Germinal
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Et les jours succédaient aux jours, des semaines, des mois
s'écoulèrent. Maintenant, comme les camarades, il se levait à trois
heures, buvait le café, emportait la double tartine que madame
Rasseneur lui préparait dès la veille. Régulièrement, en se rendant
le matin à la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se
coucher, et en sortant l'après-midi, il se croisait avec Bouteloup qui
arrivait prendre sa tâche. Il avait le béguin, la culotte, la veste
de toile, il grelottait et il se chauffait le dos à la baraque, devant
le grand feu. Puis venait l'attente, pieds nus, à la recette,
traversée de furieux courants d'air. Mais la machine, dont les gros
membres d'acier, étoilés de cuivre, luisaient là-haut, dans l'ombre,
ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d'une aile noire et
muette d'oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans
cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des
berlines ébranlant les dalles de fonte. Sa lampe brûlait mal, ce
sacré lampiste n'avait pas dû la nettoyer; et il ne se dégourdissait
que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur
qui sonnaient sur le derrière des filles. La cage se décrochait,
tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournât
seulement la tête pour voir fuir le jour. Jamais il ne songeait à une
chute possible, il se retrouvait chez lui à mesure qu'il descendait
dans les ténèbres, sous la pluie battante. En bas, à l'accrochage,
lorsque Pierron les avait déballés, de son air de douceur cafarde,
c'était toujours le même piétinement de troupeau, les chantiers s'en
allant chacun à sa taille, d'un pas traînard. Lui, désormais,
connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou,
savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, éviter
ailleurs une flaque d'eau. Il avait pris une telle habitude de ces
deux kilomètres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les
mains dans les poches. Et, toutes les fois, les mêmes rencontres se
produisaient, un porion éclairant au passage la face des ouvriers, le
père Mouque amenant un cheval, Bébert conduisant Bataille qui
s'ébrouait, Jeanlin courant derrière le train pour refermer les portes
d'aérage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs
berlines.
A la longue, Étienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidité et
de l'étouffement de la taille. La cheminée lui semblait très commode
pour monter, comme s'il eût fondu et qu'il pût passer par des fentes,
où il n'aurait point risqué une main jadis. Il respirait sans malaise
les poussières du charbon, voyait clair dans la nuit, suait
tranquille, fait à la sensation d'avoir du matin au soir ses vêtements
trempés sur le corps. Du reste, il ne dépensait plus maladroitement
ses forces, une adresse lui était venue, si rapide, qu'elle étonnait
le chantier. Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons
herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan
incliné, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant
de correction. Sa petite taille lui permettait de se glisser partout,
et ses bras avaient beau être fins et blancs comme ceux d'une femme,
ils paraissaient en fer sous la peau délicate, tellement ils menaient
rudement la besogne. Jamais il ne se plaignait, par fierté sans
doute, même quand il râlait de fatigue. On ne lui reprochait que de
ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fâché, dès qu'on
voulait taper sur lui. Au demeurant, il était accepté, regardé comme
un vrai mineur, dans cet écrasement de l'habitude qui le réduisait un
peu chaque jour à une fonction de machine.
Maheu surtout se prenait d'amitié pour Étienne, car il avait le
respect de l'ouvrage bien fait. Puis, ainsi que les autres, il
sentait que ce garçon avait une instruction supérieure à la sienne: il
le voyait lire, écrire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait
causer de choses dont, lui, ignorait jusqu'à l'existence. Cela ne
l'étonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tête
plus dure que les machineurs; mais il était surpris du courage de ce
petit-là, de la façon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour
ne pas crever de faim. C'était le premier ouvrier de rencontre qui
s'acclimatait si promptement. Aussi, lorsque l'abattage pressait et
qu'il ne voulait pas déranger un haveur, chargeait-il le jeune homme
du boisage, certain de la propreté et de la solidité du travail. Les
chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il
craignait à chaque heure de voir apparaître l'ingénieur Négrel, suivi
de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait
remarqué que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs
davantage, malgré leurs airs de n'être jamais contents et de répéter
que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale.
Les choses traînaient, un sourd mécontentement fermentait dans la
fosse, Maheu lui-même, si calme, finissait par fermer les poings.
