A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

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C'était quand même une confiance absolue, une foi religieuse, le don
aveugle d'une population de croyants. Puisqu'on leur avait promis
l'ère de la justice, ils étaient prêts à souffrir pour la conquête du
bonheur universel. La faim exaltait les têtes, jamais l'horizon fermé
n'avait ouvert un au-delà plus large à ces hallucinés de la misère.
Ils revoyaient là-bas, quand leurs yeux se troublaient de faiblesse,
la cité idéale de leur rêve, mais prochaine à cette heure et comme
réelle, avec son peuple de frères, son âge d'or de travail et de repas
en commun. Rien n'ébranlait la conviction qu'ils avaient d'y entrer
enfin. La caisse s'était épuisée, la Compagnie ne céderait pas,
chaque jour devait aggraver la situation, et ils gardaient leur
espoir, et ils montraient le mépris souriant des faits. Si la terre
craquait sous eux, un miracle les sauverait. Cette foi remplaçait le
pain et chauffait le ventre. Lorsque les Maheu et les autres avaient
digéré trop vite leur soupe d'eau claire, ils montaient ainsi dans un
demi-vertige, l'extase d'une vie meilleure qui jetait les martyrs aux
bêtes.

Désormais, Étienne était le chef incontesté. Dans les conversations
du soir, il rendait des oracles, à mesure que l'étude l'affinait et le
faisait trancher en toutes choses. Il passait les nuits à lire, il
recevait un nombre plus grand de lettres; même il s'était abonné au
Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier
qui entrait dans le coron, lui avait attiré, de la part des camarades,
une considération extraordinaire. Sa popularité croissante le
surexcitait chaque jour davantage. Tenir une correspondance étendue,
discuter du sort des travailleurs aux quatre coins de la province,
donner des consultations aux mineurs du Voreux, surtout devenir un
centre, sentir le monde rouler autour de soi, c'était un continuel
gonflement de vanité, pour lui, l'ancien mécanicien, le haveur aux
mains grasses et noires. Il montait d'un échelon, il entrait dans
cette bourgeoisie exécrée, avec des satisfactions d'intelligence et de
bien-être, qu'il ne s'avouait pas. Un seul malaise lui restait, la
conscience de son manque d'instruction, qui le rendait embarrassé et
timide, dès qu'il se trouvait devant un monsieur en redingote. S'il
continuait à s'instruire, dévorant tout, le manque de méthode rendait
l'assimilation très lente, une telle confusion se produisait, qu'il
finissait par savoir des choses qu'il n'avait pas comprises. Aussi, à
certaines heures de bon sens, éprouvait-il une inquiétude sur sa
mission, la peur de n'être point l'homme attendu. Peut-être aurait-il
fallu un avocat, un savant capable de parler et d'agir, sans
compromettre les camarades? Mais une révolte le remettait bientôt
d'aplomb. Non, non, pas d'avocats! tous sont des canailles, ils
profitent de leur science pour s'engraisser avec le peuple! Ça
tournerait comme ça tournerait, les ouvriers devaient faire leurs
affaires entre eux. Et son rêve de chef populaire le berçait de
nouveau: Montsou à ses pieds, Paris dans un lointain de brouillard,
qui sait? la députation un jour, la tribune d'une salle riche, où il
se voyait foudroyant les bourgeois du premier discours prononcé par un
ouvrier dans un Parlement.

Depuis quelques jours, Étienne était perplexe. Pluchart écrivait
lettre sur lettre, en offrant de se rendre à Montsou, pour chauffer le
zèle des grévistes. Il s'agissait d'organiser une réunion privée, que
le mécanicien présiderait; et il y avait, sous ce projet, l'idée
d'exploiter la grève, de gagner à l'Internationale les mineurs, qui,
jusque-là, s'étaient montrés méfiants. Étienne redoutait du tapage,
mais il aurait cependant laissé venir Pluchart, si Rasseneur n'avait
blâmé violemment cette intervention. Malgré sa puissance, le jeune
homme devait compter avec le cabaretier, dont les services étaient
plus anciens, et qui gardait des fidèles parmi ses clients. Aussi
hésitait-il encore, ne sachant que répondre.

