Germinal
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--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.
Autour de la table, les convives s'étaient regardés, avec un
vacillement d'inquiétude. Un silence régna. Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur
restait grave, et les rires tombèrent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des délégués, qu'on
introduisait, écrasaient à côté le tapis du salon.
Madame Hennebeau dit à son mari, en baissant la voix:
--J'espère que vous allez boire votre café.
--Sans doute, répondit-il. Qu'ils attendent!
Il était nerveux, il prêtait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occupé de sa tasse.
Paul et Cécile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil à la serrure. Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.
--Les voyez-vous?
--Oui... J'en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.
--Hein? ils ont des figures abominables.
--Mais non, ils sont très gentils.
Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le café
était trop chaud et qu'il le boirait après. Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s'étaient
rassis, et ils restèrent à table, muets, n'osant plus remuer, écoutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.
II
Dès la veille, dans une réunion tenue chez Rasseneur, Étienne et
quelques camarades avaient choisi les délégués qui devaient se rendre
le lendemain à la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son
homme en était, elle fut désolée, elle lui demanda s'il voulait qu'on
les jetât à la rue. Maheu lui-même n'avait point accepté sans
répugnance. Tous deux, au moment d'agir, malgré l'injustice de leur
misère, retombaient à la résignation de la race, tremblant devant le
lendemain, préférant encore plier l'échine. D'habitude, lui, pour la
conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui
était de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se fâcher,
d'autant plus qu'il partageait secrètement ses craintes.
--Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le
dos. Ce serait propre, de lâcher les camarades!... Je fais mon
devoir.
Elle se coucha à son tour. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Puis,
après un long silence, elle répondit:
--Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes
foutus.
Midi sonnait, lorsqu'on déjeuna, car le rendez-vous était pour une
heure, à l'Avantage, d'où l'on irait ensuite chez M. Hennebeau. Il y
avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu'un petit morceau de
beurre, personne n'y toucha. Le soir, on aurait des tartines.
--Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup
Étienne à Maheu.
Ce dernier demeura saisi, la voix coupée par l'émotion.
--Ah! non, c'est trop! s'écria la Maheude. Je veux bien qu'il y
aille, mais je lui défends de faire le chef... Tiens! pourquoi lui
plutôt qu'un autre?
Alors, Étienne s'expliqua, avec sa fougue éloquente. Maheu était le
meilleur ouvrier de la fosse, le plus aimé, le plus respecté, celui
qu'on citait pour son bon sens. Aussi les réclamations des mineurs
prendraient-elles, dans sa bouche, un poids décisif. D'abord, lui,
Étienne, devait parler; mais il était à Montsou depuis trop peu de
temps. On écouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les
camarades confiaient leurs intérêts au plus digne: il ne pouvait pas
refuser, ce serait lâche.
La Maheude eut un geste désespéré.
--Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je
consens, après tout!
--Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des bêtises.
Étienne, heureux de l'avoir décidé, lui tapa sur l'épaule.
--Tu diras ce que tu sens, et ce sera très bien.
La bouche pleine, le père Bonnemort, dont les jambes désenflaient,
écoutait, en hochant la tête. Un silence se fit. Quand on mangeait
des pommes de terre, les enfants s'étouffaient et restaient très
sages. Puis, après avoir avalé, le vieux murmura lentement:
--Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit...
Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on
nous flanquait à la porte de la Direction, et à coups de sabre encore!
Aujourd'hui, ils vous recevront peut-être; mais ils ne vous répondront
pas plus que ce mur... Dame! ils ont l'argent, ils s'en fichent!
Le silence retomba, Maheu et Étienne se levèrent et laissèrent la
famille morne, devant les assiettes vides. En sortant, ils prirent
Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, où
les délégués des corons voisins arrivaient par petits groupes. Là,
quand les vingt membres de la délégation furent rassemblés, on arrêta
les conditions qu'on opposerait à celles de la Compagnie; et l'on
partit pour Montsou. L'aigre bise du nord-est balayait le pavé. Deux
heures sonnèrent, comme on arrivait.
D'abord, le domestique leur dit d'attendre, en refermant la porte sur
eux; puis, lorsqu'il revint, il les introduisit dans le salon, dont il
ouvrit les rideaux. Un jour fin entra, tamisé par les guipures. Et
les mineurs, restés seuls, n'osèrent s'asseoir, embarrassés, tous très
propres, vêtus de drap, rasés du matin, avec leurs cheveux et leurs
moustaches jaunes. Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts,
ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces
confusions de tous les styles, que le goût de l'antiquaille a mises à
la mode: des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet
italien du dix-septième siècle, un contador espagnol du quinzième, et
un devant d'autel pour le lambrequin de la cheminée, et des chamarres
d'anciennes chasubles réappliquées sur les portières. Ces vieux ors,
ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les
avait saisis d'un malaise respectueux. Les tapis d'Orient semblaient
les lier aux pieds de leur haute laine. Mais ce qui les suffoquait
surtout, c'était la chaleur, une chaleur égale de calorifère, dont
l'enveloppement les surprenait, les joues glacées du vent de la route.