Il y avait eu d'abord une rivalité entre Zacharie et Étienne. Un
soir, ils s'étaient menacés d'une paire de gifles. Mais le premier,
brave garçon et se moquant de ce qui n'était pas son plaisir, tout de
suite apaisé par l'offre amicale d'une chope, avait dû s'incliner
bientôt devant la supériorité du nouveau venu. Levaque, lui aussi,
faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur,
qui avait, disait-il, ses idées. Et, parmi les hommes du marchandage,
celui-ci ne sentait plus une hostilité sourde que chez le grand
Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils étaient devenus
camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand
ils plaisantaient ensemble. Catherine, entre eux, avait repris son
train de fille lasse et résignée, pliant le dos, poussant sa berline,
gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait à son
tour, soumise d'autre part aux volontés de son amant dont elle
subissait ouvertement les caresses. C'était une situation acceptée,
un ménage reconnu sur lequel la famille elle-même fermait les yeux, à
ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derrière le
terri, puis la ramenait jusqu'à la porte de ses parents, où il
l'embrassait une dernière fois, devant tout le coron. Étienne, qui
croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces
promenades, lâchant pour rire des mots crus, comme on en lâche entre
garçons et filles, au fond des tailles; et elle répondait sur le même
ton, disait par crânerie ce que son galant lui avait fait, troublée
cependant et pâlissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient
les siens. Tous les deux détournaient la tête, restaient parfois une
heure sans se parler, avec l'air de se haïr pour des choses enterrées
en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point.
Le printemps était venu. Étienne, un jour, au sortir du puits, avait
reçu à la face cette bouffée tiède d'avril, une bonne odeur de terre
jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant, à chaque
sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, après
ses dix heures de travail dans l'éternel hiver du fond, au milieu de
ces ténèbres humides que jamais ne dissipait aucun été. Les jours
s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil
levant, lorsque le ciel vermeil éclairait le Voreux d'une poussière
d'aurore, où la vapeur blanche des échappements montait toute rose.
On ne grelottait plus, une haleine tiède soufflait des lointains de la
plaine, pendant que les alouettes, très haut, chantaient. Puis, à
trois heures, il avait l'éblouissement du soleil devenu brûlant,
incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du
charbon. En juin, les blés étaient grands déjà, d'un vert bleu qui
tranchait sur le vert noir des betteraves. C'était une mer sans fin,
ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'étaler et croître de jour en
jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enflée de
verdure que le matin. Les peupliers du canal s'empanachaient de
feuilles. Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient
les prés, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant
qu'il geignait sous elle, là-bas, de misère et de fatigue.
Maintenant, lorsque Étienne se promenait, le soir, ce n'était plus
derrière le terri qu'il effarouchait des amoureux. Il suivait leurs
sillages dans les blés, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards,
aux remous des épis jaunissants et des grands coquelicots rouges.
Zacharie et Philomène y retournaient par une habitude de vieux ménage;
la mère Brûlé, toujours aux trousses de Lydie, la dénichait à chaque
instant avec Jeanlin, terrés si profondément ensemble, qu'il fallait
mettre le pied sur eux pour les décider à s'envoler; et, quant à la
Mouquette, elle gîtait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans
voir sa tête plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans
des culbutes à pleine échine. Mais tous ceux-là étaient bien libres,
le jeune homme ne trouvait ça coupable que les soirs où il rencontrait
Catherine et Chaval. Deux fois, il les vit, à son approche, s'abattre
au milieu d'une pièce, dont les tiges immobiles restèrent mortes
ensuite. Une autre fois, comme il suivait un étroit chemin, les yeux
clairs de Catherine lui apparurent au ras des blés, puis se noyèrent.
Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il préférait passer
la soirée chez Rasseneur, à l'Avantage.
--Madame Rasseneur, donnez-moi une chope... Non, je ne sortirai pas
ce soir, j'ai les jambes cassées.
Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis à
la table du fond, la tête contre le mur.
--Souvarine, tu n'en prends pas une?
--Merci, rien du tout.
Étienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant là, côte à
côte. C'était un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre
meublée, voisine de la sienne. Il devait avoir une trentaine
d'années, mince, blond, avec une figure fine, encadrée de grands
cheveux et d'une barbe légère. Ses dents blanches et pointues, sa
bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air
de fille, un air de douceur entêtée, que le reflet gris de ses yeux
d'acier ensauvageait par éclairs. Dans sa chambre d'ouvrier pauvre,
il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres. Il était Russe, ne
parlait jamais de lui, laissait courir des légendes sur son compte.
Les houilleurs, très défiants devant les étrangers, le flairant d'une
autre classe à ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imaginé
une aventure, un assassinat dont il fuyait le châtiment. Puis, il
s'était montré si fraternel pour eux, sans fierté, distribuant à la
marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient à
cette heure, rassurés par le mot de réfugié politique qui circulait,
mot vague où ils voyaient une excuse, même au crime, et comme une
camaraderie de souffrance.
Les premières semaines, Étienne l'avait trouvé d'une réserve farouche.
Aussi ne connut-il son histoire que plus tard. Souvarine était le
dernier-né d'une famille noble du gouvernement de Toula. A
Saint-Pétersbourg, où il faisait sa médecine, la passion socialiste
qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait décidé à apprendre
un métier manuel, celui de mécanicien, pour se mêler au peuple, pour
le connaître et l'aider en frère. Et c'était de ce métier qu'il
vivait maintenant, après s'être enfui à la suite d'un attentat manqué
contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vécu dans la
cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant
des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison.
Renié par sa famille, sans argent, mis comme étranger à l'index des
ateliers français qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim,
lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauché, dans une heure
de presse. Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre,
silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le
service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple.
--Tu n'as donc jamais soif? lui demandait Étienne en riant.
Et il répondait de sa voix douce, presque sans accent:
--J'ai soif quand je mange.
Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu
avec une herscheuse dans les blés, du côté des Bas-de-Soie. Alors, il
haussait les épaules, plein d'une indifférence tranquille. Une
herscheuse, pour quoi faire? La femme était pour lui un garçon, un
camarade, quand elle avait la fraternité et le courage d'un homme.
Autrement, à quoi bon se mettre au coeur une lâcheté possible? Ni
femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il était libre de son sang et
du sang des autres.
Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, Étienne
restait ainsi à causer avec Souvarine. Lui buvait sa bière à petits
coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac
avait, à la longue, roussi ses doigts minces. Ses yeux vagues de
mystique suivaient la fumée au travers d'un rêve; sa main gauche, pour
s'occuper, tâtonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il
finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier,
une grosse mère toujours pleine, qui vivait lâchée en liberté, dans la
maison. Cette lapine, qu'il avait lui-même appelée Pologne, s'était
mise à l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait
de ses pattes, jusqu'à ce qu'il l'eût prise comme un enfant. Puis,
tassée contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux;
tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il
passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calmé par cette
douceur tiède et vivante.
--Vous savez, dit un soir Étienne, j'ai reçu une lettre de Pluchart.
Il n'y avait plus là que Rasseneur. Le dernier client était parti,
rentrant au coron qui se couchait.
--Ah! s'écria le cabaretier, debout devant ses deux locataires. Où en
est-il, Pluchart?
Étienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec
le mécanicien de Lille, auquel il avait eu l'idée d'apprendre son
embauchement à Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frappé de la
propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs.
--Il en est, que l'association en question marche très bien. On
adhère de tous les côtés, paraît-il.
--Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur société? demanda Rasseneur à
Souvarine.
Celui-ci, qui grattait tendrement la tête de Pologne, souffla un jet
de fumée, en murmurant de son air tranquille:
--Encore des bêtises!
Mais Étienne s'enflammait. Toute une prédisposition de révolte le
jetait à la lutte du travail contre le capital, dans les illusions
premières de son ignorance. C'était de l'Association internationale
des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui
venait de se créer à Londres. N'y avait-il pas là un effort superbe,
une campagne où la justice allait enfin triompher? Plus de frontières,
les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer à
l'ouvrier le pain qu'il gagne. Et quelle organisation simple et
grande: en bas, la section, qui représente la commune; puis, la
fédération, qui groupe les sections d'une même province; puis, la
nation, et au-dessus, enfin, l'humanité, incarnée dans un Conseil
général, où chaque nation était représentée par un secrétaire
correspondant. Avant six mois, on aurait conquis la terre, on
dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les méchants.