Justement, le lundi, vers quatre heures, une nouvelle lettre arriva de
Lille, comme Étienne se trouvait seul, avec la Maheude, dans la salle
du bas. Maheu, énervé d'oisiveté, était parti à la pêche: s'il avait
la chance de prendre un beau poisson, en dessous de l'écluse du canal,
on le vendrait et on achèterait du pain. Le vieux Bonnemort et le
petit Jeanlin venaient de filer, pour essayer leurs jambes remises à
neuf; tandis que les enfants étaient sortis avec Alzire, qui passait
des heures sur le terri, à ramasser des escarbilles. Assise près du
maigre feu, qu'on n'osait plus entretenir, la Maheude, dégrafée, un
sein hors du corsage et tombant jusqu'au ventre, faisait téter
Estelle.

Lorsque le jeune homme replia la lettre, elle l'interrogea.

--Est-ce de bonnes nouvelles? va-t-on nous envoyer de l'argent?

Il répondit non du geste, et elle continua:

--Cette semaine, je ne sais comment nous allons faire... Enfin, on
tiendra tout de même. Quand on a le bon droit de son côté, n'est-ce
pas? ça vous donne du coeur, on finit toujours par être les plus
forts.

A cette heure, elle était pour la grève, raisonnablement. Il aurait
mieux valu forcer la Compagnie à être juste, sans quitter le travail.
Mais, puisqu'on l'avait quitté, on devait ne pas le reprendre, avant
d'obtenir justice. Là-dessus, elle se montrait d'une énergie
intraitable. Plutôt crever que de paraître avoir eu tort, lorsqu'on
avait raison!

--Ah! s'écria Étienne, s'il éclatait un bon choléra, qui nous
débarrassât de tous ces exploiteurs de la Compagnie!

--Non, non, répondit-elle, il ne faut souhaiter la mort à personne.
Ça ne nous avancerait guère, il en repousserait d'autres... Moi, je
demande seulement que ceux-là reviennent à des idées plus sensées, et
j'attends ça, car il y a des braves gens partout... Vous savez que je
ne suis pas du tout pour votre politique.

En effet, elle blâmait d'habitude ses violences de paroles, elle le
trouvait batailleur. Qu'on voulût se faire payer son travail ce qu'il
valait, c'était bon; mais pourquoi s'occuper d'un tas de choses, des
bourgeois et du gouvernement? pourquoi se mêler des affaires des
autres, où il n'y avait que de mauvais coups à attraper? Et elle lui
gardait son estime, parce qu'il ne se grisait pas et qu'il lui payait
régulièrement ses quarante-cinq francs de pension. Quand un homme
avait de la conduite, on pouvait lui passer le reste.

Étienne, alors, parla de la République, qui donnerait du pain à tout
le monde. Mais la Maheude secoua la tête, car elle se souvenait de
48, une année de chien, qui les avait laissés nus comme des vers, elle
et son homme, dans les premiers temps de leur ménage. Elle s'oubliait
à en conter les embêtements d'une voix morne, les yeux perdus, la
gorge à l'air, tandis que sa fille Estelle, sans lâcher le sein,
s'endormait sur ses genoux. Et, absorbé lui aussi, Étienne regardait
fixement ce sein énorme, dont la blancheur molle tranchait avec le
teint massacré et jauni du visage.

--Pas un liard, murmurait-elle, rien à se mettre sous la dent, et
toutes les fosses qui s'arrêtaient. Enfin, quoi! la crevaison du
pauvre monde, comme aujourd'hui!

Mais, à ce moment, la porte s'ouvrit, et ils restèrent muets de
surprise devant Catherine qui entrait. Depuis sa fuite avec Chaval,
elle n'avait plus reparu au coron. Son trouble était si grand,
qu'elle ne referma pas la porte, tremblante et muette. Elle comptait
trouver sa mère seule, la vue du jeune homme dérangeait la phrase
préparée en route.

--Qu'est-ce que tu viens ficher ici? cria la Maheude, sans même
quitter sa chaise. Je ne veux plus de toi, va-t'en!

