Germinal
E >>
Emile Zola >> Germinal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 | 15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi,
Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne,
s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de
Vandame, avec Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne
sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient
livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée
que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille
du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui
coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant!
Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère
héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour
plus tard.
Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:
--Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du
derrière!
Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie
de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs,
écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans
l'abattage. En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure
en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les
roches et emportent les hommes. La veille, Étienne, comme il
enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage
le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était
restée simplement plus mouillée et plus malsaine. D'ailleurs, il ne
songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant
avec les camarades, insoucieux du péril. On vivait dans le grisou,
sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de
toile d'araignée qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des
lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur
mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz,
un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente. Mais la menace
continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des
boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas,
détrempées par les eaux.
Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois.
Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couché
sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain
grondement de tonnerre ébranla toute la mine.
--Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.
Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.
Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en
disant:
--C'est un éboulement... Vite! vite!
Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de
fraternité inquiète. Les lampes dansaient à leurs poings, dans le
silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des
voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et,
sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses
brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au
roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y
engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier
des meurtrissures.
Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était
pas échappé de la fosse, ce jour-là. Il trottait pieds nus derrière
son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand
il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la
dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y
endormît. Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train
se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête
Bébert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa
lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais
singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau
maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité.
D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et
la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité
d'origine.
L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour
de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui
s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:
--Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?... Il me
fera casser les jambes.
Bébert ne put répondre, il dut retenir Bataille, qui s'égayait à
l'approche de l'autre train. Le cheval avait reconnu de loin, au
flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'était pris d'une
grande tendresse, depuis le jour où il l'avait vu débarquer dans la
fosse. On aurait dit la pitié affectueuse d'un vieux philosophe,
désireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa résignation et sa
patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans
goût, restait la tête basse, aveuglé de nuit, avec le constant regret
du soleil. Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait,
allongeait-il la tête, s'ébrouant, le mouillant d'une caresse
d'encouragement.
--Nom de Dieu! jura Bébert, les voilà encore qui se sucent la peau!
Puis, lorsque Trompette fut passé, il répondit au sujet de Bataille:
--Va, il a du vice, le vieux!... Quand il s'arrête comme ça, c'est
qu'il devine un embêtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il
ne veut rien se casser... Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut
avoir, là-bas, après la porte. Il la pousse et reste planté sur les
pieds... Est-ce que tu as senti quelque chose?
--Non, dit Jeanlin. Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.
Le train repartit. Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la
porte d'aérage d'un coup de tête, Bataille de nouveau refusa
d'avancer, hennissant, tremblant. Enfin, il se décida, fila d'un
trait.
Jeanlin, qui refermait la porte, était resté en arrière. Il se
baissa, regarda la mare où il pataugeait; puis, élevant sa lampe, il
s'aperçut que les bois avaient fléchi, sous le suintement continu
d'une source. Justement, un haveur, un nommé Berloque dit Chicot,
arrivait de sa taille, pressé de revoir sa femme, qui était en
couches. Lui aussi s'arrêta, examina le boisage. Et, tout d'un coup,
comme le petit allait s'élancer pour rejoindre son train, un
craquement formidable s'était fait entendre, l'éboulement avait
englouti l'homme et l'enfant.
Il y eut un grand silence. Poussée par le vent de la chute, une
poussière épaisse montait dans les voies. Et, aveuglés, étouffés, les
mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus
lointains, avec leurs lampes dansantes, qui éclairaient mal ce galop
d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe. Lorsque les premiers
butèrent contre l'éboulement, ils crièrent, appelèrent les camarades.
Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre
côté des terres, dont la masse bouchait la galerie. Tout de suite, on
constata que le toit s'était effondré sur une dizaine de mètres au
plus. Le dommage n'avait rien de grave. Mais les coeurs se
serrèrent, lorsqu'un râle de mort sortit des décombres.
Bébert, lâchant son train, accourait en répétant:
--Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!
Maheu, à ce moment même, déboulait de la cheminée, avec Zacharie et
Étienne. Il fut pris d'une fureur de désespoir, il ne lâcha que des
jurons.
--Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!
Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galopé aussi, se mirent à
sangloter, à hurler d'épouvante, au milieu de l'effrayant désordre,
que les ténèbres augmentaient. On voulait les faire taire, elles
s'affolaient, hurlaient plus fort, à chaque râle.