--Des bêtises! répéta Souvarine. Votre Karl Marx en est encore à
vouloir laisser agir les forces naturelles. Pas de politique, pas de
conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la
hausse des salaires... Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution!
Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez
tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être
en repoussera-t-il un meilleur.
Étienne se mit à rire. Il n'entendait pas toujours les paroles de son
camarade, cette théorie de la destruction lui semblait une pose.
Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme établi, ne
daigna pas se fâcher. Il voulait seulement préciser les choses.
--Alors, quoi? tu vas tenter de créer une section à Montsou?
C'était ce que désirait Pluchart, qui était secrétaire de la
Fédération du Nord. Il insistait particulièrement sur les services
que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en
grève. Étienne, justement, croyait la grève prochaine: l'affaire des
bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie
pour révolter toutes les fosses.
--L'embêtant, c'est les cotisations, déclara Rasseneur d'un ton
judicieux. Cinquante centimes par an pour le fonds général, deux
francs pour la section, ça n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup
refuseront de les donner.
--D'autant plus, ajouta Étienne, qu'on devrait d'abord créer ici une
caisse de prévoyance, dont nous ferions à l'occasion une caisse de
résistance... N'importe, il est temps de songer à ces choses. Moi,
je suis prêt, si les autres sont prêts.
Il y eut un silence. La lampe à pétrole fumait sur le comptoir. Par
la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un
chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine.
--Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui était entrée et qui
écoutait d'un air sombre, comme grandie dans son éternelle robe noire.
Si je vous disais que j'ai payé les oeufs vingt-deux sous... Il
faudra que ça pète.
Les trois hommes, cette fois, furent du même avis. Ils parlaient l'un
après l'autre, d'une voix désolée, et les doléances commencèrent.
L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n'avait fait
qu'aggraver ses misères, c'étaient les bourgeois qui s'engraissaient
depuis 89, si goulûment, qu'ils ne lui laissaient même pas le fond des
plats à torcher. Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu
leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la
richesse et du bien-être, depuis cent ans? On s'était fichu d'eux en
les déclarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se
privaient guère. Ça ne mettait pas du pain dans la huche, de voter
pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux
misérables qu'à leurs vieilles bottes. Non, d'une façon ou d'une
autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par
une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant
tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient
sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne
pouvait s'achever sans qu'il y eût une autre révolution, celle des
ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du
haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice.
--Il faut que ça pète, répéta énergiquement madame Rasseneur.
--Oui, oui, crièrent-ils tous les trois, il faut que ça pète.
Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se
frisait de plaisir. Il dit à demi-voix, les yeux perdus, comme pour
lui-même:
--Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fixé par la loi
d'airain à la plus petite somme indispensable, juste le nécessaire
pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants...
S'il tombe trop bas, les ouvriers crèvent, et la demande de nouveaux
hommes le fait remonter. S'il monte trop haut, l'offre trop grande le
fait baisser... C'est l'équilibre des ventres vides, la condamnation
perpétuelle au bagne de la faim.
Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste
instruit, Étienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troublés par ses
affirmations désolantes, auxquelles ils ne savaient que répondre.
--Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant,
il faut tout détruire, ou la faim repoussera. Oui! l'anarchie, plus
rien, la terre lavée par le sang, purifiée par l'incendie!... On
verra ensuite.
--Monsieur a bien raison, déclara madame Rasseneur, qui, dans ses
violences révolutionnaires, se montrait d'une grande politesse.
Étienne, désespéré de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage.
Il se leva, en disant:
--Allons nous coucher. Tout ça ne m'empêchera pas de me lever à trois
heures.
Déjà Souvarine, après avoir soufflé le bout de cigarette collé à ses
lèvres, prenait délicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la
poser à terre. Rasseneur fermait la maison. Ils se séparèrent en
silence, les oreilles bourdonnantes, la tête comme enflée des
questions graves qu'ils remuaient.