Cinq minutes s'écoulèrent. Leur gêne augmentait, dans le bien-être de
cette pièce riche, si confortablement close.
Enfin, M. Hennebeau entra, boutonné militairement, portant à sa
redingote le petit noeud correct de sa décoration. Il parla le
premier.
--Ah! vous voilà!... Vous vous révoltez, à ce qu'il paraît...
Et il s'interrompit, pour ajouter avec une raideur polie:
--Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer.
Les mineurs se tournèrent, cherchèrent des sièges du regard.
Quelques-uns se risquèrent sur les chaises; tandis que les autres,
inquiétés par les soies brodées, préféraient se tenir debout.
Il y eut un silence. M. Hennebeau, qui avait roulé son fauteuil
devant la cheminée, les dénombrait vivement, tâchait de se rappeler
leurs visages. Il venait de reconnaître Pierron, caché au dernier
rang; et ses yeux s'étaient arrêtés sur Étienne, assis en face de lui.
--Voyons, demanda-t-il, qu'avez-vous à me dire?
Il s'attendait à entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut
tellement surpris de voir Maheu s'avancer, qu'il ne put s'empêcher
d'ajouter encore:
--Comment! c'est vous, un bon ouvrier qui s'est toujours montré si
raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond
depuis le premier coup de pioche!... Ah! c'est mal, ça me chagrine
que vous soyez à la tête des mécontents!
Maheu écoutait, les yeux baissés. Puis, il commença, la voix
hésitante et sourde d'abord.
--Monsieur le directeur, c'est justement parce que je suis un homme
tranquille, auquel on n'a rien à reprocher, que les camarades m'ont
choisi. Cela doit vous prouver qu'il ne s'agit pas d'une révolte de
tapageurs, de mauvaises têtes cherchant à faire du désordre. Nous
voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il
nous semble qu'il serait temps de s'arranger, pour que nous ayons au
moins du pain tous les jours.
Sa voix se raffermissait. Il leva les yeux, il continua, en regardant
le directeur:
--Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau
système... On nous accuse de mal boiser. C'est vrai, nous ne donnons
pas à ce travail le temps nécessaire. Mais, si nous le donnions,
notre journée se trouverait réduite encore, et comme elle n'arrive
déjà pas à nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de
torchon qui nettoierait vos hommes. Payez-nous davantage, nous
boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de
nous acharner à l'abattage, la seule besogne productive. Il n'y a pas
d'autre arrangement possible, il faut que le travail soit payé pour
être fait... Et qu'est-ce que vous avez inventé à la place? une chose
qui ne peut pas nous entrer dans la tête, voyez-vous! Vous baissez le
prix de la berline, puis vous prétendez compenser cette baisse en
payant le boisage à part. Si cela était vrai, nous n'en serions pas
moins volés, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps.
Mais ce qui nous enrage, c'est que cela n'est pas même vrai: la
Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes
par berline dans sa poche, voilà!
--Oui, oui, c'est la vérité, murmurèrent les autres délégués, en
voyant M. Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre.
Du reste, Maheu coupa la parole au directeur. Maintenant, il était
lancé, les mots venaient tout seuls. Par moments, il s'écoutait avec
surprise, comme si un étranger avait parlé en lui. C'étaient des
choses amassées au fond de sa poitrine, des choses qu'il ne savait
même pas là, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur. Il
disait leur misère à tous, le travail dur, la vie de brute, la femme
et les petits criant la faim à la maison. Il cita les dernières paies
désastreuses, les quinzaines dérisoires, mangées par les amendes et
les chômages, rapportées aux familles en larmes. Est-ce qu'on avait
résolu de les détruire?
--Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes
donc venus vous dire que, crever pour crever, nous préférons crever à
ne rien faire. Ce sera de la fatigue de moins... Nous avons quitté
les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos
conditions. Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage
à part. Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles
étaient, et nous voulons encore qu'on nous donne cinq centimes de plus
par berline... Maintenant, c'est à vous de voir si vous êtes pour la
justice et pour le travail.
Des voix, parmi les mineurs, s'élevèrent.
--C'est cela... Il a dit notre idée à tous... Nous ne demandons que
la raison.
