A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

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Il se tut, mais son bras, toujours tendu dans le vide, désignait
l'ennemi, là-bas, il ne savait où, d'un bout à l'autre de la terre.
Cette fois, la clameur de la foule fut si haute, que les bourgeois de
Montsou l'entendirent et regardèrent du côté de Vandame, pris
d'inquiétude à l'idée de quelque éboulement formidable. Des oiseaux
de nuit s'élevaient au-dessus des bois, dans le grand ciel clair.

Lui, tout de suite, voulut conclure:

--Camarades, quelle est votre décision?... Votez-vous la continuation
de la grève?

--Oui! oui! hurlèrent les voix.

--Et quelles mesures arrêtez-vous?... Notre défaite est certaine, si
des lâches descendent demain.

Les voix reprirent, avec leur souffle de tempête:

--Mort aux lâches!

--Vous décidez donc de les rappeler au devoir, à la foi jurée...
Voici ce que nous pourrions faire: nous présenter aux fosses, ramener
les traîtres par notre présence, montrer à la Compagnie que nous
sommes tous d'accord et que nous mourrons plutôt que de céder.

--C'est cela, aux fosses! aux fosses!

Depuis qu'il parlait, Étienne avait cherché Catherine, parmi les têtes
pâles, grondantes devant lui. Elle n'y était décidément pas. Mais il
voyait toujours Chaval, qui affectait de ricaner en haussant les
épaules, dévoré de jalousie, prêt à se vendre pour un peu de cette
popularité.

--Et, s'il y a des mouchards parmi nous, camarades, continua Étienne,
qu'ils se méfient, on les connaît... Oui, je vois des charbonniers de
Vandame, qui n'ont pas quitté leur fosse...

--C'est pour moi que tu dis ça? demanda Chaval d'un air de bravade.

--Pour toi ou pour un autre... Mais, puisque tu parles, tu devrais
comprendre que ceux qui mangent n'ont rien à faire avec ceux qui ont
faim. Tu travailles à Jean-Bart...

Une voix gouailleuse interrompit:

--Oh! il travaille... Il a une femme qui travaille pour lui.

Chaval jura, le sang au visage.

--Nom de Dieu! c'est défendu de travailler, alors?

--Oui! cria Étienne, quand les camarades endurent la misère pour le
bien de tous, c'est défendu de se mettre en égoïste et en cafard du
côté des patrons. Si la grève était générale, il y a longtemps que
nous serions les maîtres... Est-ce qu'un seul homme de Vandame aurait
dû descendre, lorsque Montsou a chômé? Le grand coup, ce serait que le
travail s'arrêtât dans le pays entier, chez monsieur Deneulin comme
ici. Entends-tu? Il n'y a que des traîtres aux tailles de Jean-Bart,
vous êtes tous des traîtres!

Autour de Chaval, la foule devenait menaçante, des poings se levaient,
des cris: A mort! à mort! commençaient à gronder. Il avait blêmi.
Mais, dans sa rage de triompher d'Étienne, une idée le redressa.

--Écoutez-moi donc! Venez demain à Jean-Bart, et vous verrez si je
travaille!... Nous sommes des vôtres, on m'a envoyé vous dire ça.
Faut éteindre les feux, faut que les machineurs, eux aussi, se mettent
en grève. Tant mieux si les pompes s'arrêtent! l'eau crèvera les
fosses, tout sera foutu!

On l'applaudit furieusement à son tour, et dès lors Étienne lui-même
fut débordé. Des orateurs se succédaient sur le tronc d'arbre,
gesticulant dans le bruit, lançant des propositions farouches.
C'était le coup de folie de la foi, l'impatience d'une secte
religieuse, qui, lasse d'espérer le miracle attendu, se décidait à le
provoquer enfin. Les têtes, vidées par la famine, voyaient rouge,
rêvaient d'incendie et de sang, au milieu d'une gloire d'apothéose, où
montait le bonheur universel. Et la lune tranquille baignait cette
houle, la forêt profonde ceignait de son grand silence ce cri de
massacre. Seules, les mousses gelées craquaient sous les talons;
tandis que les hêtres, debout dans leur force, avec les délicates
ramures de leurs branches, noires sur le ciel blanc, n'apercevaient ni
n'entendaient les êtres misérables, qui s'agitaient à leur pied.

