Germinal
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Déjà, Zacharie poussait Philomène dans ce même chemin écarté, malgré
sa résistance. Elle était pressée, une autre fois; et ils se
disputaient tous deux, en vieux ménage. Ça n'avait rien de drôle, de
ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillée
et qu'on n'a pas les blés pour se coucher dedans.
--Mais non, ce n'est pas ça, murmura-t-il impatienté. J'ai à te dire
une chose.
Il la tenait à la taille, il l'emmenait doucement. Puis, lorsqu'ils
furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de
l'argent.
--Pour quoi faire? demanda-t-elle.
Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait
désespérer sa famille.
--Tais-toi donc!... J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, où il y
a ces sales femmes de chanteuses.
Il se défendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.
Puis, comme elle haussait les épaules, il dit brusquement:
--Viens avec nous, si ça t'amuse... Tu vois que tu ne me déranges
pas. Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!... Viens-tu?
--Et le petit? répondit-elle. Est-ce qu'on peut remuer, avec un
enfant qui crie toujours?... Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne
s'entendent plus, à la maison.
Mais il la retint, il la supplia. Voyons, c'était pour ne pas avoir
l'air bête devant Mouquet, auquel il avait promis. Un homme ne
pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules. Vaincue,
elle avait retroussé une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle
le fil et tirait des pièces de dix sous d'un coin de la bordure. De
crainte d'être volée par sa mère, elle cachait là le gain des heures
qu'elle faisait en plus, à la fosse.
--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle. Je veux bien t'en donner trois...
Seulement, il faut me jurer que tu vas décider ta mère à nous marier.
En voilà assez, de cette vie en l'air! Avec ça, maman me reproche
toutes les bouchées que je mange... Jure, jure d'abord.
Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,
simplement lasse de son existence. Lui, jura, cria que c'était une
chose promise, sacrée; puis, lorsqu'il tint les trois pièces, il la
baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait poussé les choses
jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui était la chambre d'hiver de
leur vieux ménage, si elle n'avait répété que non, que ça ne lui
causerait aucun plaisir. Elle retourna au coron toute seule, pendant
qu'il coupait à travers champs, pour rejoindre son camarade.
Étienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,
croyant à un simple rendez-vous. Les filles étaient précoces, aux
fosses; et il se rappelait les ouvrières de Lille, qu'il attendait
derrière les fabriques, ces bandes de filles gâtées dès quatorze ans,
dans les abandons de la misère. Mais une autre rencontre le surprit
davantage. Il s'arrêta.
C'était, en bas du terri, dans un creux où de grosses pierres avaient
glissé, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bébert,
assis l'une à sa droite, l'autre à sa gauche.
--Hein? vous dites?... Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si
vous réclamez... Qui est-ce qui a eu l'idée, voyons!
En effet, Jeanlin avait eu une idée. Après s'être, pendant une heure,
le long du canal, roulé dans les prés en cueillant des pissenlits avec
les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on
ne mangerait jamais tout ça chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,
il était allé à Montsou, gardant Bébert pour faire le guet, poussant
Lydie à sonner chez les bourgeois, où elle offrait les pissenlits. Il
disait, expérimenté déjà, que les filles vendaient ce qu'elles
voulaient. Dans l'ardeur du négoce, le tas entier y avait passé; mais
la gamine avait fait onze sous. Et, maintenant, les mains nettes,
tous trois partageaient le gain.
--C'est injuste! déclara Bébert. Faut diviser en trois... Si tu
gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.
--De quoi, injuste? répliqua Jeanlin furieux. J'en ai cueilli
davantage, d'abord!
L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une
crédulité qui le rendait continuellement victime. Plus âgé et plus
fort, il se laissait même gifler. Mais, cette fois, l'idée de tout
cet argent l'excitait à la résistance.
--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole... S'il ne partage pas, nous le
dirons à sa mère.
Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.
--Répète un peu. C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez
vendu la salade à maman... Et puis, bougre de bête, est-ce que je
puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...
Voilà chacun vos deux sous. Dépêchez-vous de les prendre ou je les
recolle dans ma poche.