Alors, Catherine tâcha de rattraper des mots.

--Maman, c'est du café et du sucre... Oui, pour les enfants... J'ai
fait des heures, j'ai songé à eux...

Elle tirait de ses poches une livre de café et une livre de sucre,
qu'elle s'enhardit à poser sur la table. La grève du Voreux la
tourmentait, tandis qu'elle travaillait à Jean-Bart, et elle n'avait
trouvé que cette façon d'aider un peu ses parents, sous le prétexte de
songer aux petits. Mais son bon coeur ne désarmait pas sa mère, qui
répliqua:

--Au lieu de nous apporter des douceurs, tu aurais mieux fait de
rester à nous gagner du pain.

Elle l'accabla, elle se soulagea, en lui jetant à la face tout ce
qu'elle répétait contre elle, depuis un mois. Filer avec un homme, se
coller à seize ans, lorsqu'on avait une famille dans le besoin! Il
fallait être la dernière des filles dénaturées. On pouvait pardonner
une bêtise, mais une mère n'oubliait jamais un pareil tour. Et encore
si on l'avait tenue à l'attache! Pas du tout, elle était libre comme
l'air, on lui demandait seulement de rentrer coucher.

--Dis? qu'est-ce que tu as dans la peau, à ton âge?

Catherine, immobile près de la table, écoutait, la tête basse. Un
tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle
tâchait de répondre, en paroles entrecoupées.

--Oh! s'il n'y avait que moi, pour ce que ça m'amuse!... C'est lui.
Quand il veut, je suis bien forcée de vouloir, n'est-ce pas? parce
que, vois-tu, il est le plus fort... Est-ce qu'on sait comment les
choses tournent? Enfin, c'est fait, et ce n'est pas à défaire, car
autant lui qu'un autre, maintenant. Faut bien qu'il m'épouse.

Elle se défendait sans révolte, avec la résignation passive des filles
qui subissent le mâle de bonne heure. N'était-ce pas la loi commune?
Jamais elle n'avait rêvé autre chose, une violence derrière le terri,
un enfant à seize ans, puis la misère dans le ménage, si son galant
l'épousait. Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi,
que bouleversée d'être traitée en gueuse devant ce garçon, dont la
présence l'oppressait et la désespérait.

Étienne, cependant, s'était levé, en affectant de secouer le feu à
demi éteint, pour ne pas gêner l'explication. Mais leurs regards se
rencontrèrent, il la trouvait pâle, éreintée, jolie quand même avec
ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il éprouva un
singulier sentiment, sa rancune était partie, il aurait simplement
voulu qu'elle fût heureuse, chez cet homme qu'elle lui avait préféré.
C'était un besoin de s'occuper d'elle encore, une envie d'aller à
Montsou forcer l'autre à des égards. Mais elle ne vit que de la pitié
dans cette tendresse qui s'offrait toujours, il devait la mépriser
pour la dévisager de la sorte. Alors, son coeur se serra tellement,
qu'elle étrangla, sans pouvoir bégayer d'autres paroles d'excuse.

--C'est ça, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable.
Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et
estime-toi heureuse que je sois embarrassée, car je t'aurais déjà
fichu mon pied quelque part.

Comme si, brusquement, cette menace se réalisait, Catherine reçut dans
le derrière, à toute volée, un coup de pied dont la violence
l'étourdit de surprise et de douleur. C'était Chaval, entré d'un bond
par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bête mauvaise.
Depuis une minute, il la guettait du dehors.

--Ah! salope, hurla-t-il, je t'ai suivie, je savais bien que tu
revenais ici t'en faire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le
paies, hein? Tu l'arroses de café avec mon argent!

La Maheude et Étienne, stupéfiés, ne bougeaient pas. D'un geste
furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte.

--Sortiras-tu, nom de Dieu!

Et, comme elle se réfugiait dans un angle, il retomba sur la mère.

--Un joli métier de garder la maison, pendant que ta putain de fille
est là-haut, les jambes en l'air!

Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la traînait
dehors. A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouée
sur sa chaise. Elle en avait oublié de rentrer son sein. Estelle
s'était endormie, le nez glissé en avant, dans la jupe de laine; et le
sein énorme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache
puissante.