Il y eut des poussées, la Maheude se retrouva près de Maheu, et l'un
et l'autre, sortis de leur bon sens, emportés dans la lente
exaspération dont ils étaient travaillés depuis des mois, approuvèrent
Levaque, qui renchérissait en demandant la tête des ingénieurs.
Pierron avait disparu. Bonnemort et Mouque causaient à la fois,
disaient des choses vagues et violentes, qu'on ne distinguait pas.
Par blague, Zacharie réclama la démolition des églises, pendant que
Mouquet, sa crosse à la main, en tapait la terre, histoire simplement
d'augmenter le bruit. Les femmes s'enrageaient: la Levaque, les
poings aux hanches, s'empoignait avec Philomène, qu'elle accusait
d'avoir ri; la Mouquette parlait de démonter les gendarmes à coups de
pied quelque part; la Brûlé, qui venait de gifler Lydie, en la
retrouvant sans panier ni salade, continuait d'allonger des claques
dans le vide, pour tous les patrons qu'elle aurait voulu tenir. Un
instant, Jeanlin était resté suffoqué, Bébert ayant appris par un
galibot que madame Rasseneur les avait vus voler Pologne; mais,
lorsqu'il eut décidé qu'il retournerait lâcher furtivement la bête, à
la porte de l'Avantage, il hurla plus fort, il ouvrit son couteau
neuf, dont il brandissait la lame, glorieux de la faire luire.

--Camarades! camarades! répétait Étienne épuisé, enroué à vouloir
obtenir une minute de silence, pour s'entendre définitivement.

Enfin, on l'écouta.

--Camarades! demain matin, à Jean-Bart, est-ce convenu?

--Oui, oui, à Jean-Bart! mort aux traîtres!

L'ouragan de ces trois mille voix emplit le ciel et s'éteignit dans la
clarté pure de la lune.




Cinquième partie



I


A quatre heures, la lune s'était couchée, il faisait une nuit très
noire. Tout dormait encore chez les Deneulin, la vieille maison de
briques restait muette et sombre, portes et fenêtres closes, au bout
du vaste jardin mal tenu qui la séparait de la fosse Jean-Bart. Sur
l'autre façade, passait la route déserte de Vandame, un gros bourg,
caché derrière la forêt, à trois kilomètres environ.

Deneulin, las d'avoir passé, la veille, une partie de la journée au
fond, ronflait, le nez contre le mur, lorsqu'il rêva qu'on l'appelait.
Il finit par s'éveiller, entendit réellement une voix, courut ouvrir
la fenêtre. C'était un de ses porions, debout dans le jardin.

--Quoi donc? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est une révolte, la moitié des hommes ne veulent plus
travailler et empêchent les autres de descendre.

Il comprenait mal, la tête lourde et bourdonnante de sommeil, saisi
par le grand froid, comme par une douche glacée.

--Forcez-les à descendre, sacrebleu! bégaya-t-il.

--Voilà une heure que ça dure, reprit le porion. Alors, nous avons eu
l'idée de venir vous chercher. Il n'y a que vous qui leur ferez
peut-être entendre raison.

--C'est bien, j'y vais.

Vivement, il s'habilla, l'esprit net maintenant, très inquiet. On
aurait pu piller la maison, ni la cuisinière, ni le domestique n'avait
bougé. Mais, de l'autre côté du palier, des voix alarmées
chuchotaient; et, lorsqu'il sortit, il vit s'ouvrir la porte de ses
filles, qui toutes deux parurent, vêtues de peignoirs blancs, passés à
la hâte.

--Père, qu'y a-t-il?

L'aînée, Lucie, avait vingt-deux ans déjà, grande, brune, l'air
superbe; tandis que Jeanne, la cadette, âgée de dix-neuf ans à peine,
était petite, les cheveux dorés, d'une grâce caressante.

--Rien de grave, répondit-il pour les rassurer. Il paraît que des
tapageurs font du bruit, là-bas. Je vais voir.

Mais elles se récrièrent, elles ne voulaient pas le laisser partir
sans qu'il prît quelque chose de chaud. Autrement, il leur rentrerait
malade, l'estomac délabré, comme toujours. Lui, se débattait, donnait
sa parole d'honneur qu'il était trop pressé.

--Écoute, finit par dire Jeanne en se pendant à son cou, tu vas boire
un petit verre de rhum et manger deux biscuits; ou je reste comme ça,
tu es obligé de m'emporter avec toi.