Dompté, Bébert accepta les deux sous. Lydie, tremblante, n'avait rien
dit, car elle éprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de
petite femme battue. Comme il lui tendait les deux sous, elle avança
la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement.
--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ça?... Ta mère te le
chipera bien sûr, si tu ne sais pas le cacher... Vaut mieux que je te
le garde. Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.
Et les neuf sous disparurent. Pour lui fermer la bouche, il l'avait
empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'était sa
petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour
qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrière les cloisons,
par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient
guère, trop jeunes, tâtonnant, jouant, pendant des heures, à des jeux
de petits chiens vicieux. Lui appelait ça «faire papa et maman»; et,
quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le
tremblement délicieux de l'instinct, souvent fâchée, mais cédant
toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.
Comme Bébert n'était pas admis à ces parties-là, et qu'il recevait une
bourrade, dès qu'il voulait tâter de Lydie, il restait gêné, travaillé
de colère et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont
ils ne se gênaient nullement en sa présence. Aussi n'avait-il qu'une
idée, les effrayer, les déranger, en leur criant qu'on les voyait.
--C'est foutu, v'là un homme qui regarde!
Cette fois, il ne mentait pas, c'était Étienne qui se décidait à
continuer son chemin. Les enfants bondirent, se sauvèrent, et il
passa, tournant le terri, suivant le canal, amusé de la belle peur de
ces polissons. Sans doute, c'était trop tôt à leur âge; mais quoi?
ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait
fallu les attacher, pour les tenir. Au fond cependant, Étienne
devenait triste.
Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait à
Réquillart, et là, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les
filles de Montsou rôdaient avec leurs amoureux. C'était le
rendez-vous commun, le coin écarté et désert, où les herscheuses
venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer
sur le carin. Les palissades rompues ouvraient à chacun l'ancien
carreau, changé en un terrain vague, obstrué par les débris de deux
hangars qui s'étaient écroulés, et par les carcasses des grands
chevalets restés debout. Des berlines hors d'usage traînaient,
d'anciens bois à moitié pourris entassaient des meules; tandis qu'une
végétation drue reconquérait ce coin de terre, s'étalait en herbe
épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts. Aussi chaque fille
s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,
les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans
les berlines. On se logeait quand même, coudes à coudes, sans
s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fût, autour de la
machine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, une
revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de
l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, à
peine femmes.
Pourtant, un gardien habitait là, le vieux Mouque, auquel la Compagnie
abandonnait, presque sous le beffroi détruit, deux pièces, que la
chute attendue des dernières charpentes menaçait d'un continuel
écrasement. Il avait même dû étayer une partie du plafond; et il y
vivait très bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la
Mouquette dans l'autre. Comme les fenêtres n'avaient plus une seule
vitre, il s'était décidé à les boucher en clouant des planches: on ne
voyait pas clair, mais il faisait chaud. Du reste, ce gardien ne
gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait
jamais des ruines de Réquillart, dont on conservait seulement le puits
pour servir de cheminée à un foyer, qui aérait la fosse voisine.
Et c'était ainsi que le père Mouque achevait de vieillir, au milieu
des amours. Dès dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous
les coins des décombres, non en galopine effarouchée et encore verte
comme Lydie, mais en fille déjà grasse, bonne pour des garçons barbus.
Le père n'avait rien à dire, car elle se montrait respectueuse, jamais
elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il était habitué à ces
accidents-là. Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,
chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,
sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'était pis, s'il
voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons
pour son lapin, à l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un
à un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il
devait se méfier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des
sentiers. D'ailleurs, peu à peu, ces rencontres-là n'avaient plus
dérangé personne, ni lui qui veillait simplement à ne pas tomber, ni
les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'éloignant à petits
pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.
Seulement, de même qu'elles le connaissaient à cette heure, lui avait
également fini par les connaître, ainsi que l'on connaît les pies
polissonnes qui se débauchent dans les poiriers des jardins. Ah!
cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!
Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se
détournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des
ténèbres. Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux
avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa
chambre. Ce n'était pas que ça l'empêchât de dormir, mais ils
poussaient si fort, qu'à la longue ils dégradaient le mur.
Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le père
Bonnemort, qui, régulièrement, avant son dîner, faisait la même
promenade. Les deux anciens ne se parlaient guère, échangeaient à
peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.
Mais cela les égayait, d'être ainsi, de songer à de vieilles choses,
qu'ils remâchaient en commun, sans avoir besoin d'en causer. A
Réquillart, ils s'asseyaient sur une poutre, côte à côte, lâchaient un
mot, puis partaient pour leurs rêvasseries, le nez vers la terre.
Sans doute, ils redevenaient jeunes. Autour d'eux, des galants
troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,
une odeur chaude de filles montait, dans la fraîcheur des herbes
écrasées. C'était déjà derrière la fosse, quarante-trois ans plus
tôt, que le père Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si
chétive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser à l'aise.
Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tête, se
quittaient enfin, souvent même sans se dire bonsoir.
Ce soir-là, toutefois, comme Étienne arrivait, le père Bonnemort, qui
se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait à Mouque:
--Bonne nuit, vieux!... Dis donc, tu as connu la Roussie?
Mouque resta un instant muet, dodelina des épaules, puis, en rentrant
dans sa maison:
--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!
Étienne, à son tour, vint s'asseoir sur la poutre. Sa tristesse
augmentait, sans qu'il sût pourquoi. Le vieil homme, dont il
regardait disparaître le dos, lui rappelait son arrivée du matin, le
flot de paroles que l'énervement du vent avait arrachées à ce
silencieux. Que de misère! et toutes ces filles, éreintées de
fatigue, qui étaient encore assez bêtes, le soir, pour fabriquer des
petits, de la chair à travail et à souffrance! Jamais ça ne finirait,
si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim. Est-ce qu'elles
n'auraient pas dû plutôt se boucher le ventre, serrer les cuisses,
ainsi qu'à l'approche du malheur? Peut-être ne remuait-il confusément
ces idées moroses que dans l'ennui d'être seul, lorsque les autres, à
cette heure, s'en allaient deux à deux prendre du plaisir. Le temps
mou l'étouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient
sur ses mains fiévreuses. Oui, toutes y passaient, c'était plus fort
que la raison.
Justement, comme Étienne restait assis, immobile dans l'ombre, un
couple qui descendait de Montsou le frôla sans le voir, en s'engageant
dans le terrain vague de Réquillart. La fille, une pucelle bien sûr,
se débattait, résistait, avec des supplications basses, chuchotées;
tandis que le garçon, muet, la poussait quand même vers les ténèbres
d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages
moisis s'entassaient. C'étaient Catherine et le grand Chaval. Mais
Étienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des
yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité, qui
changeait le cours de ses réflexions. Pourquoi serait-il intervenu?
lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment à être bourrées
d'abord.
En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine était allée à
Montsou par le pavé. Depuis l'âge de dix ans, depuis qu'elle gagnait
sa vie à la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la
complète liberté des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne
l'avait eue, à quinze ans, c'était grâce à l'éveil tardif de sa
puberté, dont elle attendait encore la crise. Quand elle fut devant
les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une
blanchisseuse, où elle était certaine de trouver la Mouquette; car
celle-ci vivait là, avec des femmes qui se payaient des tournées de
café, du matin au soir. Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,
précisément, avait régalé à son tour, si bien qu'elle ne put lui
prêter les dix sous promis. Pour la consoler, on lui offrit vainement
un verre de café tout chaud. Elle ne voulut même pas que sa camarade
empruntât à une autre femme. Une pensée d'économie lui était venue,
une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle
l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.
Elle se hâta de reprendre le chemin du coron, et elle était aux
dernières maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de
l'estaminet Piquette, l'appela.
--Eh! Catherine, où cours-tu si vite?
C'était le grand Chaval. Elle fut contrariée, non qu'il lui déplût,
mais parce qu'elle n'était pas en train de rire.
--Entre donc boire quelque chose... Un petit verre de doux, veux-tu?
Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez
elle. Lui, s'était avancé, la suppliait à voix basse, au milieu de la
rue. Son idée, depuis longtemps, était de la décider à monter dans la
chambre qu'il occupait au premier étage de l'estaminet Piquette, une
belle chambre qui avait un grand lit, pour un ménage. Il lui faisait
donc peur, qu'elle refusait toujours. Elle, bonne fille, riait,
disait qu'elle monterait la semaine où les enfants ne poussent pas.
Puis, d'une chose à une autre, elle en arriva, sans savoir comment, à
parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.
--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.
Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillée
au fond du gros désir d'avoir son ruban. L'idée d'un emprunt lui
revint, elle finit par accepter, à la condition qu'elle lui rendrait
ce qu'il dépenserait pour elle. Cela les fit plaisanter de nouveau:
il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui
rendrait l'argent. Mais il y eut une autre difficulté, quand il parla
d'aller chez Maigrat.
--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a défendu.
--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire où l'on va!... C'est lui
qui tient les plus beaux rubans de Montsou.
Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et
Catherine, comme deux galants qui achètent leur cadeau de noces, il
devint très rouge, il montra ses pièces de ruban bleu avec la rage
d'un homme dont on se moque. Puis, les jeunes gens servis, il se
planta sur la porte pour les regarder s'éloigner dans le crépuscule;
et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un
renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se
repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque
tous auraient dû être par terre, à lui lécher les pieds.
Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine. Il marchait
près d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la
hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air. Elle s'aperçut tout
d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pavé et qu'ils s'engageaient
ensemble dans l'étroit chemin de Réquillart. Mais elle n'eut pas le
temps de se fâcher: déjà, il la tenait à la taille, il l'étourdissait
d'une caresse de mots continue. Était-elle bête, d'avoir peur! est-ce
qu'il voulait du mal à un petit mignon comme elle, aussi douce que de
la soie, si tendre qu'il l'aurait mangée? Et il lui soufflait derrière
l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la
peau du corps. Elle, étouffée, ne trouvait rien à répondre. C'était
vrai, qu'il semblait l'aimer. Le samedi soir, après avoir éteint la
chandelle, elle s'était justement demandé ce qu'il arriverait, s'il la
prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait rêvé qu'elle ne disait
plus non, toute lâche de plaisir. Pourquoi donc, à la même idée,
aujourd'hui, éprouvait-elle une répugnance et comme un regret? Pendant
qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,
qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garçon
entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupières closes.
Brusquement, Catherine regarda autour d'elle. Chaval l'avait conduite
dans les décombres de Réquillart, et elle eut un recul frissonnant
devant les ténèbres du hangar effondré.
--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!
La peur du mâle l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un
instinct de défense, même lorsque les filles veulent bien, et qu'elles
sentent l'approche conquérante de l'homme. Sa virginité, qui n'avait
rien à apprendre pourtant, s'épouvantait, comme à la menace d'un coup,
d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.
--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune... Vrai!
plus tard, quand je serai faite au moins.
Il grogna sourdement:
--Bête! rien à craindre alors... Qu'est-ce que ça te fiche?
Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoignée solidement, il
la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux
cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l'âge,
avec cette soumission héréditaire, qui, dès l'enfance, culbutait en
plein vent les filles de sa race. Ses bégaiements effrayés
s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.
Étienne, cependant, avait écouté, sans bouger. Encore une qui faisait
le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comédie, il se leva, envahi
d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse où montait de la
colère. Il ne se gênait plus, il enjambait les poutres, car ces
deux-là étaient bien trop occupés à cette heure, pour se déranger.
Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la
route, de voir, en se tournant, qu'ils étaient debout déjà et qu'ils
paraissaient, comme lui, revenir vers le coron. L'homme avait repris
la fille à la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui
parlant toujours dans le cou; et c'était elle qui semblait pressée,
qui voulait rentrer vite, l'air fâché surtout du retard.
Alors, Étienne fut tourmenté d'une envie, celle de voir leurs figures.