Et, chaque soir, c'étaient des conversations semblables, dans la salle
nue, autour de l'unique chope qu'Étienne mettait une heure à vider.
Un fonds d'idées obscures, endormies en lui, s'agitait, s'élargissait.
Dévoré surtout du besoin de savoir, il avait hésité longtemps à
emprunter des livres à son voisin, qui malheureusement ne possédait
guère que des ouvrages allemands et russes. Enfin, il s'était fait
prêter un livre français sur les Sociétés coopératives, encore des
bêtises, disait Souvarine; et il lisait aussi régulièrement un journal
que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publiée à
Genève. D'ailleurs, malgré leurs rapports quotidiens, il le trouvait
toujours aussi fermé, avec son air de camper dans la vie, sans
intérêts, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte.
Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'Étienne
s'améliora. Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommençante
de la mine, un accident s'était produit: les chantiers de la veine
Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation
dans la couche, qui annonçait certainement l'approche d'une faille;
et, en effet, on avait bientôt rencontré cette faille, que les
ingénieurs, malgré leur grande connaissance du terrain, ignoraient
encore. Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine
disparue, glissée sans doute plus bas, de l'autre côté de la faille.
Les vieux mineurs ouvraient déjà les narines, comme de bons chiens
lancés à la chasse de la houille. Mais, en attendant, les chantiers
ne pouvaient rester les bras croisés, et des affiches annoncèrent que
la Compagnie allait mettre aux enchères de nouveaux marchandages.
Maheu, un jour, à la sortie, accompagna Étienne et lui offrit d'entrer
comme haveur dans son marchandage, à la place de Levaque passé à un
autre chantier. L'affaire était déjà arrangée avec le maître-porion
et l'ingénieur, qui se montraient très contents du jeune homme. Aussi
Étienne n'eut-il qu'à accepter ce rapide avancement, heureux de
l'estime croissante où Maheu le tenait.
Dès le soir, ils retournèrent ensemble à la fosse prendre connaissance
des affiches. Les tailles mises aux enchères se trouvaient à la veine
Filonnière, dans la galerie nord du Voreux. Elles semblaient peu
avantageuses, le mineur hochait la tête à la lecture que le jeune
homme lui faisait des conditions. En effet, le lendemain, quand ils
furent descendus et qu'il l'eut emmené visiter la veine, il lui fit
remarquer l'éloignement de l'accrochage, la nature ébouleuse du
terrain, le peu d'épaisseur et la dureté du charbon. Pourtant, si
l'on voulait manger, il fallait travailler. Aussi, le dimanche
suivant, allèrent-ils aux enchères, qui avaient lieu dans la baraque,
et que l'ingénieur de la fosse, assisté du maître-porion, présidait,
en l'absence de l'ingénieur divisionnaire. Cinq à six cents
charbonniers se trouvaient là, en face de la petite estrade, plantée
dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on
entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres criés,
étouffés par d'autres chiffres.
Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante
marchandages offerts par la Compagnie. Tous les concurrents
baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du
chômage. L'ingénieur Négrel ne se pressait pas devant cet
acharnement, laissait tomber les enchères aux plus bas chiffres
possibles, tandis que Dansaert, désireux de hâter encore les choses,
mentait sur l'excellence des marchés. Il fallut que Maheu, pour avoir
ses cinquante mètres d'avancement, luttât contre un camarade, qui
s'obstinait, lui aussi; à tour de rôle, ils retiraient chacun un
centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant
tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derrière lui, se
fâchait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colère
que jamais il ne s'en tirerait, à ce prix-là.
Quand ils sortirent, Étienne jurait. Et il éclata devant Chaval, qui
revenait des blés en compagnie de Catherine, flânant, pendant que le
beau-père s'occupait des affaires sérieuses.
--Nom de Dieu! cria-t-il, en voilà un égorgement!... Alors,
aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force à manger l'ouvrier!
Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baissé, lui! Et Zacharie, venu
par curiosité, déclara que c'était dégoûtant. Mais Étienne les fit
taire d'un geste de sourde violence.
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