--Quand la fille n'y est pas, c'est la mère qui se fait tamponner,
cria Chaval. Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas dégoûté, ton
salaud de logeur!

Du coup, Étienne voulut gifler le camarade. La peur d'ameuter le
coron par une bataille l'avait retenu de lui arracher Catherine des
mains. Mais, à son tour, une rage l'emportait, et les deux hommes se
trouvèrent face à face, le sang dans les yeux. C'était une vieille
haine, une jalousie longtemps inavouée, qui éclatait. Maintenant, il
fallait que l'un des deux mangeât l'autre.

--Prends garde! balbutia Étienne, les dents serrées. J'aurai ta peau.

--Essaie! répondit Chaval.

Ils se regardèrent encore pendant quelques secondes, de si près, que
leur souffle ardent brûlait leur visage. Et ce fut Catherine,
suppliante, qui reprit la main de son amant pour l'entraîner. Elle le
tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tête.

--Quelle brute! murmura Étienne en fermant la porte violemment, agité
d'une telle colère, qu'il dut se rasseoir.

En face de lui, la Maheude n'avait pas remué. Elle eut un grand
geste, et un silence se fit, pénible et lourd des choses qu'ils ne
disaient pas. Malgré son effort, il revenait quand même à sa gorge, à
cette coulée de chair blanche, dont l'éclat maintenant le gênait.
Sans doute, elle avait quarante ans et elle était déformée, comme une
bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la désiraient encore,
large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille.
Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris à deux mains sa
mamelle et la rentrait. Un coin rose s'obstinait, elle le renfonça du
doigt, puis se boutonna, toute noire à présent, avachie dans son vieux
caraco.

--C'est un cochon, dit-elle enfin. Il n'y a qu'un sale cochon pour
avoir des idées si dégoûtantes... Moi, je m'en fiche! Ça ne méritait
pas de réponse.

Puis, d'une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du
regard:

--J'ai mes défauts bien sûr, mais je n'ai pas celui-là... Il n'y a
que deux hommes qui m'ont touchée, un herscheur autrefois, à quinze
ans, et Maheu ensuite. S'il m'avait lâchée comme l'autre, dame! je ne
sais trop ce qu'il serait arrivé, et je ne suis pas plus fière pour
m'être bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que,
lorsqu'on n'a point fait le mal, c'est souvent que les occasions ont
manqué... Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines
qui n'en pourraient dire autant, n'est-ce pas?

--Ça, c'est bien vrai, répondit Étienne en se levant.

Et il sortit, pendant qu'elle se décidait à rallumer le feu, après
avoir posé Estelle endormie sur deux chaises. Si le père attrapait et
vendait un poisson, on ferait tout de même de la soupe.

Dehors, la nuit tombait déjà, une nuit glaciale, et la tête basse,
Étienne marchait, pris d'une tristesse noire. Ce n'était plus de la
colère contre l'homme, de la pitié pour la pauvre fille maltraitée.
La scène brutale s'effaçait, se noyait, le rejetait à la souffrance de
tous, aux abominations de la misère. Il revoyait le coron sans pain,
ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple
luttant, le ventre vide. Et le doute dont il était effleuré parfois,
s'éveillait en lui, dans la mélancolie affreuse du crépuscule, le
torturait d'un malaise qu'il n'avait jamais ressenti si violent. De
quelle terrible responsabilité il se chargeait! Allait-il les pousser
encore, les faire s'entêter à la résistance, maintenant qu'il n'y
avait ni argent ni crédit? et quel serait le dénouement, s'il
n'arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages?
Brusquement, il venait d'avoir la vision du désastre: des enfants qui
mouraient, des mères qui sanglotaient, tandis que les hommes, hâves et
maigris, redescendaient dans les fosses. Il marchait toujours, ses
pieds butaient sur les pierres, l'idée que la Compagnie serait la plus
forte et qu'il aurait fait le malheur des camarades, l'emplissait
d'une insupportable angoisse.