C'était imbécile, il hâta le pas pour ne point y céder. Mais ses
pieds se ralentissaient d'eux-mêmes, il finit, au premier réverbère,
par se cacher dans l'ombre. Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut
au passage Catherine et le grand Chaval. Il hésitait d'abord:
était-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce
bonnet? était-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tête serrée
dans le béguin de toile? Voilà pourquoi elle avait pu le frôler, sans
qu'il la devinât. Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses
yeux, la limpidité verdâtre de cette eau de source, si claire et si
profonde. Quelle catin! et il éprouvait un furieux besoin de se
venger d'elle, sans motif, en la méprisant. D'ailleurs, ça ne lui
allait pas d'être en fille: elle était affreuse.
Lentement, Catherine et Chaval étaient passés. Ils ne se savaient
point guettés de la sorte, lui la retenait pour la baiser derrière
l'oreille, tandis qu'elle recommençait à s'attarder sous les caresses,
qui la faisaient rire. Resté en arrière, Étienne était bien obligé de
les suivre, irrité de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand
même à ces choses dont la vue l'exaspérait. C'était donc vrai, ce
qu'elle lui avait juré le matin: elle n'était encore la maîtresse de
personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'était privé d'elle
pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser
prendre sous le nez, qui avait poussé la bêtise jusqu'à s'égayer
salement à les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il
aurait mangé cet homme, dans un de ces besoins de tuer où il voyait
rouge.
Pendant une demi-heure, la promenade dura. Lorsque Chaval et
Catherine approchèrent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,
ils s'arrêtèrent deux fois au bord du canal, trois fois le long du
terri, très gais maintenant, s'amusant à de petits jeux tendres.
Étienne devait s'arrêter lui aussi, faire les mêmes stations, de peur
d'être aperçu. Il s'efforçait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ça
lui apprendrait à ménager les filles, par bonne éducation. Puis,
après le Voreux, libre enfin d'aller dîner chez Rasseneur, il continua
de les suivre, il les accompagna au coron, demeura là, debout dans
l'ombre, pendant un quart d'heure, à attendre que Chaval laissât
Catherine rentrer chez elle. Et, lorsqu'il fut bien sûr qu'ils
n'étaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa très loin sur
la route de Marchiennes, piétinant, ne songeant à rien, trop étouffé
et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.
Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Étienne retraversa le
coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait
être debout le matin, à quatre heures. Le village dormait déjà, tout
noir dans la nuit. Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,
les longues façades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes
qui ronflent. Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.
C'était la fin de la journée, l'écrasement des travailleurs tombant de
la table au lit, assommés de fatigue et de nourriture.
Chez Rasseneur, dans la salle éclairée, un machineur et deux ouvriers
du jour buvaient des chopes. Mais, avant de rentrer, Étienne
s'arrêta, jeta un dernier regard aux ténèbres. Il retrouvait la même
immensité noire que le matin, lorsqu'il était arrivé par le grand
vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bête
mauvaise, vague, piqué de quelques lueurs de lanterne. Les trois
brasiers du terri brûlaient en l'air, pareils à des lunes sanglantes,
détachant par instants les silhouettes démesurées du père Bonnemort et
de son cheval jaune. Et, au-delà, dans la plaine rase, l'ombre avait
tout submergé, Montsou, Marchiennes, la forêt de Vandame, la vaste mer
de betteraves et de blé, où ne luisaient plus, comme des phares
lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges
des fours à coke. Peu à peu, la nuit se noyait, la pluie tombait
maintenant, lente, continue, abîmant ce néant au fond de son
ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,
la respiration grosse et lente de la machine d'épuisement, qui jour et
nuit soufflait.
Troisième partie
I
Le lendemain, les jours suivants, Étienne reprit son travail à la
fosse. Il s'accoutumait, son existence se réglait sur cette besogne
et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au début.
Une seule aventure coupa la monotonie de la première quinzaine, une
fièvre éphémère qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres
brisés, la tête brûlante, rêvassant, dans un demi-délire, qu'il
poussait sa berline au fond d'une voie trop étroite, où son corps ne
pouvait passer. C'était simplement la courbature de l'apprentissage,
un excès de fatigue dont il se remit tout de suite.
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