A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

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--Ça finira, nous serons les maîtres, un jour!

Maheu, resté muet depuis les enchères, parut s'éveiller. Il répéta:

--Les maîtres... Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tôt!



II


C'était le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de
Montsou. Dès le samedi soir, les bonnes ménagères du coron avaient
lavé leur salle à grande eau, un déluge, des seaux jetés à la volée
sur les dalles et contre les murs; et le sol n'était pas encore sec,
malgré le sable blanc dont on le semait, tout un luxe coûteux pour ces
bourses de pauvre. Cependant, la journée s'annonçait très chaude, un
de ces lourds ciels, écrasants d'orage, qui étouffent en été les
campagnes du Nord, plates et nues, à l'infini.

Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu. Tandis
que le père, à partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait
quand même, les enfants faisaient jusqu'à neuf heures la grasse
matinée. Ce jour-là, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit
par revenir manger une tartine tout seul, en attendant. Il passa
ainsi la matinée, sans trop savoir à quoi: il raccommoda le baquet qui
fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince impérial qu'on
avait donné aux petits. Cependant, les autres descendaient un à un,
le père Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la
mère et Alzire s'étaient mises tout de suite à la cuisine. Catherine
parut, poussant devant elle Lénore et Henri qu'elle venait d'habiller;
et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des
pommes de terre, emplissait déjà la maison, lorsque Zacharie et
Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, bâillant encore.

Du reste, le coron était en l'air, allumé par la fête, dans le coup de
feu du dîner, qu'on hâtait pour filer en bandes à Montsou. Des
troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise traînaient
des savates, avec le déhanchement paresseux des jours de repos. Les
fenêtres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient
voir la file des salles, toutes débordantes, en gestes et en cris, du
grouillement des familles. Et, d'un bout à l'autre des façades, ça
sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce
jour-là l'odeur invétérée de l'oignon frit.

Les Maheu dînèrent à midi sonnant. Ils ne menaient pas grand vacarme,
au milieu des bavardages de porte à porte, des voisinages mêlant les
femmes, dans un continuel remous d'appels, de réponses, d'objets
prêtés, de mioches chassés ou ramenés d'une claque. D'ailleurs, ils
étaient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les
Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomène. Les hommes
se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaître.
Cette brouille avait resserré les rapports avec la Pierronne.
Seulement, la Pierronne, laissant à sa mère Pierron et Lydie, était
partie de grand matin pour passer la journée chez une cousine, à
Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine:
elle avait des moustaches, elle était maître-porion au Voreux. La
Maheude déclara que ce n'était guère propre, de lâcher sa famille, un
dimanche de ducasse.

Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin
depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf. La
paie de quinzaine était justement tombée la veille. Ils ne se
souvenaient pas d'un pareil régal. Même à la dernière Sainte-Barbe,
cette fête des mineurs où ils ne font rien de trois jours, le lapin
n'avait pas été si gras ni si tendre. Aussi les dix paires de
mâchoires, depuis la petite Estelle dont les dents commençaient à
pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,
travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-mêmes disparaissaient.
C'était bon, la viande; mais ils la digéraient mal, ils en voyaient
trop rarement. Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli
pour le soir. On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.

Ce fut Jeanlin qui disparut le premier. Bébert l'attendait, derrière
l'école. Et ils rôdèrent longtemps avant de débaucher Lydie, que la
Brûlé voulait retenir près d'elle, décidée à ne pas sortir. Quand
elle s'aperçut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras
maigres, pendant que Pierron, ennuyé de ce tapage, s'en allait flâner
tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant
que sa femme, elle aussi, a du plaisir.

Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se décida à prendre l'air,
après avoir demandé à la Maheude si elle le rejoindrait, là-bas. Non,
elle ne pouvait guère, c'était une vraie corvée, avec les petits;
peut-être que oui tout de même, elle réfléchirait, on se retrouverait
toujours. Lorsqu'il fut dehors, il hésita, puis il entra chez les
voisins, pour voir si Levaque était prêt. Mais il trouva Zacharie qui
attendait Philomène; et la Levaque venait d'entamer l'éternel sujet du
mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une dernière
explication avec la Maheude. Était-ce une existence, de garder les
enfants sans père de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son
amoureux? Philomène ayant tranquillement fini de mettre son bonnet,
Zacharie l'emmena, en répétant que lui voulait bien, si sa mère
voulait. Du reste, Levaque avait déjà filé, Maheu renvoya aussi la
voisine à sa femme et se hâta de sortir. Bouteloup, qui achevait un
morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinément
l'offre amicale d'une chope. Il restait à la maison, en bon mari.

