Germinal
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V
Une autre quinzaine s'écoula. On était aux premiers jours de janvier,
par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine. Et la
misère avait empiré encore, les corons agonisaient d'heure en heure,
sous la disette croissante. Quatre mille francs, envoyés de Londres,
par l'Internationale, n'avaient pas donné trois jours de pain. Puis,
rien n'était venu. Cette grande espérance morte abattait les
courages. Sur qui compter maintenant, puisque leurs frères eux-mêmes
les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver,
isolés du monde.
Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante.
Étienne s'était multiplié avec les délégués: on ouvrait des
souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'à Paris;
on faisait des quêtes, on organisait des conférences. Ces efforts
n'aboutissaient guère, l'opinion, qui s'était émue d'abord, devenait
indifférente, depuis que la grève s'éternisait, très calme, sans
drames passionnants. A peine de maigres aumônes suffisaient-elles à
soutenir les familles les plus pauvres. Les autres vivaient en
engageant les nippes, en vendant pièce à pièce le ménage. Tout filait
chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine,
des meubles même. Un instant, on s'était cru sauvé, les petits
détaillants de Montsou, tués par Maigrat, avaient offert des crédits,
pour tâcher de lui reprendre la clientèle; et, durant une semaine,
Verdonck l'épicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent
en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'épuisaient, les trois
s'arrêtèrent. Des huissiers s'en réjouirent, il n'en résultait qu'un
écrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs.
Plus de crédit nulle part, plus une vieille casserole à vendre, on
pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.
Étienne aurait vendu sa chair. Il avait abandonné ses appointements,
il était allé à Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de
drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu. Seules,
les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides,
disait-il. Son désespoir était que la grève se fût produite trop tôt,
lorsque la caisse de prévoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir.
Il y voyait la cause unique du désastre, car les ouvriers
triompheraient sûrement des patrons, le jour où ils trouveraient dans
l'épargne l'argent nécessaire à la résistance. Et il se rappelait les
paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser à la grève,
pour détruire les premiers fonds de la caisse.
La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le
bouleversait. Il préférait sortir, se fatiguer en promenades
lointaines. Un soir, comme il rentrait et qu'il passait près de
Réquillart, il avait aperçu, au bord de la route, une vieille femme
évanouie. Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, après l'avoir
relevée, il s'était mis à héler une fille, qu'il voyait de l'autre
côté de la palissade.
--Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette. Aide-moi
donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.
La Mouquette, apitoyée aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la
masure branlante que son père s'était ménagée au milieu des décombres.
Elle en ressortit aussitôt avec du genièvre et un pain. Le genièvre
ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulûment.
C'était la mère d'un mineur, elle habitait un coron, du côté de
Cougny, et elle était tombée là, en revenant de Joiselle, où elle
avait tenté vainement d'emprunter dix sous à une soeur. Lorsqu'elle
eut mangé, elle s'en alla, étourdie.
Étienne était resté dans le champ vague de Réquillart, dont les
hangars écroulés disparaissaient sous les ronces.
--Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.
Et, comme il hésitait:
--Alors, tu as toujours peur de moi?
Il la suivit, gagné par son rire. Ce pain qu'elle avait donné de si
grand coeur, l'attendrissait. Elle ne voulut pas le recevoir dans la
chambre du père, elle l'emmena dans sa chambre à elle, où elle versa
tout de suite deux petits verres de genièvre. Cette chambre était
très propre, il lui en fit compliment. D'ailleurs, la famille ne
semblait manquer de rien: le père continuait son service de
palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras
croisés, s'était mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous
par jour. On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus
fainéante pour ça.
--Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment
par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?
Il ne put s'empêcher de rire, lui aussi, tellement elle avait lancé ça
d'un air mignon.
--Mais je t'aime bien, répondit-il.
--Non, non, pas comme je veux... Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis? ça me ferait tant plaisir!
C'était vrai, elle le lui demandait depuis six mois. Il la regardait
toujours, se collant à lui, l'étreignant de ses deux bras
frissonnants, la face levée dans une telle supplication d'amour, qu'il
en était très touché. Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau,
avec son teint jauni, mangé par le charbon; mais ses yeux luisaient
d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de
désir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si
humble, si ardent, il n'osa plus refuser.
--Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!
Et elle se livra dans une maladresse et un évanouissement de vierge,
comme si c'était la première fois, et qu'elle n'eût jamais connu
d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui déborda de
reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.
Étienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune. On ne se
vantait pas d'avoir eu la Mouquette. En s'en allant, il se jura de ne
point recommencer. Et il lui gardait un souvenir amical pourtant,
elle était une brave fille.
Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit
lui firent oublier l'aventure. Le bruit courait que la Compagnie
consentirait peut-être à une concession, si les délégués tentaient une
nouvelle démarche près du directeur. Du moins, des porions avaient
répandu ce bruit. La vérité était que, dans la lutte engagée, la mine
souffrait plus encore que les mineurs. Des deux côtés, l'obstination
entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le
capital se détruisait. Chaque jour de chômage emportait des centaines
de mille francs. Toute machine qui s'arrête est une machine morte.
L'outillage et le matériel s'altéraient, l'argent immobilisé fondait,
comme une eau bue par du sable. Depuis que le faible stock de houille
s'épuisait sur le carreau des fosses, la clientèle parlait de
s'adresser en Belgique; et il y avait là, pour l'avenir, une menace.
Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec
soin, c'étaient les dégâts croissants, dans les galeries et les
tailles. Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois
cassaient de toutes parts, des éboulements se produisaient à chaque
heure. Bientôt, les désastres étaient devenus tels, qu'ils devaient
nécessiter de longs mois de réparation, avant que l'abattage pût être
repris. Déjà, des histoires couraient la contrée: à Crèvecoeur, trois
cents mètres de voie s'étaient effondrés d'un bloc, bouchant l'accès
de la veine Cinq-Paumes; à Madeleine, la veine Maugrétout s'émiettait
et s'emplissait d'eau. La Direction refusait d'en convenir, lorsque,
brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcée
d'avouer. Un matin, près de la Piolaine, on trouva le sol fendu
au-dessus de la galerie nord de Mirou, éboulée de la veille; et, le
lendemain, ce fut un affaissement intérieur du Voreux qui ébranla tout
un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaître.
Étienne et les délégués hésitaient à risquer une démarche, sans
connaître les intentions de la Régie. Dansaert, qu'ils interrogèrent,
évita de répondre: certainement, on déplorait le malentendu, on ferait
tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne précisait pas.
Ils finirent par décider qu'ils se rendraient près de M. Hennebeau,
pour mettre la raison de leur côté; car ils ne voulaient pas qu'on les
accusât plus tard d'avoir refusé à la Compagnie une occasion de
reconnaître ses torts. Seulement, ils jurèrent de ne céder sur rien,
de maintenir quand même leurs conditions, qui étaient les seules
justes.
L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour où le coron tombait à la
misère noire. Elle fut moins cordiale que la première. Maheu parla
encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces
messieurs n'avaient rien de nouveau à leur dire. D'abord,
M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui était parvenu,
les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'entêteraient
dans leur révolte détestable; et cette raideur autoritaire produisit
l'effet le plus fâcheux, à tel point que, si les délégués s'étaient
dérangés avec des intentions conciliantes, la façon dont on les
recevait aurait suffi à les faire s'obstiner davantage. Ensuite, le
directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles:
ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage à part,
tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont
on l'accusait de profiter. Du reste, il ajoutait qu'il prenait
l'offre sur lui, que rien n'était résolu, qu'il se flattait pourtant
d'obtenir à Paris cette concession. Mais les délégués refusèrent et
répétèrent leurs exigences: le maintien de l'ancien système, avec une
hausse de cinq centimes par berline. Alors, il avoua qu'il pouvait
traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs
femmes et de leurs petits mourant de faim. Et, les yeux à terre, le
crâne dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche. On se
sépara brutalement. M. Hennebeau faisait claquer les portes.
Étienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons
sur le pavé, dans la rage muette des vaincus poussés à bout.
