Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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Cependant, l'automne s'avançait, les froids d'octobre avaient rouillé
les petits jardins du coron. Derrière les lilas maigres, les galibots
ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que
les légumes d'hiver, les choux perlés de gelée blanche, les poireaux
et les salades de conserve. De nouveau, les averses battaient les
tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttières, avec
des bruits de torrent. Dans chaque maison, le fer ne refroidissait
pas, chargé de houille, empoisonnant la salle close. C'était encore
une saison de grande misère qui commençait.
En octobre, par une de ces premières nuits glaciales, Étienne,
fiévreux d'avoir parlé, en bas, ne put s'endormir. Il avait regardé
Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle.
Elle paraissait toute secouée, elle aussi, tourmentée d'une de ces
pudeurs qui la faisaient encore se hâter parfois, si maladroitement,
qu'elle se découvrait davantage. Dans l'obscurité, elle restait comme
morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le
sentait, elle songeait à lui, ainsi qu'il songeait à elle: jamais ce
muet échange de leur être ne les avait emplis d'un tel trouble. Des
minutes s'écoulèrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle
s'embarrassait seulement, malgré leur effort pour le retenir. A deux
reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre. C'était
imbécile, d'avoir un si gros désir l'un de l'autre, sans jamais se
contenter. Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants
dormaient, elle voulait bien tout de suite, il était certain qu'elle
l'attendait en étouffant, qu'elle refermerait les bras sur lui,
muette, les dents serrées. Près d'une heure se passa. Il n'alla pas
la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler. Plus ils
vivaient côte à côte, et plus une barrière s'élevait, des hontes, des
répugnances, des délicatesses d'amitié, qu'ils n'auraient pu expliquer
eux-mêmes.
IV
--Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la
paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.
Il recousait un de ses souliers, afin d'épargner le raccommodage.
--Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.
--Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher... Un morceau
de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.
Cette fois, il leva la tête.
--Tu crois donc que j'ai à toucher des mille et des cents... La
quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d'arrêter constamment
le travail.
Tous deux se turent. C'était après le déjeuner, un samedi de la fin
d'octobre. La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la
paie, avait encore, ce jour-là, suspendu l'extraction, dans toutes ses
fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui
s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle
profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au
chômage.
--Tu sais qu'Étienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude.
Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l'on ne
vous comptait pas vos heures.
Maheu approuva de la tête.
--Et cause donc à ces messieurs de l'affaire de ton père. Le médecin
s'entend avec la Direction... N'est-ce pas? vieux, que le médecin se
trompe, que vous pouvez encore travailler?
Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes engourdies comme il
disait, restait cloué sur une chaise. Elle dut répéter sa question,
et il grogna:
--Bien sûr que je travaillerai. On n'est pas fini parce qu'on a mal
aux jambes. Tout ça, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas
me donner la pension de cent quatre-vingts francs.
La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui
rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.
--Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.
--Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.
Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir. Le coron
des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures.
Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un à
un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de
suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de
s'oublier dans les estaminets.
Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles. Des bruits
inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus
mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un
conflit paraissait fatal. Du reste, ce n'était là que la querelle
avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes
et graves.
Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope,
au retour de Montsou, racontait qu'une affiche était collée chez le
caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette
affiche. Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une
histoire différente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie
avait pris une résolution.
--Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s'asseyant près de
Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un
paquet de tabac.
Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.
--Je dis que c'était facile à prévoir. Ils vont vous pousser à bout.
Lui seul avait l'intelligence assez déliée pour analyser la situation.
Il l'expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la
crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas
succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient
se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un
prétexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le
carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient. Comme
elle n'osait chômer aussi, effrayée devant l'inaction ruineuse du
matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d'où son
peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé. Enfin, la nouvelle
caisse de prévoyance l'inquiétait, devenait une menace pour l'avenir,
tandis qu'une grève l'en débarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle
était peu garnie encore.
Rasseneur s'était assis près d'Étienne, et tous deux écoutaient d'un
air consterné. On pouvait causer à voix haute, il n'y avait plus là
que madame Rasseneur, assise au comptoir.
--Quelle idée! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ça? La Compagnie
n'a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus. Le mieux est
de s'entendre.
C'était fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications
raisonnables. Même, depuis la rapide popularité de son ancien
locataire, il outrait ce système du progrès possible, disant qu'on
n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup. Dans sa
bonhomie d'homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète,
aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux
entraient moins boire et l'écouter; et il en arrivait ainsi parfois à
défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congédié.
--Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le
comptoir.
Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.
--Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!
Étienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie.
