Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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41 This eBook was produced by Carlo Traverso.
Author: Émile Zola
Title: Germinal
Remark: n. 13 of "Les Rougon-Macquart"
Language: French
Encoding: ISO-8859-1
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Émile Zola
Germinal
Première Partie
I
Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et
d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à
travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas
le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la
rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.
L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un
pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à
carreaux, le gênait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du
vent d'est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide
d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait
moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait
ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut
des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme
suspendus. D'abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put
résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.
Un chemin creux s'enfonçait. Tout disparut. L'homme avait à droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferrée; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de
pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et
uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du
chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprît davantage
comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes
fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l'arrêter. C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions,
d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine; de rares lueurs
sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes
étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de
vapeur, qu'on ne voyait point.
Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: à quoi
bon? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les
bâtiments, il se risqua enfin à gravir le terri sur lequel brûlaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour éclairer
et réchauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe à terre avaient dû
travailler tard, on sortait encore les débris inutiles. Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les tréteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, près de chaque
feu.
--Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.
Tournant le dos au brasier, le charretier était debout, un vieillard
vêtu d'un tricot de laine violette, coiffé d'une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilité de pierre, qu'on eût vidé les six berlines montées par
lui. Le manoeuvre employé au culbuteur, un gaillard roux et
efflanqué, ne se pressait guère, pesait sur le levier d'une main
endormie. Et, là-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines régulières passaient comme des coups de faux.
--Bonjour, répondit le vieux.
Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regardé d'un oeil méfiant,
dit son nom tout de suite.
--Je me nomme Étienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de
travail ici?
Les flammes l'éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun,
joli homme, l'air fort malgré ses membres menus.
Rassuré, le charretier hochait la tête.
--Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore
présenté deux hier. Il n'y a rien.
Une rafale leur coupa la parole. Puis, Étienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:
--C'est une fosse, n'est-ce pas?
Le vieux, cette fois, ne put répondre. Un violent accès de toux
l'étranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpré,
laissa une tache noire.
--Oui, une fosse, le Voreux... Tenez! le coron est tout près.
A son tour, de son bras tendu, il désignait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait deviné les toitures. Mais les six berlines
étaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui hérissait le poil.
Le Voreux, à présent, sortait du rêve. Étienne, qui s'oubliait devant
le brasier à chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronné du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la
tourelle carrée de la pompe d'épuisement. Cette fosse, tassée au fond
d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
cheminée comme une corne menaçante, lui semblait avoir un air mauvais
de bête goulue, accroupie là pour manger le monde.
Tout en l'examinant, il songeait à lui, à son existence de vagabond,
depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chassé de Lille, chassé de
partout; le samedi, il était arrivé à Marchiennes, où l'on disait
qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait dû passer le dimanche caché sous les bois d'un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, à
deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas même une croûte:
qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement où s'abriter contre la bise? Oui, c'était bien une fosse,
les rares lanternes éclairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des générateurs, dans
une clarté vive. Il s'expliquait jusqu'à l'échappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relâche, qui était
comme l'haleine engorgée du monstre.
Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas même levé les
yeux sur Étienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombé à
terre, lorsqu'un accès de toux annonça le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.
--Il y a des fabriques à Montsou? demanda le jeune homme.
Le vieux cracha noir, puis répondit dans le vent:
--Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ça, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n'avait tant gagné... Et voilà qu'on se remet à se
serrer le ventre. Une vraie pitié dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns après les autres... Ce n'est peut-être
pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amérique? Sans compter que les bêtes meurent du choléra, comme les
gens.
Alors, en courtes phrases, l'haleine coupée, tous deux continuèrent à
se plaindre. Étienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientôt les routes seraient
pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ça finirait par mal
tourner, car il n'était pas Dieu permis de jeter tant de chrétiens à
la rue.
--On n'a pas de la viande tous les jours.
--Encore si l'on avait du pain!
--C'est vrai, si l'on avait du pain seulement!
Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement mélancolique.
--Tenez! reprit très haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est là...
Et, de sa main tendue de nouveau, il désigna dans les ténèbres des
points invisibles, à mesure qu'il les nommait. Là-bas, à Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
réduire son personnel, il n'y avait guère que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les câbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitié de
l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas reçu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement étaient allumés;
enfin, à la verrerie Gagebois, une grève menaçait, car on parlait
d'une réduction de salaire.
--Je sais, je sais, répétait le jeune homme à chaque indication. J'en
viens.
--Nous autres, ça va jusqu'à présent, ajouta le charretier. Les
fosses ont pourtant diminué leur extraction. Et regardez, en face, à
la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours à coke qui
flambent.
Il cracha, il repartit derrière son cheval somnolent, après l'avoir
attelé aux berlines vides.