Vers deux heures, les femmes du coron tentèrent, de leur côté, une
démarche près de Maigrat. Il n'y avait plus que cet espoir, fléchir
cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de crédit. C'était une
idée de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des
gens. Elle décida la Brûlé et la Levaque à l'accompagner; quant à la
Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter
Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guérir. D'autres
femmes se joignirent à la bande, elles étaient bien une vingtaine.
Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur
de la route, sombres et misérables, ils hochèrent la tête
d'inquiétude. Des portes se fermèrent, une dame cacha son argenterie.
On les rencontrait ainsi pour la première fois, et rien n'était d'un
plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gâtait, quand les femmes
battaient ainsi les chemins. Chez Maigrat, il y eut une scène
violente. D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de
croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ça, c'était gentil, de
s'être entendu, pour apporter l'argent d'un coup. Puis, dès que la
Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter. Est-ce qu'elles
se fichaient du monde? Encore du crédit, elles rêvaient donc de le
mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de
pain! Et il les renvoyait à l'épicier Verdonck, aux boulangers
Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant.
Les femmes l'écoutaient d'un air d'humilité peureuse, s'excusaient,
guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir. Il recommença à
dire des farces, il offrit sa boutique à la Brûlé, si elle le prenait
pour galant. Une telle lâcheté les tenait toutes, qu'elles en rirent;
et la Levaque renchérit, déclara qu'elle voulait bien, elle. Mais il
fut aussitôt grossier, il les poussa vers la porte. Comme elles
insistaient, suppliantes, il en brutalisa une. Les autres, sur le
trottoir, le traitèrent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras
en l'air dans un élan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en
criant qu'un homme pareil ne méritait pas de manger.
Le retour au coron fut lugubre. Quand les femmes rentrèrent les mains
vides, les hommes les regardèrent, puis baissèrent la tête. C'était
fini, la journée s'achèverait sans une cuillerée de soupe; et les
autres journées s'étendaient dans une ombre glacée, où ne luisait pas
un espoir. Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre.
Cet excès de misère les faisait s'entêter davantage, muets, comme des
bêtes traquées, résolues à mourir au fond de leur trou, plutôt que
d'en sortir. Qui aurait osé parler le premier de soumission? on avait
juré avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient,
ainsi qu'on tenait à la fosse, quand il y en avait un sous un
éboulement. Ça se devait, ils étaient là-bas à une bonne école pour
savoir se résigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours,
lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'âge de douze ans; et leur
dévouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers
de leur métier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort,
une vantardise du sacrifice.
Chez les Maheu, la soirée fut affreuse. Tous se taisaient, assis
devant le feu mourant, où fumait la dernière pâtée d'escaillage.
Après avoir vidé les matelas poignée à poignée, on s'était décidé
l'avant-veille à vendre pour trois francs le coucou; et la pièce
semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait
plus de son bruit. Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait
d'autre luxe que la boîte de carton rose, un ancien cadeau de Maheu,
auquel la Maheude tenait comme à un bijou. Les deux bonnes chaises
étaient parties, le père Bonnemort et les enfants se serraient sur un
vieux banc moussu, rentré du jardin. Et le crépuscule livide qui
tombait semblait augmenter le froid.
--Quoi faire? répéta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.
Étienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de
l'impératrice, collés contre le mur. Il les en aurait arrachés depuis
longtemps, sans la famille qui les défendait, pour l'ornement. Aussi
murmura-t-il, les dents serrées:
--Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous
regardent crever!
--Si je portais la boîte? reprit la femme toute pâle, après une
hésitation.
Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tête sur
la poitrine, s'était redressé.
--Non, je ne veux pas!
Péniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la pièce. Était-ce
Dieu possible, d'en être réduit à cette misère! le buffet sans une
miette, plus rien à vendre, pas même une idée pour avoir un pain! Et
le feu qui allait s'éteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle
avait envoyée le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui était
revenue les mains vides, en disant que la Compagnie défendait la
glane. Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si
l'on volait quelqu'un, à ramasser les brins de charbon perdus! La
petite, désespérée, racontait qu'un homme l'avait menacée d'une gifle;
puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser
battre.