Il dut se résigner, en jurant que les biscuits l'étoufferaient. Déjà,
elles descendaient devant lui, chacune avec son bougeoir. En bas,
dans la salle à manger, elles s'empressèrent de le servir, l'une
versant le rhum, l'autre courant à l'office chercher un paquet de
biscuits. Ayant perdu leur mère très jeunes, elles s'étaient élevées
toutes seules, assez mal, gâtées par leur père, l'aînée hantée du rêve
de chanter sur les théâtres, la cadette folle de peinture, d'une
hardiesse de goût qui la singularisait. Mais, lorsque le train avait
dû être diminué, à la suite de gros embarras d'affaires, il était
brusquement poussé, chez ces filles d'air extravagant, des ménagères
très sages et très rusées, dont l'oeil découvrait les erreurs de
centimes, dans les comptes. Aujourd'hui, avec leurs allures
garçonnières d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les
sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs
toilettes, arrivaient enfin à rendre décente la gêne croissante de la
maison.

--Mange, papa, répétait Lucie.

Puis, remarquant la préoccupation où il retombait, silencieux,
assombri, elle fut reprise de peur.

--C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?... Dis donc, nous
restons avec toi, on se passera de nous à ce déjeuner.

Elle parlait d'une partie projetée pour le matin. Madame Hennebeau
devait aller, avec sa calèche, chercher d'abord Cécile, chez les
Grégoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes à
Marchiennes, déjeuner aux Forges, où la femme du directeur les avait
invitées. C'était une occasion pour visiter les ateliers, les hauts
fourneaux et les fours à coke.

--Bien sûr, nous restons, déclara Jeanne à son tour.

Mais il se fâchait.

--En voilà une idée! Je vous répète que ce n'est rien... Faites-moi
le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf
heures, comme c'est convenu.

Il les embrassa, il se hâta de partir. On entendit le bruit de ses
bottes qui se perdait sur la terre gelée du jardin.

Jeanne enfonça soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie
mettait les biscuits sous clef. La pièce avait la propreté froide des
salles où la table est maigrement servie. Et toutes deux profitaient
de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'était resté
à la débandade. Une serviette traînait, le domestique serait grondé.
Enfin, elles remontèrent.

Pendant qu'il coupait au plus court, par les allées étroites de son
potager, Deneulin songeait à sa fortune compromise, à ce denier de
Montsou, ce million qu'il avait réalisé en rêvant de le décupler, et
qui courait aujourd'hui de si grands risques. C'était une suite
ininterrompue de mauvaises chances, des réparations énormes et
imprévues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le désastre
de cette crise industrielle, juste à l'heure où les bénéfices
commençaient. Si la grève éclatait chez lui, il était par terre. Il
poussa une petite porte: les bâtiments de la fosse se devinaient, dans
la nuit noire, à un redoublement d'ombre, étoilé de quelques
lanternes.

Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation
rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingénieurs. On
ne s'était pas contenté d'élargir le puits d'un mètre cinquante et de
le creuser jusqu'à sept cent huit mètres de profondeur, on l'avait
équipé à neuf, machine neuve, cages neuves, tout un matériel neuf,
établi d'après les derniers perfectionnements de la science; et même
une recherche d'élégance se retrouvait jusque dans les constructions,
un hangar de criblage à lambrequin découpé, un beffroi orné d'une
horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en
chevet de chapelle renaissance, que la cheminée surmontait d'une
spirale de mosaïque, faite de briques noires et de briques rouges. La
pompe était placée sur l'autre puits de la concession, à la vieille
fosse Gaston-Marie, uniquement réservée pour l'épuisement. Jean-Bart,
à droite et à gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui
d'un ventilateur à vapeur et celui des échelles.

Le matin, dès trois heures, Chaval était arrivé le premier, débauchant
les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou
et demander une augmentation de cinq centimes par berline. Bientôt,
les quatre cents ouvriers du fond avaient débordé de la baraque dans
la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris.
Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la
pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en
sabots, le paletot sur les épaules à cause du grand froid, barraient
le puits; et les porions s'étaient enroués à vouloir mettre de
l'ordre, à les supplier d'être raisonnables, de ne pas empêcher de
descendre ceux qui en avaient la bonne volonté.

Mais Chaval s'emporta, quand il aperçut Catherine en culotte et en
veste, la tête serrée dans le béguin bleu. Il lui avait, en se
levant, signifié brutalement de rester couchée. Elle, désespérée de
cet arrêt du travail, l'avait suivi tout de même, car il ne lui
donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour
lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur
l'obsédait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, où
finissaient les herscheuses sans pain et sans gîte.

--Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici?

Elle bégaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait
travailler.

--Alors, tu te mets contre moi, garce!... Rentre tout de suite, ou je
te raccompagne à coups de sabot dans le derrière!

Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, résolue à voir
comment tourneraient les choses.