Peu à peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en
allaient les uns derrière les autres; tandis que les filles, guettant
sur les portes, partaient du côté opposé, au bras de leurs galants.
Comme son père tournait le coin de l'église, Catherine, qui aperçut
Chaval, se hâta de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de
Montsou. Et la mère demeurée seule, au milieu des enfants débandés,
ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second
verre de café brûlant, qu'elle buvait à petits coups. Dans le coron,
il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'égoutter les
cafetières, autour des tables encore chaudes et grasses du dîner.

Maheu flairait que Levaque était à l'Avantage, et il descendit chez
Rasseneur, sans hâte. En effet, derrière le débit, dans le jardin
étroit fermé d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec
des camarades. Debout, ne jouant pas, le père Bonnemort et le vieux
Mouque suivaient la boule, tellement absorbés, qu'ils oubliaient même
de se pousser du coude. Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y
avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et Étienne était là,
buvant sa chope devant une table, ennuyé de ce que Souvarine venait de
le lâcher pour monter dans sa chambre. Presque tous les dimanches, le
machineur s'enfermait, écrivait ou lisait.

--Joues-tu? demanda Levaque à Maheu.

Mais celui-ci refusa. Il avait trop chaud, il crevait déjà de soif.

--Rasseneur! appela Étienne. Apporte donc une chope.

Et, se retournant vers Maheu:

--Tu sais, c'est moi qui paie.

Maintenant, tous se tutoyaient. Rasseneur ne se pressait guère, il
fallut l'appeler à trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui
apporta de la bière tiède. Le jeune homme avait baissé la voix pour
se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont
les idées étaient bonnes; seulement, la bière ne valait rien, et des
soupes exécrables! Dix fois déjà, il aurait changé de pension, s'il
n'avait pas reculé devant la course de Montsou. Un jour ou l'autre,
il finirait par chercher au coron une famille.

--Bien sûr, répétait Maheu de sa voix lente, bien sûr, tu serais mieux
dans une famille.

Mais des cris éclatèrent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un
coup. Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu
du tumulte un silence de profonde approbation. Et la joie d'un tel
coup déborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs aperçurent,
par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette. Elle rôdait là
depuis une heure, elle s'était enhardie à s'approcher, en entendant
les rires.

--Comment! tu es seule? cria Levaque. Et tes amoureux?

--Mes amoureux, je les ai remisés, répondit-elle avec une belle gaieté
impudente. J'en cherche un.

Tous s'offrirent, la chauffèrent de gros mots. Elle refusait de la
tête, riait plus fort, faisait la gentille. Son père, du reste,
assistait à ce jeu, sans même quitter des yeux les quilles abattues.

--Va! continua Levaque en jetant un regard vers Étienne, on se doute
bien de celui que tu reluques, ma fille!... Faudra le prendre de
force.

Étienne, alors, s'égaya. C'était en effet autour de lui que tournait
la herscheuse. Et il disait non, amusé pourtant, mais sans avoir la
moindre envie d'elle. Quelques minutes encore, elle resta plantée
derrière la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle
s'en alla avec lenteur, le visage brusquement sérieux, comme accablée
par le lourd soleil.

A demi-voix, Étienne avait repris de longues explications qu'il
donnait à Maheu, sur la nécessité, pour les charbonniers de Montsou,
de fonder une caisse de prévoyance.

--Puisque la Compagnie prétend qu'elle nous laisse libres,
répétait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et
elle les distribue à son gré, du moment où elle ne nous fait aucune
retenue. Eh bien! il serait prudent de créer, à côté de son bon
plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous
pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immédiats.

Et il précisait des détails, discutait l'organisation, promettait de
prendre toute la peine.

--Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu. Seulement, ce sont
les autres... Tâche de décider les autres.