--Et ce bougre de Jeanlin? cria la mère, où est-il encore, je vous le
demande?... Il devait apporter de la salade: on en aurait brouté
comme des bêtes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas. Hier
déjà, il a découché. Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a
toujours l'air d'avoir le ventre plein.
--Peut-être, dit Étienne, ramasse-t-il des sous sur la route.
Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.
--Si je savais ça!... Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer
et me tuer ensuite.
Maheu, de nouveau, s'était affaissé, au bord de la table. Lénore et
Henri, étonnés qu'on ne mangeât pas, commençaient à geindre; tandis
que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la
langue dans sa bouche, pour tromper sa faim. Personne ne parla plus,
tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le
grand-père toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se
tournaient en hydropisie, le père asthmatique, les genoux enflés
d'eau, la mère et les petits travaillés de la scrofule et de l'anémie
héréditaires. Sans doute, le métier voulait ça; on ne s'en plaignait
que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et déjà l'on
tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver
à souper. Quoi faire, où aller, mon Dieu?
Alors, dans le crépuscule dont la morne tristesse assombrissait de
plus en plus la pièce, Étienne, qui hésitait depuis un instant, se
décida, le coeur crevé.
--Attendez-moi, dit-il. Je vais voir quelque part.
Et il sortit. L'idée de la Mouquette lui était venue. Elle devait
bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers. Cela le fâchait,
d'être ainsi forcé de retourner à Réquillart: cette fille lui
baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne
lâchait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle,
s'il le fallait.
--Moi aussi, je vais voir, dit à son tour la Maheude. C'est trop
bête.
Elle rouvrit la porte derrière le jeune homme et la rejeta violemment,
laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarté d'un
bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer. Dehors, une courte
réflexion l'arrêta. Puis, elle entra chez les Levaque.
--Dis donc, je t'ai prêté un pain, l'autre jour. Si tu me le rendais.
Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'était guère encourageant;
et la maison sentait la misère plus que la sienne.
La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu éteint, tandis que
Levaque, soûlé par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la
table. Adossé au mur, Bouteloup frottait machinalement ses épaules,
avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mangé les économies, et
qui s'étonne d'avoir à se serrer le ventre.
--Un pain, ah! ma chère, répondit la Levaque. Moi qui voulais t'en
emprunter un autre!
Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui
écrasa la face contre la table.
--Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ça te brûle les boyaux!... Au lieu
de te faire payer à boire, est-ce que tu n'aurais pas dû demander
vingt sous à un ami?
Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la saleté du
ménage, abandonné depuis si longtemps déjà, qu'une odeur insupportable
s'exhalait du carreau. Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son
fils, ce gueux de Bébert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle
criait que ce serait un fameux débarras, s'il ne revenait plus. Puis,
elle dit qu'elle allait se coucher. Au moins, elle aurait chaud.
Elle bouscula Bouteloup.
--Allons, houp! montons... Le feu est mort, pas besoin d'allumer la
chandelle pour voir les assiettes vides... Viens-tu à la fin, Louis?
Je te dis que nous nous couchons. On se colle, ça soulage... Et que
ce nom de Dieu de saoulard crève ici de froid tout seul!
Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa résolument par les
jardins, pour se rendre chez les Pierron. Des rires s'entendaient.
Elle frappa, et il y eut un brusque silence. On mit une grande minute
à lui ouvrir.
--Tiens! c'est toi, s'écria la Pierronne en affectant une vive
surprise. Je croyais que c'était le médecin.
Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis
devant un grand feu de houille.
--Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas. La figure a l'air bonne,
c'est dans le ventre que ça le travaille. Alors, il lui faut de la
chaleur, on brûle tout ce qu'on a.
Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair
grasse. Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade.
D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur
de lapin: bien sûr qu'on avait déménagé le plat. Des miettes
traînaient sur la table; et, au beau milieu, elle aperçut une
bouteille de vin oubliée.
--Maman est allée à Montsou pour tâcher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne. Nous nous morfondons à l'attendre.
Mais sa voix s'étrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et
elle aussi était tombée sur la bouteille. Tout de suite, elle se
remit, elle raconta l'histoire: oui, c'était du vin, les bourgeois de
la Piolaine lui avaient apporté cette bouteille-là pour son homme, à
qui le médecin ordonnait du bordeaux. Et elle ne tarissait pas en
remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas
fière, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-même ses aumônes!