Deneulin arrivait par l'escalier du criblage. Malgré la faible clarté
des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scène, cette cohue noyée
d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs,
les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots. Dans la nef,
neuve et encore propre, la besogne arrêtée attendait: la machine, sous
pression, avait de légers sifflements de vapeur; les cages demeuraient
pendues aux câbles immobiles; les berlines, abandonnées en route,
encombraient les dalles de fonte. On venait de prendre à peine
quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie. Mais
un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail
recommencerait.

--Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il à pleine
voix. Qu'est-ce qui vous fâche? Expliquez-moi ça, nous allons nous
entendre.

D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant
beaucoup de travail. Autoritaire, l'allure brusque, il tâchait
d'abord de les conquérir par une bonhomie qui avait des éclats de
clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient
surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec
eux, le premier au danger, dès qu'un accident épouvantait la fosse.
Deux fois, après des coups de grisou, on l'avait descendu, lié par une
corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient.

--Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir
répondu de vous. Vous savez que j'ai refusé un poste de gendarmes...
Parlez tranquillement, je vous écoute.

Tous se taisaient maintenant, gênés, s'écartant de lui; et ce fut
Chaval qui finit par dire:

--Voilà, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer à travailler, il
nous faut cinq centimes de plus par berline.

Il parut surpris.

--Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne
me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau
tarif, comme la Régie de Montsou.

--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de même dans
le vrai. Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de
cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement,
avec les marchandages actuels... Nous voulons cinq centimes de plus,
n'est-ce pas, vous autres?

Des voix approuvèrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes
violents. Peu à peu, tous se rapprochaient en un cercle étroit.

Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme
amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de céder à la
tentation d'en saisir un par la peau du cou. Il préféra discuter,
parler raison.

--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut.
Seulement, je ne puis pas vous les donner. Si je vous les donnais, je
serais simplement fichu... Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi
d'abord, pour que vous viviez. Et je suis à bout, la moindre
augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute... Il y a
deux ans, rappelez-vous, lors de la dernière grève, j'ai cédé, je le
pouvais encore. Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins été
ruineuse, car voici deux années que je me débats... Aujourd'hui,
j'aimerais mieux lâcher la boutique tout de suite, que de ne savoir,
le mois prochain, où prendre de l'argent pour vous payer.

Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maître qui leur contait si
franchement ses affaires. Les autres baissaient le nez, têtus,
incrédules, refusant de s'entrer dans le crâne qu'un chef ne gagnât
pas des millions sur ses ouvriers.

Alors, Deneulin insista. Il expliquait sa lutte contre Montsou
toujours aux aguets, prêt à le dévorer, s'il avait un soir la
maladresse de se casser les reins. C'était une concurrence sauvage,
qui le forçait aux économies, d'autant plus que la grande profondeur
de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition
défavorable à peine compensée par la forte épaisseur des couches de
houille. Jamais il n'aurait haussé les salaires, à la suite de la
dernière grève, sans la nécessité où il s'était trouvé d'imiter
Montsou, de peur de voir ses hommes le lâcher. Et il les menaçait du
lendemain, quel beau résultat pour eux, s'ils l'obligeaient à vendre,
de passer sous le joug terrible de la Régie! Lui, ne trônait pas au
loin, dans un tabernacle ignoré; il n'était pas un de ces actionnaires
qui paient des gérants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a
jamais vus; il était un patron, il risquait autre chose que son
argent, il risquait son intelligence, sa santé, sa vie. L'arrêt du
travail allait être la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de
stock, et il fallait pourtant qu'il expédiât les commandes. D'autre
part, le capital de son outillage ne pouvait dormir. Comment
tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui
avaient confiées ses amis? Ce serait la faillite.

--Et voilà, mes braves! dit-il en terminant. Je voudrais vous
convaincre... On ne demande pas à un homme de s'égorger lui-même,
n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous
laisse vous mettre en grève, c'est comme si je me coupais le cou.

Il se tut. Des grognements coururent. Une partie des mineurs
semblait hésiter. Plusieurs retournèrent près du puits.

--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre... Quels sont
ceux qui veulent travailler?

Catherine s'était avancée une des premières. Mais Chaval, furieux, la
repoussa, en criant:

--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lâchent
les camarades!

Dès lors, la conciliation parut impossible. Les cris recommençaient,
des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les
écraser contre les murs. Un instant, le directeur, désespéré, essaya
de lutter seul, de réduire violemment cette foule; mais c'était une
folie inutile, il dut se retirer. Et il resta quelques minutes, au
fond du bureau du receveur, essoufflé sur une chaise, si éperdu de son
impuissance, que pas une idée ne lui venait. Enfin, il se calma, il
dit à un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce
dernier eut consenti à l'entretien, il congédia le monde du geste.

