visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les
petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses
soupçons devenaient presque une certitude.
--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.
M. Lacheneur se retourna.
--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible
hésitation.
--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les
jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien;
il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils
et à Chanlouineau:
--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles
raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif,
irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma
décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
--Nous ne sommes donc pas vos amis!...
--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs,
les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le
souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous
suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non,
jamais!...
Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
Lacheneur, et les serrant à les briser:
--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
--Je vous jure...
--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon
expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse
plus mortellement que jamais.
--Moi!...
--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas
vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils
seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous
pourrez les frapper plus sûrement...
Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
pétrifié.
--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
ne s'écroulent sur lui!...
M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait
d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les
plus furieuses passions contractèrent ses traits.
Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte,
repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la
première pièce, en disant:
--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de
vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à
l'instant...
Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une
respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de
l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il
en comprenait la portée.
--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à
débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la
restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour
l'exploitation des propriétés...
--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que
vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de
Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement,
dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
s'adressent à vous!...
L'oeil de Lacheneur ne vacilla pas.
--A qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il
n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la
situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la
voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
que m'importe!... Je suis sur de Marie-Anne et je méprise les propos
des imbéciles.
M. d'Escorval frémit.
--En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de
l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie
que vous engagez!...
C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur
comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.
--Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui,
vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes
projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête
plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune,
amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse
la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que
je réussisse...
Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés
menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.
Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint
qu'il ne lui échappât...
--Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des
Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.
Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.
--Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous
rassurer...
Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:
--Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de
sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je
jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu
l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage
parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en
douter.
Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à
son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit
de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère
de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un
air de défiance insultante qu'il dit:
--Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul
inutile!... Eclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le
piège; tout son calme lui revint comme par magie.
--Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous
n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop
dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est
grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un
abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir
encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé
Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit
ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à
la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous
me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le
contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une
forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait
dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette
effrayante énigme.
--Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait
pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas
un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses
amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...
--Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné
ici!...
--Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de
l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos
ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur
faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée,
une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à
l'étranger des temps plus heureux...
--C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.
Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que
trop, et il parut désespéré.
--Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous
ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter
d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa
destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur
votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez
pas...
Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le
baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla
ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.
Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en
salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit
à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui
au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient
arriver...
M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à
Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.
Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles
angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus
tôt il gravissait le coeur plein d'espoir.
Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...
Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le
sentier, le fit se retourner.
Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta,
très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise
qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:
--J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir
poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord,
j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les
rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je
voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps
de galop, et on est à l'abri... A bon entendeur salut!
Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.
M. d'Escorval était confondu.
--On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai
de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.
Martial était déjà loin.
Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle
Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue
l'épier.
XVII
M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait
admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.
Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui
dire:
--Vous qui adorez votre fille...
Et si lui-même en parlait, il disait:
--Moi qui adore Blanche...
La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune,
pour en être débarrassé.
Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,
avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon
son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme
un tambour.»
Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de
plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et
Dieu sait si elle en avait!
Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente
pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter
plus.
Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher
ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui,
d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son
courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme
un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle
frappait avec une admirable précision.
--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec
une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement
cruelle que l'autre...
Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.
Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne
sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaçon et
la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une
incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.
--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me
plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...
C'est dire de quels voeux il appelait le bon, l'honnête jeune homme
qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.
Mais où le prendre, ce libérateur?...
Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à
sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait
mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de
l'arrondissement, mais encore des départements voisins.
On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien
qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.
Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M.
de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.
Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait
gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais
dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait
tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.
--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez
noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...
Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou
discuté. L'homme condamné n'existait plus.
Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait
d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait
le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût
été moins riche.
Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et
son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération
prochaine.
--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.
Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant
qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses
vues au duc de Sairmeuse.
L'ouverture venait à propos.
Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté,
le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus
ancienne et la plus riche du pays après la sienne.
La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.
--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de
rentes...
--J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille
francs, prononça le marquis.
--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un
poste diplomatique important...
--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...
Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en
parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût
été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui
parut le plus sûr...
La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle
Blanche fit irruption dans son cabinet.
--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle
péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de
Sairmeuse.
Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la
joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir
quelque chose, il perdrait peut-être tout.
Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et
enfin, il osa dire:
--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent.
Reste à savoir si l'autre...
--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.
Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait
toutes ses facultés à l'oeuvre de séduction qui devait faire tomber
Martial à ses genoux.
Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de
l'impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple
pour ne pas réussir toujours.
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