Maintenant, Étienne dominait le pays entier. Les ténèbres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes misères, que le jeune homme, inconsciemment, sentait à cette
heure autour de lui, partout, dans l'étendue sans bornes. N'était-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s'étaient enragées, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d'hommes. Et, les yeux errants, il s'efforçait de percer les ombres,
tourmenté du désir et de la peur de voir. Tout s'anéantissait au fond
de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, très loin, que les
hauts fourneaux et les fours à coke. Ceux-ci, des batteries de cent
cheminées, plantées obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus à gauche, brûlaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches géantes. C'était d'une
tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, à
l'horizon menaçant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.
--Vous êtes peut-être de la Belgique? reprit derrière Étienne le
charretier, qui était revenu.
Cette fois, il n'amenait que trois berlines. On pouvait toujours
culbuter celles-là: un accident arrivé à la cage d'extraction, un
écrou cassé, allait arrêter le travail pendant un grand quart d'heure.
En bas du terri, un silence s'était fait, les moulineurs n'ébranlaient
plus les tréteaux d'un roulement prolongé. On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la
tôle.
--Non, je suis du Midi, répondit le jeune homme.
Le manoeuvre, après avoir vidé les berlines, s'était assis à terre,
heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement levé de gros yeux éteints sur le charretier, comme gêné par
tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long
d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui convînt et
qu'il fût pris d'une de ces démangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls, à haute voix.
--Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.
--C'est un surnom? demanda Étienne étonné.
Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux:
--Oui, oui... On m'a retiré trois fois de là-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gésier, la troisième avec le ventre gonflé d'eau comme une
grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m'ont appelé Bonnemort, pour rire.
Sa gaieté redoubla, un grincement de poulie mal graissée, qui finit
par dégénérer en un accès terrible de toux. La corbeille de feu,
maintenant, éclairait en plein sa grosse tête, aux cheveux blancs et
rares, à la face plate, d'une pâleur livide, maculée de taches
bleuâtres. Il était petit, le cou énorme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carrées tombaient à ses
genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paraître souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant à
ses oreilles. Quand il eut toussé, la gorge arrachée par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.
Étienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.
--Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez à la mine?
Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.
--Longtemps, ah! oui!... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, à
cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait là-dedans, galibot
d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans. Ensuite, à cause de mes sacrées jambes, ils
m'ont mis de la coupe à terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au
moment où il leur a fallu me sortir du fond, parce que le médecin
disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq années de cela, ils
m'ont fait charretier... Hein? c'est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!
Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammés, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blême d'un
reflet sanglant.
--Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bête!... J'irai bien deux années, jusqu'à ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!...
D'ailleurs, je suis solide, à part les jambes. C'est, voyez-vous,
l'eau qui m'est entrée sous la peau, à force d'être arrosé dans les
tailles. Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans
crier.
Une crise de toux l'interrompit encore.
--Et ça vous fait tousser aussi? dit Étienne.
Mais il répondit non de la tête, violemment. Puis, quand il put
parler:
--Non, non, je me suis enrhumé, l'autre mois. Jamais je ne toussais,
à présent je ne peux plus me débarrasser... Et le drôle, c'est que je
crache, c'est que je crache...
Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.
--Est-ce que c'est du sang? demanda Étienne, osant enfin le
questionner.
Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main.
--C'est du charbon... J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu'à la fin de mes jours. Et voilà cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond. J'avais ça en magasin, paraît-il, sans même m'en
douter. Bah! ça conserve!
Il y eut un silence, le marteau lointain battait à coups réguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes
qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remâchant des
souvenirs. Ah! bien sûr, ce n'était pas d'hier que lui et les siens
tapaient à la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la création; et cela datait de loin, il y
avait déjà cent six ans. Son aïeul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouvé le charbon gras à Réquillart, la
première fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui
abandonnée, là-bas, près de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le
savait, à preuve que la veine découverte s'appelait la veine
Guillaume, du prénom de son grand-père. Il ne l'avait pas connu, un
gros à ce qu'on racontait, très fort, mort de vieillesse à soixante
ans. Puis, son père, Nicolas Maheu dit le Rouge, âgé de quarante ans
à peine, était resté dans le Voreux, que l'on fonçait en ce temps-là:
un éboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avalés
par les roches. Deux de ses oncles et ses trois frères, plus tard, y
avaient aussi laissé leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en était
sorti à peu près entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait
pour un malin. Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler. On
faisait ça de père en fils, comme on aurait fait autre chose. Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans
d'abattage, les mioches après les vieux, pour le même patron: hein?
beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire!
--Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Étienne.
--C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain à manger, on peut vivre.
Bonnemort se tut, les yeux tournés vers le coron, où des lueurs
s'allumaient une à une. Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.
--Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Étienne.
Le vieux haussa les épaules, puis les laissa retomber, comme accablé
sous un écroulement d'écus.
--Ah! oui, ah! oui... Pas aussi riche peut-être que sa voisine, la
Compagnie d'Anzin. Mais des millions et des millions tout de même.