D'autres, sans parler, approuvaient d'un hochement de tête. La pièce
luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement
mystérieux d'antiquailles; et ils ne sentaient même plus le tapis,
qu'ils écrasaient sous leurs chaussures lourdes.
--Laissez-moi donc répondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se
fâchait. Avant tout, il n'est pas vrai que la Compagnie gagne deux
centimes par berline... Voyons les chiffres.
Une discussion confuse suivit. Le directeur, pour tâcher de les
diviser, interpella Pierron, qui se déroba, en bégayant. Au
contraire, Levaque était à la tête des plus agressifs, embrouillant
les choses, affirmant des faits qu'il ignorait. Le gros murmure des
voix s'étouffait sous les tentures, dans la chaleur de serre.
--Si vous causez tous à la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne
nous entendrons.
Il avait retrouvé son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de
gérant qui a reçu une consigne et qui entend la faire respecter.
Depuis les premiers mots, il ne quittait pas Étienne du regard, il
manoeuvrait pour le tirer du silence où le jeune homme se renfermait.
Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, élargit-il
brusquement la question.
--Non, avouez donc la vérité, vous obéissez à des excitations
détestables. C'est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les
ouvriers et qui corrompt les meilleurs... Oh! je n'ai besoin de la
confession de personne, je vois bien qu'on vous a changés, vous si
tranquilles autrefois. N'est-ce-pas? on vous a promis plus de beurre
que de pain, on vous a dit que votre tour était venu d'être les
maîtres... Enfin, on vous enrégimente dans cette fameuse
Internationale, cette armée de brigands dont le rêve est la
destruction de la société...
Étienne, alors, l'interrompit.
--Vous vous trompez, monsieur le directeur. Pas un charbonnier de
Montsou n'a encore adhéré. Mais, si on les y pousse, toutes les
fosses s'enrôleront. Ça dépend de la Compagnie.
Dès ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si
les autres mineurs n'avaient plus été là.
--La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de
la menacer. Cette année, elle a dépensé trois cent mille francs à
bâtir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je
ne parle ni des pensions qu'elle sert, ni du charbon, ni des
médicaments qu'elle donne... Vous qui paraissez intelligent, qui êtes
devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne
feriez-vous pas mieux de répandre ces vérités-là que de vous perdre,
en fréquentant des gens de mauvaise réputation? Oui, je veux parler de
Rasseneur, dont nous avons dû nous séparer, afin de sauver nos fosses
de la pourriture socialiste... On vous voit toujours chez lui, et
c'est lui assurément qui vous a poussé à créer cette caisse de
prévoyance, que nous tolérerions bien volontiers si elle était
seulement une épargne, mais où nous sentons une arme contre nous, un
fonds de réserve pour payer les frais de la guerre. Et, à ce propos,
je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un contrôle sur cette
caisse.
Étienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les lèvres agitées
d'un petit battement nerveux. Il sourit à la dernière phrase, il
répondit simplement:
--C'est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait
jusqu'ici négligé de réclamer ce contrôle... Notre désir, par
malheur, est que la Compagnie s'occupe moins de nous, et qu'au lieu de
jouer le rôle de providence, elle se montre tout bonnement juste en
nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu'elle se partage.
Est-ce honnête, à chaque crise, de laisser mourir de faim les
travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?... Monsieur
le directeur aura beau dire, le nouveau système est une baisse de
salaire déguisée, et c'est ce qui nous révolte, car si la Compagnie a
des économies à faire, elle agit très mal en les réalisant uniquement
sur l'ouvrier.
--Ah! nous y voilà! cria M. Hennebeau. Je l'attendais, cette
accusation d'affamer le peuple et de vivre de sa sueur! Comment
pouvez-vous dire des bêtises pareilles, vous qui devriez savoir les
risques énormes que les capitaux courent dans l'industrie, dans les
mines par exemple? Une fosse tout équipée, aujourd'hui, coûte de
quinze cent mille francs à deux millions; et que de peine avant de
retirer un intérêt médiocre d'une telle somme engloutie! Presque la
moitié des sociétés minières, en France, font faillite... Du reste,
c'est stupide d'accuser de cruauté celles qui réussissent. Quand
leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-mêmes. Croyez-vous
que la Compagnie n'a pas autant à perdre que vous, dans la crise
actuelle? Elle n'est pas la maîtresse du salaire, elle obéit à la
concurrence, sous peine de ruine. Prenez-vous-en aux faits, et non à
elle... Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas
comprendre!
