Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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--C'est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.
M. Hennebeau était né dans les Ardennes. Il avait eu les
commencements difficiles d'un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé
de Paris. Après avoir suivi péniblement les cours de l'École des
Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme
ingénieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint
ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;
et ce fut là qu'il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune
qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d'un riche
filateur d'Arras. Pendant quinze années, le ménage habita la même
petite ville de province, sans qu'un événement rompît la monotonie de
son existence, pas même la naissance d'un enfant. Une irritation
croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de
l'argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des
appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des
satisfactions vaniteuses, rêvées en pension. Lui, d'une honnêteté
stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat. Le
désaccord n'avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers
malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa
femme, elle était d'une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils
couchaient à part, mal à l'aise, tout de suite blessés. Elle eut dès
lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour
venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l'idée qu'elle lui
en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la séparation, ce
Paris qu'elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava
en huit jours de sa province, élégante d'un coup, jetée à toutes les
folies luxueuses de l'époque. Les dix ans qu'elle y passa furent
emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,
dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder
son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables,
désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait
son bonheur où elle le trouvait. C'était après la rupture, lorsqu'il
l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepté la direction des
mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert
des pays noirs.
Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient à
l'ennui irrité des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle
parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la
monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme
finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si détachée du monde,
qu'elle ne souffrait même plus d'engraisser. Puis, sous cette
indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre
encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à
son goût le petit hôtel de la Direction. Elle le disait affreux, elle
l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on
parla jusqu'à Lille. Maintenant, le pays l'exaspérait, ces bêtes de
champs étalés à l'infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre,
où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l'effrayait.
Les plaintes de l'exil commencèrent, elle accusait son mari de l'avoir
sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,
une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce
qu'il n'aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des
actions, réussir à quelque chose enfin? et elle insistait avec une
cruauté d'héritière qui avait apporté la fortune. Lui, toujours
correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,
était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs,
si violents, qui croissent avec l'âge. Il ne l'avait jamais possédée
en amant, il était hanté d'une continuelle image, l'avoir une fois à
lui comme elle s'était donnée à un autre. Chaque matin, il rêvait de
la conquérir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux
froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il évitait
même de lui effleurer la main. C'était une souffrance sans guérison
possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une
nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouvé le bonheur
dans son ménage. Au bout des six mois, quand l'hôtel, définitivement
meublé, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur
d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en
mourir.
Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d'un
capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre rente, avait dû se
contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École
polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle,
M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de
le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de
la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui
permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois
mille francs. Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de
l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage,
dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame
Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant
son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle
montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets.
Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences
personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence
sans scrupule, professant sur l'amour des théories de philosophe,
l'amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s'aiguisait sa
face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans
ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant
qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son
amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les
herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce
qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis,
l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le
donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un
joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de
femme oisive et finie.
Deux ans s'étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des
pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle
aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et
ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du
choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle
s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son
imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une
reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins
triste.
Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva
justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air
tout amusé par cette histoire de grève.
--Eh bien? lui demanda son oncle.
--Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages,
là-dedans... Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.
Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier
étage.
--C'est toi, Paul?... Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils
drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!
Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme
lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur
lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.
A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent
qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât
pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux
bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit
passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau
s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et
il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.
--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.
M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa
les épaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population
était honnête. D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait
sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis
que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de
drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des
visites et des distributions d'aumônes dans les corons.
Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.
--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte. Comme s'ils
n'auraient pas dû attendre, ces hommes!... Vous savez que Paul refuse
de nous conduire à Saint-Thomas.
--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire. Ce sera tout
plaisir.
Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère. Fâchée de ce peu
d'empressement, sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille;
et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un
regard maternel.
Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea
quelques réponses. On causait près de lui, sa femme expliquait
qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en
effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles
d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage. Trois quarts d'heure
se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre
annonça M. Deneulin. Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina
devant madame Hennebeau.
--Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.
Et, vivement, il s'adressa au directeur.
--Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur... Chez
moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ça peut gagner.
Je ne suis pas tranquille... Voyons, où en êtes-vous?
Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe
haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier
de cavalerie en retraite.
M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte,
lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger. Alors, il
s'interrompit pour dire:
--Déjeunez avec nous. Je vous continuerai ça au dessert.
--Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée,
qu'il acceptait sans autres façons.
Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers
madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante.
Quand elle eut fait mettre un septième couvert, elle installa ses
convives: madame Grégoire et Cécile aux côtés de son mari, puis,
M. Grégoire et Deneulin à sa droite et à sa gauche; enfin, Paul,
qu'elle plaça entre la jeune fille et son père. Comme on attaquait
les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:
--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huîtres... Le lundi,
vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes à Marchiennes, et j'avais
projeté d'envoyer la cuisinière avec la voiture... Mais elle a eu
peur de recevoir des pierres...