On ne compte plus... Dix-neuf fosses, dont treize pour
l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crèvecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour
l'épuisement ou l'aérage, comme Réquillart... Dix mille ouvriers, des
concessions qui s'étendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!... Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l'argent!
Un roulement de berlines, sur les tréteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune. En bas, la cage devait être réparée, les
moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu'il attelait sa
bête, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant
à elle:
--Faut pas t'habituer à bavarder, fichu paresseux!... Si monsieur
Hennebeau savait à quoi tu perds le temps!
Étienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda:
--Alors, c'est à monsieur Hennebeau, la mine?
--Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur
général. Il est payé comme nous.
D'un geste, le jeune homme montra l'immensité des ténèbres.
--A qui est-ce donc, tout ça?
Mais Bonnemort resta un instant suffoqué par une nouvelle crise, d'une
telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il
eut craché et essuyé l'écume noire de ses lèvres, il dit, dans le vent
qui redoublait:
--Hein? à qui tout ça?... On n'en sait rien. A des gens.
Et, de la main, il désignait dans l'ombre un point vague, un lieu
ignoré et reculé, peuplé de ces gens, pour qui les Maheu tapaient à la
veine depuis plus d'un siècle. Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c'était comme s'il eût parlé d'un tabernacle inaccessible,
où se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu'ils n'avaient jamais vu.
--Au moins si l'on mangeait du pain à sa suffisance! répéta pour la
troisième fois Étienne, sans transition apparente.
--Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!
Le cheval était parti, le charretier disparut à son tour, d'un pas
traînard d'invalide. Près du culbuteur, le manoeuvre n'avait point
bougé, ramassé en boule, enfonçant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux éteints.
Quand il eut repris son paquet, Étienne ne s'éloigna pas encore. Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brûlait, devant le grand feu. Peut-être, tout de même, ferait-il bien
de s'adresser à la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
résignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Où aller et que
devenir, à travers ce pays affamé par le chômage? laisser derrière un
mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hésitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyée
sous une nuit si épaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s'il eût soufflé d'un horizon sans cesse élargi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours à coke, ensanglantant les
ténèbres, sans en éclairer l'inconnu. Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bête méchante, s'écrasait davantage,
respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gêné par sa
digestion pénible de chair humaine.
II
Au milieu des champs de blé et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossées, des
corps de caserne ou d'hôpital, géométriques, parallèles, que
séparaient les trois larges avenues, divisées en jardins égaux. Et,
sur le plateau désert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arrachés des clôtures.
Chez les Maheu, au numéro 16 du deuxième corps, rien ne bougeait. Des
ténèbres épaisses noyaient l'unique chambre du premier étage, comme
écrasant de leur poids le sommeil des êtres que l'on sentait là, en
tas, la bouche ouverte, assommés de fatigue. Malgré le froid vif du
dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet étouffement chaud
des chambrées les mieux tenues, qui sentent le bétail humain.
Quatre heures sonnèrent au coucou de la salle du rez-de-chaussée, rien
encore ne remua, des haleines grêles sifflaient, accompagnées de deux
ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compté les quatre coups du
timbre, à travers le plancher, sans trouver la force de s'éveiller
complètement. Puis, les jambes jetées hors des couvertures, elle
tâtonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle
restait assise, la tête si pesante, qu'elle se renversait entre les
deux épaules, cédant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.
Maintenant, la chandelle éclairait la chambre, carrée, à deux
fenêtres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes
pendues à des clous, une cruche posée sur le carreau, près d'une
terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie,
l'aîné, un garçon de vingt et un ans, était couché avec son frère
Jeanlin, qui achevait sa onzième année; dans celui de droite, deux
mioches, Lénore et Henri, la première de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le
troisième lit avec sa soeur Alzire, si chétive pour ses neuf ans,
qu'elle ne l'aurait même pas sentie près d'elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfonçait les côtes. La porte vitrée était
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espèce de boyau où le
père et la mère occupaient un quatrième lit, contre lequel ils avaient
dû installer le berceau de la dernière venue, Estelle, âgée de trois
mois à peine.
Cependant, Catherine fit un effort désespéré. Elle s'étirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau étroit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatoués de charbon, et des bras
délicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blême du
visage, déjà gâté par les continuels lavages au savon noir. Un
dernier bâillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la pâleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brisée, qui semblait enfler de fatigue sa nudité entière.
Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu bégayait,
empâtée:
--Sacré nom! il est l'heure... C'est toi qui allumes, Catherine?
--Oui, père... Ça vient de sonner, en bas.
--Dépêche-toi donc, fainéante! Si tu avais moins dansé hier dimanche,
tu nous aurais réveillés plus tôt... En voilà une vie de paresse!
Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit à son tour, ses
reproches s'embarrassèrent, s'éteignirent dans un nouveau ronflement.
La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre. Comme elle passait devant le lit d'Henri et de
Lénore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glissé; et ils ne
s'éveillaient pas, anéantis dans le gros sommeil de l'enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s'était retournée pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.
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