--Si, dit le jeune homme, nous comprenons très bien qu'il n'y a pas
d'amélioration possible pour nous, tant que les choses iront comme
elles vont, et c'est même à cause de ça que les ouvriers finiront, un
jour ou l'autre, par s'arranger de façon à ce qu'elles aillent
autrement.
Cette parole, si modérée de forme, fut prononcée à demi-voix, avec une
telle conviction, tremblante de menace, qu'il se fit un grand silence.
Une gêne, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon.
Les autres délégués, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le
camarade venait de réclamer leur part, au milieu de ce bien-être; et
ils recommençaient à jeter des regards obliques sur les tentures
chaudes, sur les sièges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre
babiole aurait payé leur soupe pendant un mois.
Enfin, M. Hennebeau, qui était resté pensif, se leva, pour les
congédier. Tous l'imitèrent. Étienne, légèrement, avait poussé le
coude de Maheu; et celui-ci reprit, la langue déjà empâtée et
maladroite:
--Alors, monsieur, c'est tout ce que vous répondez... Nous allons
dire aux autres que vous repoussez nos conditions.
--Moi, mon brave, s'écria le directeur, mais je ne repousse rien!...
Je suis un salarié comme vous, je n'ai pas plus de volonté ici que le
dernier de vos galibots. On me donne des ordres, et mon seul rôle est
de veiller à leur bonne exécution. Je vous ai dit ce que j'ai cru
devoir vous dire, mais je me garderais bien de décider... Vous
m'apportez vos exigences, je les ferai connaître à la Régie, puis je
vous transmettrai la réponse.
Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, évitant de se
passionner dans les questions, d'une sécheresse courtoise de simple
instrument d'autorité. Et les mineurs, maintenant, le regardaient
avec défiance, se demandaient d'où il venait, quel intérêt il pouvait
avoir à mentir, ce qu'il devait voler, en se mettant ainsi entre eux
et les vrais patrons. Un intrigant peut-être, un homme qu'on payait
comme un ouvrier, et qui vivait si bien!
Étienne osa de nouveau intervenir.
--Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous
ne puissions plaider notre cause en personne. Nous expliquerions
beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous échappent
forcément... Si nous savions seulement où nous adresser!
M. Hennebeau ne se fâcha point. Il eut même un sourire.
--Ah! dame! cela se complique, du moment où vous n'avez pas confiance
en moi... Il faut aller là-bas.
Les délégués avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une
des fenêtres. Où était-ce, là-bas? Paris sans doute. Mais ils ne le
savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant,
dans une contrée inaccessible et religieuse, où trônait le dieu
inconnu, accroupi au fond de son tabernacle. Jamais ils ne le
verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin,
pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou. Et, quand le
directeur parlait, c'était cette force qu'il avait derrière lui,
cachée et rendant des oracles.
Un découragement les accabla, Étienne lui-même eut un haussement
d'épaules pour leur dire que le mieux était de s'en aller; tandis que
M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant
des nouvelles de Jeanlin.
--En voilà une rude leçon cependant, et c'est vous qui défendez les
mauvais boisages!... Vous réfléchirez, mes amis, vous comprendrez
qu'une grève serait un désastre pour tout le monde. Avant une
semaine, vous mourrez de faim: comment ferez-vous?... Je compte sur
votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez
lundi au plus tard.
Tous partaient, quittaient le salon dans un piétinement de troupeau,
le dos arrondi, sans répondre un mot à cet espoir de soumission. Le
directeur, qui les accompagnait, fut obligé de résumer l'entretien: la
Compagnie d'un côté avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre
avec leur demande d'une augmentation de cinq centimes par berline.
Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prévenir que
leurs conditions seraient certainement repoussées par la Régie.
--Réfléchissez avant de faire des bêtises, répéta-t-il, inquiet de
leur silence.
Dans le vestibule, Pierron salua très bas, pendant que Levaque
affectait de remettre sa casquette. Maheu cherchait un mot pour
partir, lorsque Étienne, de nouveau, le toucha du coude. Et tous s'en
allèrent, au milieu de ce silence menaçant. La porte seule retomba, à
grand bruit.
Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle à manger, il retrouva ses
convives immobiles et muets, devant les liqueurs. En deux mots, il
mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir. Puis,
tandis qu'il buvait son café froid, on tâcha de parler d'autre chose.
Mais les Grégoire eux-mêmes revinrent à la grève, étonnés qu'il n'y
eût pas des lois pour défendre aux ouvriers de quitter leur travail.
Paul rassurait Cécile, affirmait qu'on attendait les gendarmes.
Enfin, madame Hennebeau appela le domestique.
--Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fenêtres et
donnez de l'air.