Levaque avait gagné, on lâcha les quilles pour vider les chopes. Mais
Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journée
n'était pas finie. Il venait de songer à Pierron. Où pouvait-il
être, Pierron? sans doute à l'estaminet Lenfant. Et il décida Étienne
et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment où une
nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage.

En chemin, sur le pavé, il fallut entrer au débit Casimir, puis à
l'estaminet du Progrès. Des camarades les appelaient par les portes
ouvertes: pas moyen de dire non. Chaque fois, c'était une chope, deux
s'ils faisaient la politesse de rendre. Ils restaient là dix minutes,
ils échangeaient quatre paroles, et ils recommençaient plus loin, très
raisonnables, connaissant la bière, dont ils pouvaient s'emplir, sans
autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et à mesure, claire
comme de l'eau de roche. A l'estaminet Lenfant, ils tombèrent droit
sur Pierron qui achevait sa deuxième chope, et qui, pour ne pas
refuser de trinquer, en avala une troisième. Eux, burent
naturellement la leur. Maintenant, ils étaient quatre, ils sortirent
avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas à l'estaminet Tison.
La salle était vide, ils demandèrent une chope pour l'attendre un
moment. Ensuite, ils songèrent à l'estaminet Saint-Éloi, y
acceptèrent une tournée du porion Richomme, vaguèrent dès lors de
débit en débit, sans prétexte, histoire uniquement de se promener.

--Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait.

Les autres se mirent à rire, hésitants, puis accompagnèrent le
camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse. Dans la
salle étroite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dressée
au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille,
défilaient, avec des gestes et un décolletage de monstres; et les
consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une,
derrière les planches de l'estrade. Il y avait surtout là des
herscheurs, des moulineurs, jusqu'à des galibots de quatorze ans,
toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genièvre que de bière.
Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des
corons, ceux dont les ménages tombaient à l'ordure.

Dès que leur société fut assise autour d'une petite table, Étienne
s'empara de Levaque, pour lui expliquer son idée d'une caisse de
prévoyance. Il avait la propagande obstinée des nouveaux convertis,
qui se créent une mission.

--Chaque membre, répétait-il, pourrait bien verser vingt sous par
mois. Avec ces vingt sous accumulés, on aurait, en quatre ou cinq
ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas?
dans n'importe quelle occasion... Hein! qu'en dis-tu?

--Moi, je ne dis pas non, répondait Levaque d'un air distrait. On en
causera.

Une blonde énorme l'excitait; et il s'entêta à rester, lorsque Maheu
et Pierron, après avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre
une seconde romance.

Dehors, Étienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait
les suivre. Elle était toujours là, à le regarder de ses grands yeux
fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: «Veux-tu?»
Le jeune homme plaisanta, haussa les épaules. Alors, elle eut un
geste de colère et se perdit dans la foule.

--Où donc est Chaval? demanda Pierron.

--C'est vrai, dit Maheu. Il est pour sûr chez Piquette... Allons
chez Piquette.

Mais, comme ils arrivaient tous trois à l'estaminet Piquette, un bruit
de bataille, sur la porte, les arrêta. Zacharie menaçait du poing un
cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains
dans les poches, regardait.

--Tiens! le voilà, Chaval, reprit tranquillement Maheu. Il est avec
Catherine.

Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient
à travers la ducasse. C'était, le long de la route de Montsou, de
cette large rue aux maisons basses et peinturlurées, dévalant en
lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil à une
traînée de fourmis, perdues dans la nudité rase de la plaine.
L'éternelle boue noire avait séché, une poussière noire montait,
volait ainsi qu'une nuée d'orage. Aux deux bords, les cabarets
crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pavé, où
stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des
fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes
pour les garçons; sans compter les douceurs, des dragées et des
biscuits. Devant l'église, on tirait de l'arc. Il y avait des jeux
de boules, en face des Chantiers. Au coin de la route de Joiselle, à
côté de la Régie, dans un enclos de planches, on se ruait à un combat
de coqs, deux grands coqs rouges, armés d'éperons de fer, dont la
gorge ouverte saignait. Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des
tabliers et des culottes, au billard. Et il se faisait de longs
silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette
indigestion de bière et de pommes de terre frites s'élargissait, dans
la grosse chaleur, que les poêles de friture, bouillant en plein air,
augmentaient encore.

Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs à
Catherine. A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui
étaient venus à la fête, et qui, réfléchis, la traversaient côte à
côte, de leurs jambes lourdes. Mais une autre rencontre les indigna,
ils aperçurent Jeanlin en train d'exciter Bébert et Lydie à voler les
bouteilles de genièvre d'un débit de hasard, installé au bord d'un
terrain vague. Catherine ne put que gifler son frère, la petite
galopait déjà avec une bouteille. Ces satanés enfants finiraient au
bagne.

Alors, en arrivant devant le débit de la Tête-Coupée, Chaval eut
l'idée d'y faire entrer son amoureuse, pour assister à un concours de
pinsons, affiché sur la porte depuis huit jours. Quinze cloutiers,
des clouteries de Marchiennes, s'étaient rendus à l'appel, chacun avec
une douzaine de cages; et les petites cages obscures, où les pinsons
aveuglés restaient immobiles, se trouvaient déjà accrochées à une
palissade, dans la cour du cabaret. Il s'agissait de compter celui
qui, pendant une heure, répéterait le plus de fois la phrase de son
chant. Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait près de ses
cages, marquant, surveillant ses voisins, surveillé lui-même. Et les
pinsons étaient partis, les «chichouïeux» au chant plus gras, les
«batisecouics» d'une sonorité aiguë, tout d'abord timides, ne risquant
que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le
rythme, puis emportés enfin d'une telle rage d'émulation, qu'on en
voyait tomber et mourir. Violemment, les cloutiers les fouettaient de
la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un
petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes,
demeuraient muets, passionnés, au milieu de cette musique infernale de
cent quatre-vingts pinsons répétant tous la même cadence, à
contretemps. Ce fut un «batisecouic» qui gagna le premier prix, une
cafetière en fer battu.

Catherine et Chaval étaient là, lorsque Zacharie et Philomène
entrèrent. On se serra la main, on resta ensemble. Mais,
brusquement, Zacharie se fâcha, en surprenant un cloutier, venu par
curiosité avec les camarades, qui pinçait les cuisses de sa soeur; et
elle, très rouge, le faisait taire, tremblante à l'idée d'une tuerie,
de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on
la pinçât. Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par
prudence. Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les
quatre sortirent, l'affaire sembla finie. Et, à peine étaient-ils
entrés chez Piquette boire une chope, voilà que le cloutier avait
reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de
provocation. Zacharie, outré dans ses bons sentiments de famille,
s'était rué sur l'insolent.

--C'est ma soeur, cochon!... Attends, nom de Dieu! je vas te la faire
respecter!

On se précipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, très calme,
répétait:

--Laisse donc, ça me regarde... Je te dis que je me fous de lui!

Maheu arrivait avec sa société, et il calma Catherine et Philomène,
déjà en larmes. On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait
disparu. Pour achever de noyer ça, Chaval, qui était chez lui à
l'estaminet Piquette, offrit des chopes. Étienne dut trinquer avec
Catherine, tous burent ensemble, le père, la fille et son galant, le
fils et sa maîtresse, en disant poliment: «A la santé de la
compagnie!» Pierron ensuite s'obstina à payer sa tournée. Et l'on
était très d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage, à la vue
de son camarade Mouquet. Il l'appela, pour aller faire, disait-il,
son affaire au cloutier.

--Faut que je le crève!... Tiens! Chaval, garde Philomène avec
Catherine. Je vais revenir.

Maheu, à son tour, offrait des chopes. Après tout, si le garçon
voulait venger sa soeur, ce n'était pas d'un mauvais exemple. Mais,
depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomène, tranquillisée, hochait la
tête. Bien sûr que les deux bougres avaient filé au Volcan.