Lorsqu'il leva la tête, il vit qu'il était devant le Voreux. La masse
sombre des bâtiments s'alourdissait sous les ténèbres croissantes. Au
milieu du carreau désert, obstrué de grandes ombres immobiles, on eût
dit un coin de forteresse abandonnée. Dès que la machine d'extraction
s'arrêtait, l'âme s'en allait des murs. A cette heure de nuit, rien
n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'échappement de
la pompe lui-même n'était qu'un râle lointain, venu on ne savait d'où,
dans cet anéantissement de la fosse entière.

Étienne regardait, et le sang lui remontait au coeur. Si les ouvriers
souffraient la faim, la Compagnie entamait ses millions. Pourquoi
serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre
l'argent? En tout cas, la victoire lui coûterait cher. On compterait
ses cadavres, ensuite. Il était repris d'une fureur de bataille, du
besoin farouche d'en finir avec la misère, même au prix de la mort.
Autant valait-il que le coron crevât d'un coup, si l'on devait
continuer à crever en détail, de famine et d'injustice. Des lectures
mal digérées lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient
incendié leurs villes pour arrêter l'ennemi, des histoires vagues où
les mères sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la
tête sur le pavé, où les hommes se laissaient mourir d'inanition,
plutôt que de manger le pain des tyrans. Cela l'exaltait, une gaieté
rouge se dégageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute,
lui faisant honte de cette lâcheté d'une heure. Et, dans ce réveil de
sa foi, des bouffées d'orgueil reparaissaient et l'emportaient plus
haut, la joie d'être le chef, de se voir obéi jusqu'au sacrifice, le
rêve élargi de sa puissance, le soir du triomphe. Déjà, il imaginait
une scène d'une grandeur simple, son refus du pouvoir, l'autorité
remise entre les mains du peuple, quand il serait le maître.

Mais il s'éveilla, il tressaillit à la voix de Maheu qui lui contait
sa chance, une truite superbe pêchée et vendue trois francs. On
aurait de la soupe. Alors, il laissa le camarade retourner seul au
coron, en lui disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler à
l'Avantage, il attendit le départ d'un client pour avertir nettement
Rasseneur qu'il allait écrire à Pluchart de venir tout de suite. Sa
résolution était prise, il voulait organiser une réunion privée, car
la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou
adhéraient en masse à l'Internationale.



IV


Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir, qu'on organisa la réunion
privée, pour le jeudi, à deux heures. La veuve, outrée des misères
qu'on faisait à ses enfants, les charbonniers, ne décolérait plus,
depuis surtout que son cabaret se vidait. Jamais grève n'avait eu
moins soif, les soûlards s'enfermaient chez eux, par crainte de
désobéir au mot d'ordre de sagesse. Aussi Montsou, qui grouillait de
monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et
morne, d'un air de désolation. Plus de bière coulant des comptoirs et
des ventres, les ruisseaux étaient secs. Sur le pavé, au débit
Casimir et à l'estaminet du Progrès, on ne voyait que les faces pâles
des cabaretières interrogeant la route; puis, dans Montsou même, toute
la ligne s'étendait déserte, de l'estaminet Lenfant à l'estaminet
Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le débit de la
Tête-Coupée; seul, l'estaminet Saint-Éloi, que des porions
fréquentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait
jusqu'au Volcan, dont les dames chômaient, faute d'amateurs, bien
qu'elles eussent baissé leur prix de dix sous à cinq sous, vu la
rigueur des temps. C'était un vrai deuil qui crevait le coeur du pays
entier.

--Nom de Dieu! s'était écriée la veuve Désir, en tapant des deux mains
sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en
prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embête!

Pour elle, toutes les autorités, tous les patrons, c'étaient des
gendarmes, un terme de mépris général, dans lequel elle enveloppait
les ennemis du peuple. Et elle avait accueilli avec transport la
demande d'Étienne: sa maison entière appartenait aux mineurs, elle
prêterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-même les
invitations, puisque la loi l'exigeait. D'ailleurs, tant mieux, si la
loi n'était pas contente! on verrait sa gueule. Dès le lendemain, le
jeune homme lui apporta à signer une cinquantaine de lettres, qu'il
avait fait copier par les voisins du coron sachant écrire; et l'on
envoya ces lettres, dans les fosses, aux délégués et à des hommes dont
on était sûr. L'ordre du jour avoué était de discuter la continuation
de la grève; mais, en réalité, on attendait Pluchart, on comptait sur
un discours de lui, pour enlever l'adhésion en masse à l'Internationale.