III
Quinze jours s'étaient écoulés; et, le lundi de la troisième semaine,
les feuilles de présence, envoyées à la Direction, indiquèrent une
diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus. Ce
matin-là, on comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de
la Régie à ne pas céder exaspérait les mineurs. Le Voreux,
Crèvecoeur, Mirou, Madeleine n'étaient plus les seuls qui chômaient; à
la Victoire et à Feutry-Cantel, la descente comptait à peine
maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-même se trouvait
atteint. Peu à peu, la grève devenait générale.
Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau. C'était l'usine
morte, ce vide et cet abandon des grands chantiers, où dort le
travail. Dans le ciel gris de décembre, le long des hautes
passerelles, trois ou quatre berlines oubliées avaient la tristesse
muette des choses. En bas, entre les jambes maigres des tréteaux, le
stock de charbon s'épuisait, laissant la terre nue et noire; tandis
que la provision des bois pourrissait sous les averses. A
l'embarcadère du canal, il était resté une péniche à moitié chargée,
comme assoupie dans l'eau trouble; et, sur le terri désert, dont les
sulfures décomposés fumaient malgré la pluie, une charrette dressait
mélancoliquement ses brancards. Mais les bâtiments surtout
s'engourdissaient, le criblage aux persiennes closes, le beffroi où ne
montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie
des générateurs, et la cheminée géante trop large pour les rares
fumées. On ne chauffait la machine d'extraction que le matin. Les
palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions
travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux
désastres qui endommagent les voies, dès qu'on cesse de les
entretenir; puis, à partir de neuf heures, le reste du service se
faisait par les échelles. Et, au-dessus de cette mort des bâtiments
ensevelis dans leur drap de poussière noire, il n'y avait toujours que
l'échappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le
reste de vie de la fosse, que les eaux auraient détruite, si le
souffle s'était arrêté.
En face, sur le plateau, le coron des Deux-Cent-Quarante, lui aussi,
semblait mort. Le préfet de Lille était accouru, des gendarmes
avaient battu les routes; mais, devant le calme des grévistes, préfet
et gendarmes s'étaient décidés à rentrer chez eux. Jamais le coron
n'avait donné un si bel exemple, dans la vaste plaine. Les hommes,
pour éviter d'aller au cabaret, dormaient la journée entière; les
femmes, en se rationnant de café, devenaient raisonnables, moins
enragées de bavardages et de querelles; et jusqu'aux bandes d'enfants
qui avaient l'air de comprendre, d'une telle sagesse, qu'elles
couraient pieds nus et se giflaient sans bruit. C'était le mot
d'ordre, répété, circulant de bouche en bouche: on voulait être sage.
Pourtant, un continuel va-et-vient emplissait de monde la maison des
Maheu. Étienne, à titre de secrétaire, y avait partagé les trois
mille francs de la caisse de prévoyance, entre les familles
nécessiteuses; ensuite, de divers côtés, étaient arrivées quelques
centaines de francs, produites par des souscriptions et des quêtes.
Mais, aujourd'hui, toutes les ressources s'épuisaient, les mineurs
n'avaient plus d'argent pour soutenir la grève, et la faim était là,
menaçante. Maigrat, après avoir promis un crédit d'une quinzaine,
s'était brusquement ravisé au bout de huit jours, coupant les vivres.
D'habitude, il prenait les ordres de la Compagnie; peut-être celle-ci
désirait-elle en finir tout de suite, en affamant les corons. Il
agissait d'ailleurs en tyran capricieux, donnait ou refusait du pain,
suivant la figure de la fille que les parents envoyaient aux
provisions; et il fermait surtout sa porte à la Maheude, plein de
rancune, voulant la punir de ce qu'il n'avait pas eu Catherine. Pour
comble de misère, il gelait très fort, les femmes voyaient diminuer
leur tas de charbon, avec la pensée inquiète qu'on ne le
renouvellerait plus aux fosses, tant que les hommes ne redescendraient
pas. Ce n'était point assez de crever de faim, on allait aussi crever
de froid.
Chez les Maheu, déjà tout manquait. Les Levaque mangeaient encore,
sur une pièce de vingt francs prêtée par Bouteloup. Quant aux
Pierron, ils avaient toujours de l'argent; mais, pour paraître aussi
affamés que les autres, dans la crainte des emprunts, ils se
fournissaient à crédit chez Maigrat, qui aurait jeté son magasin à la
Pierronne, si elle avait tendu sa jupe. Dès le samedi, beaucoup de
familles s'étaient couchées sans souper. Et, en face des jours
terribles qui commençaient, pas une plainte ne se faisait entendre,
tous obéissaient au mot d'ordre, avec un tranquille courage.
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