--Je sais, dit la Maheude, je les connais.
Son coeur se serrait à l'idée que le bien va toujours aux moins
pauvres. Jamais ça ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porté
de l'eau à la rivière. Comment ne les avait-elle pas vus dans le
coron? Peut-être tout de même en aurait-elle tiré quelque chose.
--J'étais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait
plus gras chez vous que chez nous... As-tu seulement du vermicelle, à
charge de revanche?
La Pierronne se désespéra bruyamment.
--Rien du tout, ma chère. Pas ce qui s'appelle un grain de semoule...
Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point réussi. Nous allons
nous coucher sans souper.
A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle
tapa du poing contre la porte. C'était cette coureuse de Lydie
qu'elle avait enfermée, disait-elle, pour la punir de n'être rentrée
qu'à cinq heures, après toute une journée de vagabondage. On ne
pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.
Cependant, la Maheude restait debout, sans se décider à partir. Ce
grand feu la pénétrait d'un bien-être douloureux, la pensée qu'on
mangeait là, lui creusait l'estomac davantage. Évidemment, ils
avaient renvoyé la vieille et enfermé la petite, pour bâfrer leur
lapin. Ah! on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ça
portait bonheur à sa maison!
--Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.
Dehors, la nuit était tombée, et la lune, derrière des nuages,
éclairait la terre d'une clarté louche. Au lieu de retraverser les
jardins, la Maheude fit le tour, désolée, n'osant rentrer chez elle.
Mais, le long des façades mortes, toutes les portes sentaient la
famine et sonnaient le creux. A quoi bon frapper? c'était misère et
compagnie. Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de
l'oignon elle-même était partie, cette odeur forte qui annonçait le
coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur
des vieux caveaux, l'humidité des trous où rien ne vit. Les bruits
vagues se mouraient, des larmes étouffées, des jurons perdus; et, dans
le silence qui s'alourdissait peu à peu, on entendait venir le sommeil
de la faim, l'écrasement des corps jetés en travers des lits, sous les
cauchemars des ventres vides.
Comme elle passait devant l'église, elle vit une ombre filer
rapidement. Un espoir la fit se hâter, car elle avait reconnu le curé
de Montsou, l'abbé Joire, qui disait la messe le dimanche à la
chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, où le
règlement de quelque affaire l'avait appelé. Le dos rond, il courait
de son air d'homme gras et doux, désireux de vivre en paix avec tout
le monde. S'il avait fait sa course à la nuit, ce devait être pour ne
pas se compromettre au milieu des mineurs. On disait du reste qu'il
venait d'obtenir de l'avancement. Même, il s'était promené déjà avec
son successeur, un abbé maigre, aux yeux de braise rouge.
--Monsieur le curé, monsieur le curé, bégaya la Maheude.
Mais il ne s'arrêta point.
--Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.
Elle se retrouvait devant chez elle. Ses jambes ne la portaient plus,
et elle rentra.
Personne n'avait bougé. Maheu était toujours au bord de la table,
abattu. Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc,
pour avoir moins froid. Et on ne s'était pas dit une parole, seule la
chandelle avait brûlé, si courte, que la lumière elle-même bientôt
leur manquerait. Au bruit de la porte, les enfants tournèrent la
tête; mais, en voyant que la mère ne rapportait rien, ils se remirent
à regarder par terre, renfonçant une grosse envie de pleurer, de peur
qu'on ne les grondât. La Maheude était retombée à sa place, près du
feu mourant. On ne la questionna point, le silence continua. Tous
avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore à causer;
et c'était maintenant une attente anéantie, sans courage, l'attente
dernière du secours qu'Étienne, peut-être, allait déterrer quelque
part. Les minutes s'écoulaient, ils finissaient par ne plus y
compter.
Lorsque Étienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de
pommes de terre, cuites et refroidies.
--Voilà tout ce que j'ai trouvé, dit-il.
Chez la Mouquette, le pain manquait également: c'était son dîner
qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout
son coeur.
--Merci, répondit-il à la Maheude qui lui offrait sa part. J'ai mangé
là-bas.
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