Le jeudi matin, Étienne fut pris d'inquiétude, en ne voyant pas
arriver son ancien contremaître, qui avait promis par dépêche d'être
là le mercredi soir. Que se passait-il donc? Il était désolé de ne
pouvoir s'entendre avec lui, avant la réunion. Dès neuf heures, il se
rendit à Montsou, dans l'idée que le mécanicien y était peut-être allé
tout droit, sans s'arrêter au Voreux.

--Non, je n'ai pas vu votre ami, répondit la veuve Désir. Mais tout
est prêt, venez donc voir.

Elle le conduisit dans la salle de bal. La décoration en était restée
la même, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de
fleurs en papier peint, et des écussons de carton doré alignant des
noms de saints et de saintes, le long des murs. Seulement, on avait
remplacé la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans
un angle; et, rangés de biais, des bancs garnissaient la salle.

--C'est parfait, déclara Étienne.

--Et, vous savez, reprit la veuve, vous êtes chez vous. Gueulez tant
que ça vous plaira... Faudra que les gendarmes me passent sur le
corps, s'ils viennent.

Malgré son inquiétude, il ne put s'empêcher de sourire en la
regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins
dont un seul réclamait un homme, pour être embrassé; ce qui faisait
dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en
prenait deux chaque soir, à cause de la besogne.

Mais Étienne s'étonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme
la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il
s'écria:

--Tiens! c'est déjà vous!

Souvarine, qui avait travaillé la nuit au Voreux, les machineurs
n'étant pas en grève, venait simplement par curiosité. Quant à
Rasseneur, il semblait gêné depuis deux jours, sa grasse figure ronde
avait perdu son rire débonnaire.

--Pluchart n'est pas arrivé, je suis très inquiet, ajouta Étienne.

Le cabaretier détourna les yeux et répondit entre ses dents:

--Ça ne m'étonne pas, je ne l'attends plus.

--Comment?

Alors, il se décida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave:

--C'est que, moi aussi, je lui ai envoyé une lettre, si tu veux que je
te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai supplié de ne pas venir...
Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-mêmes, sans
nous adresser aux étrangers.

Étienne, hors de lui, tremblant de colère, les yeux dans les yeux du
camarade, répétait en bégayant:

--Tu as fait ça! tu as fait ça!

--J'ai fait ça, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en
Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui...
Mais, vois-tu, je me fous de vos idées, moi! La politique, le
gouvernement, tout ça, je m'en fous! Ce que je désire, c'est que le
mineur soit mieux traité. J'ai travaillé au fond pendant vingt ans,
j'y ai sué tellement de misère et de fatigue, que je me suis juré
d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et,
je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires,
vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus misérable...Quand
il sera forcé par la faim de redescendre, on le salera davantage, la
Compagnie le paiera à coups de trique, comme un chien échappé qu'on
fait rentrer à la niche... Voilà ce que je veux empêcher, entends-tu!

Il haussait la voix, le ventre en avant, planté carrément sur ses
grosses jambes. Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se
confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort.
Est-ce que ce n'était pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup
changer le monde, mettre les ouvriers à la place des patrons, partager
l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des
mille ans pour que ça se réalisât peut-être. Alors, qu'on lui fichât
la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait
pas se casser le nez, c'était de marcher droit, d'exiger les réformes
possibles, d'améliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les
occasions. Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener
la Compagnie à des conditions meilleures; au lieu que, va te faire
fiche! on y crèverait tous, en s'obstinant.

Étienne l'avait laissé parler, la parole coupée par l'indignation.
Puis, il cria:

--Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines?

Un instant, il l'aurait giflé; et, pour résister à la tentation, il se
lança dans la salle à grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs,
au travers desquels il s'ouvrait un passage.

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