Tous l'interrompirent d'un grand éclat de gaieté. On trouvait
l'histoire drôle.
--Chut! dit M. Hennebeau contrarié, en regardant les fenêtres, d'où
l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous
recevons, ce matin.
--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, déclara M.
Grégoire.
Les rires recommencèrent, mais plus discrets. Chaque convive se
mettait à l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,
meublée de vieux bahuts de chêne. Des pièces d'argenterie luisaient
derrière les vitraux des crédences; et il y avait une grande
suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies reflétaient un
palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.
Dehors, la journée de décembre était glacée par une aigre bise du
nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait là une tiédeur de
serre, qui développait l'odeur fine d'un ananas, coupé au fond d'une
jatte de cristal.
--Si l'on fermait les rideaux? proposa Négrel, que l'idée de terrifier
les Grégoire amusait.
La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla
tirer un des rideaux. Ce furent, dès lors, des plaisanteries
interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans
prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave
échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette
gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des
coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de
meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.
Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de
rivière. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui
s'aggravait depuis dix-huit mois.
--C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières
années devait nous amener là... Songez donc aux énormes capitaux
immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout
l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez
nous, on a installé des sucreries comme si le département devait
donner trois récoltes de betteraves... Et, dame! aujourd'hui,
l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt
des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation
finale des affaires.
M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années
heureuses avaient gâté l'ouvrier.
--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,
pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils
gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de
luxe... Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à
leur frugalité ancienne.
--Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,
encore un peu de ces truites... Elles sont délicates, n'est-ce pas?
Le directeur continuait:
--Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints
cruellement, nous aussi... Depuis que les usines ferment une à une,
nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et,
devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien
forcés d'abaisser le prix de revient... C'est ce que les ouvriers ne
veulent pas comprendre.
Un silence régna. Le domestique présentait des perdreaux rôtis,
tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux
convives.
--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme
s'il se fût parlé à lui-même. L'Amérique, en cessant ses commandes de
fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux. Tout se
tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde... Et
l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!
Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix:
--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait
logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les
salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots cassés.
Cet aveu, arraché à sa franchise, souleva une discussion. Les dames
ne s'amusaient guère. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,
dans le feu du premier appétit. Comme le domestique rentrait, il
sembla vouloir parler, puis il hésita.
--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des dépêches,
donnez-les-moi... J'attends des réponses.
--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule... Mais
il craint de déranger.
Le directeur s'excusa et fit entrer le maître-porion. Celui-ci se
tint debout, à quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient
pour le voir, énorme, essoufflé des nouvelles qu'il apportait. Les
corons restaient tranquilles; seulement, c'était une chose décidée,
une délégation allait venir. Peut-être, dans quelques minutes,
serait-elle là.
--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et
soir, entendez-vous!
Et, dès que Dansaert fut parti, on se remit à plaisanter, on se jeta
sur la salade russe, en déclarant qu'il fallait ne pas perdre une
seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaieté ne connut plus de
borne, lorsque Négrel ayant demandé du pain à la femme de chambre,
celle-ci lui répondit un: «Oui, Monsieur», si bas et si terrifié,
qu'elle semblait avoir derrière elle une bande, prête au massacre et
au viol.
--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne
sont pas encore ici.
Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dépêches,
voulut lire une des lettres tout haut. C'était une lettre de Pierron,
dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se
voyait obligé de se mettre en grève avec les camarades, pour ne pas
être maltraité; et il ajoutait qu'il n'avait même pu refuser de faire
partie de la délégation, bien qu'il blâmât cette démarche.
--Voilà la liberté du travail! s'écria M. Hennebeau.
Alors, on revint sur la grève, on lui demanda son opinion.
--Oh! répondit-il, nous en avons vu d'autres... Ce sera une semaine,
une quinzaine au plus de paresse, comme la dernière fois. Ils vont
rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils
retourneront aux fosses.
Deneulin hocha la tête.
--Je ne suis pas si tranquille... Cette fois, ils paraissent mieux
organisés. N'ont-ils pas une caisse de prévoyance?
--Oui, à peine trois mille francs: où voulez-vous qu'ils aillent avec
ça?... Je soupçonne un nommé Étienne Lantier d'être leur chef. C'est
un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir à lui rendre son livret,
comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue à empoisonner le Voreux,
avec ses idées et sa bière... N'importe, dans huit jours, la moitié
des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.
Il était convaincu. Sa seule inquiétude venait de sa disgrâce
possible, si la Régie lui laissait la responsabilité de la grève.
Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi,
abandonnant la cuillerée de salade russe qu'il avait prise,
relisait-il les dépêches reçues de Paris, des réponses dont il tâchait
de pénétrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait à un
déjeuner militaire, mangé sur un champ de bataille, avant les premiers
coups de feu.
Les dames, dès lors, se mêlèrent à la conversation. Madame Grégoire
s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et
déjà Cécile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de
viande. Mais madame Hennebeau s'étonnait, en entendant parler de la
misère des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'étaient pas très
heureux? Des gens logés, chauffés, soignés aux frais de la Compagnie!
Dans son indifférence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la
leçon apprise, dont elle émerveillait les Parisiens en visite; et elle
avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.
Négrel, pendant ce temps, continuait à effrayer M. Grégoire. Cécile
ne lui déplaisait pas, et il voulait bien l'épouser, pour être
agréable à sa tante; mais il n'y apportait aucune fièvre amoureuse, en
garçon d'expérience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se
prétendait républicain, ce qui ne l'empêchait pas de conduire ses
ouvriers avec une rigueur extrême, et de les plaisanter finement, en
compagnie des dames.
--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains
de graves désordres... Ainsi, monsieur Grégoire, je vous conseille de
verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller.
Justement, sans quitter le sourire qui éclairait son bon visage,
M. Grégoire renchérissait sur sa femme en sentiments paternels à
l'égard des mineurs.
--Me piller! s'écria-t-il, stupéfait. Et pourquoi me piller?
--N'êtes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous
vivez du travail des autres. Enfin, vous êtes l'infâme capital, et
cela suffit... Soyez certain que, si la révolution triomphait, elle
vous forcerait à restituer votre fortune, comme de l'argent volé.
Du coup, il perdit la tranquillité d'enfant, la sérénité
d'inconscience où il vivait. Il bégaya:
--De l'argent volé, ma fortune! Est-ce que mon bisaïeul n'avait pas
gagné, et durement, la somme placée autrefois? Est-ce que nous n'avons
pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un
mauvais usage des rentes, aujourd'hui?
Madame Hennebeau, alarmée en voyant la mère et la fille blanches de
peur, elles aussi, se hâta d'intervenir, en disant:
--Paul plaisante, cher Monsieur.
Mais M. Grégoire était hors de lui. Comme le domestique passait un
buisson d'écrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,
et se mit à briser les pattes avec les dents.
--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par
exemple, on m'a conté que des ministres ont reçu des deniers de
Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus à la Compagnie. C'est
comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort
de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalité,
millions jetés à la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...
Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que
nous sommes! nous qui ne spéculons pas, qui nous contentons de vivre
sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...
Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands
pour voler chez nous une épingle!
Négrel lui-même dut le calmer, très égayé de sa colère. Les
écrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des
carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.
Malgré tout, frémissant encore, M. Grégoire se disait libéral; et il
regrettait Louis-Philippe. Quant à Deneulin, il était pour un
gouvernement fort, il déclarait que l'empereur glissait sur la pente
des concessions dangereuses.
--Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la
Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés
philosophiques... Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même
jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction,
ses flatteries au peuple... Oui, oui, vous aiguisez les dents du
monstre pour qu'il nous dévore. Et il nous dévorera, soyez
tranquilles!
Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui
demandant des nouvelles de ses filles. Lucie était à Marchiennes, où
elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tête d'un vieux
mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait
pas du regard le directeur, absorbé dans la lecture de ses dépêches,
oublieux de ses invités. Derrière ces minces feuilles, il sentait
Paris, les ordres des régisseurs, qui décideraient de la grève. Aussi
ne put-il s'empêcher de céder encore à sa préoccupation.
--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.
M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.
--Nous allons voir.
--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit à penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la grève
gagne Vandame. J'ai eu beau réinstaller Jean-Bart à neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante... Ah! je ne me vois pas à la noce, je vous assure!
Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il
écoutait, et un plan germait en lui: dans le cas où la grève
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gâter jusqu'à la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession à
bas prix? C'était le moyen le plus sûr de regagner les bonnes grâces
des régisseurs, qui, depuis des années, rêvaient de posséder Vandame.
--Si Jean-Bart vous gêne tant que ça, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cédez-vous pas?
Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes. Il cria:
--Jamais de la vie!
On s'égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le
dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuée fut comblée
d'éloges. Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on déclara également exquis. Les fruits, du raisin et
des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner
copieux. Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé
commun.
Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux,
dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jeté des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquérant de
son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage. Un
instant, M. Hennebeau, devant l'entente si étroite de sa femme et de
son neveu, sentit se réveiller l'abominable soupçon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil échangés. Mais, de
nouveau, l'idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.
Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.
--Monsieur, Monsieur, les voici!
C'étaient les délégués. Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pièces voisines.
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