Le porion Richomme était arrivé au pas de course, désolé que ni
l'ingénieur Négrel, ni Dansaert, ne fussent à la fosse. L'oreille
collée contre les roches, il écoutait; et il finit par dire que ces
plaintes n'étaient pas des plaintes d'enfant. Un homme se trouvait
là, pour sûr. A vingt reprises déjà, Maheu avait appelé Jeanlin. Pas
une haleine ne soufflait. Le petit devait être broyé.
Et toujours le râle continuait, monotone. On parlait à l'agonisant,
on lui demandait son nom. Le râle seul répondait.
--Dépêchons! répétait Richomme, qui avait déjà organisé le sauvetage.
On causera ensuite.
Des deux côtés, les mineurs attaquaient l'éboulement, avec la pioche
et la pelle. Chaval travaillait sans une parole, à côté de Maheu et
d'Étienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres.
L'heure de la sortie était venue, aucun n'avait mangé; mais on ne s'en
allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en
péril. Cependant, on songea que le coron s'inquiéterait, s'il ne
voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes. Ni
Catherine, ni la Mouquette, ni même Lydie, ne voulurent s'éloigner,
clouées par le besoin de savoir, aidant aux déblais. Alors, Levaque
accepta la commission d'annoncer là-haut l'éboulement, un simple
dommage qu'on réparait. Il était près de quatre heures, les ouvriers
en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: déjà la moitié
des terres auraient dû être enlevées, si de nouvelles roches n'avaient
glissé du toit. Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait
d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un
instant.
--Doucement! dit enfin Richomme. Nous arrivons... Il ne faut pas les
achever.
En effet, le râle devenait de plus en plus distinct. C'était ce râle
continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait
souffler sous les pioches mêmes. Brusquement, il cessa.
Tous, silencieux, se regardèrent, frissonnants d'avoir senti passer le
froid de la mort, dans les ténèbres. Ils piochaient, trempés de
sueur, les muscles tendus à se rompre. Un pied fut rencontré, on
enleva dès lors les terres avec les mains, on dégagea les membres un à
un. La tête n'avait pas souffert. Des lampes l'éclairaient, et le
nom de Chicot circula. Il était tout chaud, la colonne vertébrale
cassée par une roche.
--Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline,
commanda le porion. Au mioche maintenant, dépêchons!
Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua
avec les hommes qui déblayaient l'éboulement, de l'autre côté. Ils
crièrent, ils venaient de trouver Jeanlin évanoui, les deux jambes
brisées, respirant encore. Ce fut le père qui apporta le petit dans
ses bras; et, les mâchoires serrées, il ne lâchait toujours que des
nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres
femmes s'étaient remises à hurler.
On forma vivement le cortège. Bébert avait ramené Bataille, qu'on
attela aux deux berlines: dans la première, gisait le cadavre de
Chicot, maintenu par Étienne; dans la seconde, Maheu s'était assis,
portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau
de laine, arraché à une porte d'aérage. Et l'on partit, au pas. Sur
chaque berline, une lampe mettait une étoile rouge. Puis, derrière,
suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres à la file.
Maintenant, la fatigue les écrasait, ils traînaient les pieds,
glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappé
d'épidémie. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver à
l'accrochage. Ce convoi sous la terre, au milieu des épaisses
ténèbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient,
tournaient, se déroulaient.
A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donné l'ordre qu'une
cage vide fût réservée. Pierron emballa tout de suite les deux
berlines. Dans l'une, Maheu resta avec son petit blessé sur les
genoux, pendant que, dans l'autre, Étienne devait garder, entre ses
bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pût tenir. Lorsque les
ouvriers se furent entassés aux autres étages, la cage monta. On mit
deux minutes. La pluie du cuvelage tombait très froide, les hommes
regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.
Heureusement, un galibot, envoyé chez le docteur Vanderhaghen, l'avait
trouvé et le ramenait. Jeanlin et le mort furent portés dans la
chambre des porions, où, d'un bout de l'année à l'autre, brûlait un
grand feu. On rangea les seaux d'eau chaude, tout prêts pour le
lavage des pieds; et, après avoir étalé deux matelas sur les dalles,
on y coucha l'homme et l'enfant. Seuls, Maheu et Étienne entrèrent.
Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient
un groupe, causaient à voix basse.
Dès que le médecin eut donné un coup d'oeil à Chicot, il murmura:
--Fichu!... Vous pouvez le laver.
Deux surveillants déshabillèrent, puis lavèrent à l'éponge ce cadavre
noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.
--La tête n'a rien, avait repris le docteur, agenouillé sur le matelas
de Jeanlin. La poitrine non plus... Ah! ce sont les jambes qui ont
étrenné.
Lui-même déshabillait l'enfant, dénouait le béguin, ôtait la veste,
tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice. Et
le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souillé de
poussière noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes.
On ne distinguait rien, on dut le laver aussi. Alors, il sembla
maigrir encore sous l'éponge, la chair si blême, si transparente,
qu'on voyait les os. C'était une pitié, cette dégénérescence dernière
d'une race de misérables, ce rien du tout souffrant, à demi broyé par
l'écrasement des roches. Quand il fut propre, on aperçut les
meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.
Jeanlin, tiré de son évanouissement, eut une plainte. Debout au pied
du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses
larmes roulèrent de ses yeux.
--Hein? c'est toi qui es le père? dit le docteur en levant la tête.
Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort... Aide-moi
plutôt.
Il constata deux ruptures simples. Mais la jambe droite lui donnait
des inquiétudes: sans doute il faudrait la couper.
A ce moment, l'ingénieur Négrel et Dansaert, prévenus enfin,
arrivèrent avec Richomme. Le premier écoutait le récit du porion,
d'un air exaspéré. Il éclata: toujours ces maudits boisages!
n'avait-il pas répété cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces
brutes-là qui parlaient de se mettre en grève, si on les forçait à
boiser plus solidement! Le pis était que la Compagnie, maintenant,
paierait les pots cassés. M. Hennebeau allait être content!
--Qui est-ce? demanda-t-il à Dansaert, silencieux devant le cadavre,
qu'on était en train d'envelopper dans un drap.
--Chicot, un de nos bons ouvriers, répondit le maître-porion. Il a
trois enfants... Pauvre bougre!
Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immédiat de Jeanlin chez
ses parents. Six heures sonnaient, le crépuscule tombait déjà, on
ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingénieur donna des
ordres pour qu'on attelât le fourgon et qu'on apportât un brancard.
L'enfant blessé fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans
le fourgon le matelas et le mort.
A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des
mineurs qui s'attardaient, pour voir. Lorsque la chambre des porions
se rouvrit, un silence régna dans le groupe. Et il se forma un
nouveau cortège, le fourgon devant, le brancard derrière, puis la
queue du monde. On quitta le carreau de la mine, on monta lentement
la route en pente du coron. Les premiers froids de novembre avaient
dénudé l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un
linceul tombé du ciel livide.
Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d'envoyer Catherine
prévenir la Maheude, pour amortir le coup. Le père, qui suivait le
brancard, l'air assommé, consentit d'un signe; et la jeune fille
partit en courant, car on arrivait. Mais déjà le fourgon, cette boîte
sombre bien connue, était signalé. Des femmes sortaient follement sur
les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet.
Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la
même terreur. Il y avait donc un mort? qui était-ce? L'histoire
racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait
maintenant à une exagération de cauchemar: ce n'était plus un homme,
c'étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener
ainsi, un à un.
Catherine avait trouvé sa mère agitée d'un pressentiment; et, dès les
premiers mots balbutiés, celle-ci cria:
--Le père est mort!
Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans
entendre, la Maheude s'était élancée. Et, en voyant le fourgon qui
débouchait devant l'église, elle avait défailli, toute pâle. Sur les
portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou,
tandis que d'autres suivaient, tremblantes à l'idée de savoir devant
quelle maison s'arrêterait le cortège.
La voiture passa; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui
accompagnait le brancard. Alors, quand on eut posé ce brancard à sa
porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y
eut en elle une si brusque réaction, qu'elle étouffa de colère,
bégayant sans larmes:
--C'est tout ça! On nous estropie les petits, maintenant!... Les deux
jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?
--Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour
panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu'il fût resté là-bas?
Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire,
de Lénore et d'Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant
au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle
demandait où l'on voulait qu'elle trouvât de l'argent pour nourrir des
infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui
aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que
d'autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d'une maison
voisine: c'étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient
sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient
enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé
seulement de ces grands cris.
Trois semaines se passèrent. On avait pu éviter l'amputation, Jeanlin
conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Après une
enquête, la Compagnie s'était résignée à donner un secours de
cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le
petit infirme, dès qu'il serait rétabli, un emploi au jour. Ce n'en
était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une
telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fièvre.
Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l'on était au
dimanche. Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er
décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace.
On veilla jusqu'à dix heures, en attendant Catherine, qui devait
s'attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma
furieusement la porte au verrou, sans une parole. Étienne fut long à
s'endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.
Le lendemain, toujours personne; et, l'après-midi seulement, au retour
de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui
faisait des scènes si abominables, qu'elle s'était décidée à se mettre
avec lui. Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le
Voreux, il venait d'être embauché à Jean-Bart, le puits de
M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le
nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.
Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille à
coups de pied dans le derrière. Puis, il eut un geste résigné: à quoi
bon? ça tournait toujours comme ça, on n'empêchait pas les filles de
se coller, quand elles en avaient l'envie. Il valait mieux attendre
tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les
choses.
--Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle à
Étienne, qui l'écoutait, silencieux, très pâle. Voyons, répondez!
vous qui êtes un homme raisonnable... Nous l'avons laissée libre,
n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par là. Ainsi, moi,
j'étais grosse, quand le père m'a épousée. Mais je n'ai pas filé de
chez mes parents, jamais je n'aurais fait la saleté de porter avant
l'âge l'argent de mes journées à un homme qui n'en avait pas besoin...
Ah! c'est dégoûtant, voyez-vous! On en arrivera à ne plus faire
d'enfants.
Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de
tête, elle insista.
--Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait! Qu'a-t-elle
donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après
qu'elle nous aurait aidés à sortir du pétrin! Hein? c'était naturel,
on a une fille pour qu'elle travaille... Mais voilà, nous avons été
trop bons, nous n'aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un
homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme
ça.
Alzire approuvait de la tête. Lénore et Henri, saisis de cet orage,
pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs
malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux
Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis,
Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal
recollés; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie
avec un homme! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le père
à la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur
les trois francs du père? Autant se jeter en choeur dans le canal.
--Ça n'avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.
Nous ne sommes pas au bout peut-être.
Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura,
les yeux perdus dans une vision d'avenir:
--Ah! il est temps, il est temps!
Quatrième partie
I
Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur
fille Cécile. C'était toute une partie projetée: en sortant de table,
Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas,
qu'on réinstallait avec luxe. Mais il n'y avait là qu'un aimable
prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour
hâter le mariage de Cécile et de Paul.
Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève
venait d'éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait
appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés
calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait
fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur
jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté; et la
surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de
guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une
direction énergique.
A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas
un homme n'était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante,
qu'il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes.
Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de
sommeil, il fut accablé: de quart d'heure en quart d'heure, des
messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru
comme grêle. D'abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux;
mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute: c'était
Mirou, c'était Crèvecoeur, c'était Madeleine, où il n'avait paru que
les palefreniers; c'étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux
fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait
réduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et
semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu'à neuf heures, il
dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille,
aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des
ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines,
pour avoir des renseignements précis.
Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner; et il allait envoyer
le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu'une
hésitation, un manque de volonté l'arrêta, lui qui venait, en quelques
phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il
monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de
coiffer, dans son cabinet de toilette.
--Ah! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut
consultée. Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?... Nous n'allons
point cesser de manger, n'est-ce pas?
Et elle s'entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé,
que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une
réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu? et quant
à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade
était vraiment imprudente.
--Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous
savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage
devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers... Enfin,
je le veux, ne me contrariez pas.
Il la regarda, agité d'un léger tremblement, et son visage dur et
fermé d'homme de discipline exprima la secrète douleur d'un coeur
meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais
éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par
l'automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de
rouler sa tête entre les deux seins qu'elle étalait, dans cette pièce
tiède, d'un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum
irritant de musc; mais il se recula, depuis dix années le ménage
faisait chambre à part.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 | 15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41