Enfin, il leva la tête.
--C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra
nous y résoudre, à cette grève, si l'on nous y force... Pluchart,
justement, m'a écrit là-dessus des choses très justes. Lui aussi est
contre la grève, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans
arriver à rien de décisif. Seulement, il voit là une occasion
excellente pour déterminer nos hommes à entrer dans sa grande
machine... D'ailleurs, voici sa lettre.
En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l'Internationale
rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en
masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la Compagnie.
Malgré ses efforts, Étienne n'avait pu placer une seule carte de
membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de
secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse était encore si
pauvre, qu'elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine;
et, fatalement, les grévistes se jetteraient alors dans l'Association
des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent
en aide.
--Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.
--A peine trois mille francs, répondit Étienne. Et vous savez que la
Direction m'a fait appeler avant-hier. Oh! ils sont très polis, ils
m'ont répété qu'ils n'empêchaient pas leurs ouvriers de créer un fonds
de réserve. Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le contrôle...
De toute manière, nous aurons une bataille de ce côté-là.
Le cabaretier s'était mis à marcher, en sifflant d'un air dédaigneux.
Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ça? Il
n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des
étrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de
suite se coucher et avaler sa langue. Non, c'était trop bête, cette
grève!
Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées
entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre,
dans leur haine commune du capital.
--Voyons, et toi, qu'en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers
Souvarine.
Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.
--Les grèves? des bêtises!
Puis, au milieu du silence fâché qui s'était fait, il ajouta
doucement:
--En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça
tue les autres, et c'est toujours autant de nettoyé... Seulement, de
ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde.
Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!
De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les
bâtiments par la porte restée ouverte. Mais un drame imprévu
l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s'était
hasardée dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une
bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la
queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes,
l'implorant, le grattant, pour qu'il la prît. Quand il l'eut couchée
sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette
sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil
doux et tiède.
Presque aussitôt, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgré
l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si
elle l'eût offerte. Étienne s'était levé, et tous deux partirent pour
Montsou.
Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en
fête, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons
arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier étant très
petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par
groupes sur le pavé, barraient la route d'une queue de monde
renouvelée sans cesse. Des camelots profitaient de l'occasion,
s'installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu'à de la
faïence et de la charcuterie. Mais c'étaient surtout les estaminets
et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant
d'être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y
retournaient arroser leur paie, dès qu'ils l'avaient en poche. Encore
se montraient-ils très sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au
Volcan.
A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils
sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde. Ce n'était pas
l'ordinaire insouciance de l'argent touché et écorné dans les
cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de
bouche en bouche.
--C'est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu'il rencontra devant
l'estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?
Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en
jetant un regard oblique sur Étienne. Depuis le renouvellement du
marchandage, il s'était embauché avec d'autres, mordu peu à peu
d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître,
et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes. Cela se
compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine à
Réquillart ou derrière le terri, sans l'accuser, en termes
abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait
de caresses, repris pour elle d'un sauvage désir.
Maheu lui adressa une autre question.
--Est-ce que le Voreux passe?
Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d'un signe de tête,
les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.
La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un
grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs
attendaient; tandis que le caissier, aidé d'un commis, en payait un
autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main. Au-dessus du
banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche
dans le gris enfumé des plâtres; et c'était là que, depuis le matin,
défilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par
trois, restaient plantés, puis s'en allaient sans un mot, avec une
secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l'échine.
Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune à
tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l'âge.
Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les
lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup
entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.
--Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n'était pas fort
non plus sur la lecture.
Alors, Étienne se mit à lire l'affiche. C'était un avis de la
Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que,
devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d'infliger des amendes
inutiles, elle avait pris la résolution d'appliquer un nouveau mode de
paiement, pour l'abattage de la houille. Désormais, elle paierait le
boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se
basant sur la quantité nécessaire à un bon travail. Le prix de la
berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une
proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d'ailleurs la
nature et l'éloignement des tailles. Et un calcul assez obscur
tâchait d'établir que cette diminution de dix centimes se trouverait
exactement compensée par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie
ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des
avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement
l'appliquer à partir du lundi, 1er décembre.
--Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier. On ne s'entend
plus.
Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation. Sa
voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder
fixement l'affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l'air
d'attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.
--Nom de Dieu! murmura Maheu.
Lui et son compagnon s'étaient assis. Absorbés, la tête basse, tandis
que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient.
Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le
boisage, les dix centimes diminués sur la berline. Au plus
toucheraient-ils huit centimes, et c'était deux centimes que leur
volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigné leur
prendrait. Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de
salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses
mineurs.
--Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête. Nous
sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!
Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour être payé. Les
chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis
répartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.
--Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro
sept.
Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dépouillant les
livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le
nombre des berlines extraites. Puis, il répéta:
--Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept... Cent
trente-cinq francs.
Le caissier paya.
--Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas
vous tromper?
Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glacé d'un petit
frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s'attendait à une paie
mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir
mal compté. Lorsqu'il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et
à l'autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus
cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.
--Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employé. Il faut enlever
deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf
jours de travail.
Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à
lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin.
Quant au père Bonnemort, il n'avait que trois journées. N'importe, en
ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux
camarades, ça faisait sûrement davantage.
--Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs
d'amendes pour boisages défectueux.
Le haveur eut un geste désespéré. Vingt francs d'amendes, quatre
journées de chômage! Alors, le compte y était. Dire qu'il avait
rapporté jusqu'à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le
père Bonnemort travaillait et que Zacharie n'était pas encore en
ménage!
--A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté. Vous voyez
bien qu'un autre attend... Si vous n'en voulez pas, dites-le.
Comme Maheu se décidait à ramasser l'argent de sa grosse main
tremblante, l'employé le retint.
--Attendez, j'ai là votre nom. Toussaint Maheu, n'est-ce pas?...
Monsieur le secrétaire général désire vous parler. Entrez, il est
seul.
Étourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou,
tendu de reps vert déteint. Et il écouta pendant cinq minutes le
secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait
par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le
bourdonnement de ses oreilles l'empêchait d'entendre. Il comprit
vaguement qu'il était question de son père, dont la retraite allait
être mise à l'étude, pour la pension de cent cinquante francs,
cinquante ans d'âge et quarante années de service. Puis, il lui
sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure. C'était une
réprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut
faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui
conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était
un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put
prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses
doigts fébriles, et se retira, en bégayant:
--Certainement, monsieur le secrétaire... J'assure à monsieur le
secrétaire...
Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l'attendait, il éclata.
--Je suis un jean-foutre, j'aurais dû répondre!... Pas de quoi manger
du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il
m'a dit que le coron était empoisonné... Et quoi faire? nom de Dieu!
plier l'échine, dire merci. Il a raison, c'est le plus sage.
Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte. Étienne
songeait d'un air sombre. De nouveau, ils traversèrent les groupes
qui barraient la rue. L'exaspération croissait, une exaspération de
peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes,
terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant
compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la
Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus
durs. Mais c'était surtout l'enragement de cette paie désastreuse, la
révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne
mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les
salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère
séchait tellement les gosiers, que le peu d'argent touché restait sur
les comptoirs.
De Montsou au coron, Étienne et Maheu n'échangèrent pas une parole.
Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les
enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.
--Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon café, et mon sucre, et la
viande? Un morceau de veau ne t'aurait pas ruiné.
Il ne répondait point, étranglé d'une émotion qu'il renfonçait. Puis,
dans ce visage épais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un
gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux,
tombèrent en pluie chaude. Il s'était abattu sur une chaise, il
pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.
--Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte... C'est notre
travail à tous.
La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé. Alors, elle
pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs
pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait
plus remuer les jambes: c'était la mort bientôt. Alzire se jeta au
cou de sa mère, bouleversée de l'entendre pleurer. Estelle hurlait,
Lénore et Henri sanglotaient.
Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère. Les hommes
étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de
cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent,
criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les
plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la
sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se
montraient, dans le creux de leur main, l'argent touché.
--Regardez! ils lui ont donné ça, n'est-ce pas se foutre du monde?
--Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la
quinzaine.
--Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes
chemises.
La Maheude était sortie comme les autres. Un groupe se forma autour
de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari
n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie
allait se fondre au Volcan. Philomène guettait Maheu, pour que
Zacharie n'entamât point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne
qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours,
on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion,
plus d'heures que les camarades. Mais la Brûlé trouvait ça lâche de
la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient,
maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.
--Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin,
leur bonne passer en calèche!... Oui, la cuisinière dans la calèche à
deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!
Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en
tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des
maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de
faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient
peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait.
Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce
cri de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la
hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère,
fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils
finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de
la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de
suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de
misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles
emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la
débandade glapissante des enfants.
Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la
combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un
mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève,
la Compagnie aurait la grève.
V
Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne,
dans l'attente du conflit.
Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre
encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et
son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de
découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse,
si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse;
et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute,
car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle
se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de
retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la
famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, après avoir défendu
à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à
Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la
petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas
en changer.
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