Les soirs de ducasse, on terminait la fête au bal du Bon-Joyeux.
C'était la veuve Désir qui tenait ce bal, une forte mère de cinquante
ans, d'une rotondité de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle
avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine,
disait-elle, et les six à la fois le dimanche. Elle appelait tous les
charbonniers ses enfants, attendrie à l'idée du fleuve de bière
qu'elle leur versait depuis trente années; et elle se vantait aussi
que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'être, à l'avance,
dégourdi les jambes chez elle. Le Bon-Joyeux se composait de deux
salles: le cabaret, où se trouvaient le comptoir et des tables; puis,
communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste pièce
planchéiée au milieu seulement, dallée de briques autour. Une
décoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se
croisaient d'un angle à l'autre du plafond, et que réunissait, au
centre, une couronne des mêmes fleurs; tandis que, le long des murs,
s'alignaient des écussons dorés, portant des noms de saints, saint
Éloi, patron des ouvriers du fer, saint Crépin, patron des
cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier
des corporations. Le plafond était si bas, que les trois musiciens,
dans leur tribune, grande comme une chaire à prêcher, s'écrasaient la
tête. Pour éclairer, le soir, on accrochait quatre lampes à pétrole,
aux quatre coins du bal.

Ce dimanche-là, dès cinq heures, on dansait, au plein jour des
fenêtres. Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent.
Dehors, un vent d'orage s'était levé, soufflant de grandes poussières
noires, qui aveuglaient le monde et grésillaient dans les poêles de
friture. Maheu, Étienne et Pierron, entrés pour s'asseoir, venaient
de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que
Philomène, toute seule, les regardait. Ni Levaque ni Zacharie
n'avaient reparu. Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal,
Catherine, après chaque danse, se reposait à la table de son père. On
appela Philomène, mais elle était mieux debout. Le jour tombait, les
trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que
le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de
bras. Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout
s'éclaira, les faces rouges, les cheveux dépeignés, collés à la peau,
les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur.
Maheu montra à Étienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une
vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur
maigre: elle avait dû se consoler et prendre un homme.

Enfin, il était huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein
Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lénore. Elle
venait tout droit retrouver là son homme, sans craindre de se tromper.
On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noyé de café,
épaissi de bière. D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant,
derrière la Maheude, entrer la Levaque, accompagnée de Bouteloup, qui
amenait par la main Achille et Désirée, les petits de Philomène. Et
les deux voisines semblaient très d'accord, l'une se retournait,
causait avec l'autre. En chemin, il y avait eu une grosse
explication, la Maheude s'était résignée au mariage de Zacharie,
désolée de perdre le gain de son aîné, mais vaincue par cette raison
qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice. Elle tâchait
donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en ménagère qui se
demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que
commençait à partir le plus clair de sa bourse.

--Mets-toi là, voisine, dit-elle en montrant une table, près de celle
où Maheu buvait avec Étienne et Pierron.

--Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque.

Les camarades lui contèrent qu'il allait revenir. Tout le monde se
tassait, Bouteloup, les mioches, si à l'étroit dans l'écrasement des
buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une. On demanda des
chopes. En apercevant sa mère et ses enfants, Philomène s'était
décidée à s'approcher. Elle accepta une chaise, elle parut contente
d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie,
elle répondit de sa voix molle:

--Je l'attends, il est par là.

Maheu avait échangé un regard avec sa femme. Elle consentait donc? Il
devint sérieux, fuma en silence. Lui aussi était pris de l'inquiétude
du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient
un à un, en laissant leurs parents dans la misère.

On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une
poussière rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de
sifflet aigus, pareil à une locomotive en détresse; et, quand les
danseurs s'arrêtèrent, ils fumaient comme des chevaux.

--Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant à l'oreille de la
Maheude, toi qui parlais d'étrangler Catherine, si elle faisait la
bêtise!

Chaval ramenait Catherine à la table de la famille, et tous deux,
debout derrière le père, achevaient leur chope.

--Bah! murmura la Maheude d'un air résigné, on dit ça... Mais ce qui
me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! ça,
j'en suis bien sûre!... Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-là, et
que je sois forcée de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors?

Maintenant, c'était une polka que sifflait le piston; et, pendant que
l'assourdissement recommençait, Maheu communiqua tout bas à sa femme
une idée. Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Étienne par
exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque
Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce
côté-là, ils le regagneraient en partie de l'autre. Le visage de la
Maheude s'éclairait: sans doute, bonne idée, il fallait arranger ça.
Elle semblait sauvée de la faim une fois encore, sa belle humeur
revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tournée de chopes.

Étienne, cependant, tâchait d'endoctriner Pierron, auquel il
expliquait son projet d'une caisse de prévoyance. Il lui avait fait
promettre d'adhérer, lorsqu'il eut l'imprudence de découvrir son
véritable but.

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