--Laissez-nous.

L'idée de Deneulin était de voir ce que ce gaillard avait dans le
ventre. Dès les premiers mots, il le sentit vaniteux, dévoré de
passion jalouse. Alors, il le prit par la flatterie, affecta de
s'étonner qu'un ouvrier de son mérite compromît de la sorte son
avenir. A l'entendre, il avait depuis longtemps jeté les yeux sur lui
pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrément de le
nommer porion, plus tard. Chaval l'écoutait, silencieux, les poings
d'abord serrés, puis peu à peu détendus. Tout un travail s'opérait au
fond de son crâne: s'il s'entêtait dans la grève, il n'y serait jamais
que le lieutenant d'Étienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait,
celle de passer parmi les chefs. Une chaleur d'orgueil lui montait à
la face et le grisait. Du reste, la bande de grévistes, qu'il
attendait depuis le matin, ne viendrait plus à cette heure; quelque
obstacle avait dû l'arrêter, des gendarmes peut-être: il n'était que
temps de se soumettre. Mais il n'en refusait pas moins de la tête, il
faisait l'homme incorruptible, à grandes tapes indignées sur son
coeur. Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donné par lui à
ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les décider à
descendre.

Deneulin resta caché, les porions eux-mêmes se tinrent à l'écart.
Pendant une heure, ils entendirent Chaval pérorer, discuter, debout
sur une berline de la recette. Une partie des ouvriers le huaient,
cent vingt s'en allèrent, exaspérés, s'obstinant dans la résolution
qu'il leur avait fait prendre. Il était déjà plus de sept heures, le
jour se levait, très clair, un jour gai de grande gelée. Et, tout
d'un coup, le branle de la fosse recommença, la besogne arrêtée
continuait. Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea,
déroulant et enroulant les câbles des bobines. Puis, au milieu du
vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient,
s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots,
de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les
moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.

--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous là? cria Chaval à Catherine qui
attendait son tour. Veux-tu bien descendre et ne pas flâner!

A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec
Cécile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prêtes, très élégantes
malgré leurs toilettes vingt fois refaites. Mais Deneulin s'étonna,
en apercevant Négrel qui accompagnait la calèche à cheval. Quoi donc,
les hommes en étaient? Alors, madame Hennebeau expliqua de son air
maternel qu'on l'avait effrayée, que les chemins étaient pleins de
mauvaises figures, disait-on, et qu'elle préférait emmener un
défenseur. Négrel riait, les rassurait: rien d'inquiétant, des
menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter
une pierre dans une vitre. Encore joyeux de son succès, Deneulin
raconta la révolte réprimée de Jean-Bart. Maintenant, il se disait
bien tranquille. Et, sur la route de Vandame, pendant que ces
demoiselles montaient en voiture, tous s'égayaient de cette journée
superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frémissement
qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop,
s'ils avaient collé l'oreille contre la terre.

--Eh bien! c'est convenu, répéta madame Hennebeau. Ce soir, vous
venez chercher ces demoiselles et vous dînez avec nous... madame
Grégoire m'a également promis de venir reprendre Cécile.

--Comptez sur moi, répondit Deneulin.

La calèche partit du côté de Vandame. Jeanne et Lucie s'étaient
penchées, pour rire encore à leur père, resté debout au bord du
chemin; tandis que Négrel trottait galamment, derrière les roues qui
fuyaient.

On traversa la forêt, on prit la route de Vandame à Marchiennes.
Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda à madame Hennebeau si
elle connaissait la Côte-Verte; et celle-ci, malgré son séjour de cinq
ans déjà dans le pays, avoua qu'elle n'était jamais allée de ce côté.
Alors, on fit un détour. Le Tartaret, à la lisière du bois, était une
lande inculte, d'une stérilité volcanique, sous laquelle, depuis des
siècles, brûlait une mine de houille incendiée. Cela se perdait dans
la légende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du
ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, où les
herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient
pas même eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles
flambaient au fond de cet enfer. Les roches calcinées, rouge sombre,
se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lèpre. Du
soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures. La nuit,
les braves qui osaient risquer un oeil à ces trous, juraient y voir
des flammes, les âmes criminelles en train de grésiller dans la braise
intérieure. Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs
chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient
continuellement. Et, ainsi qu'un miracle d'éternel printemps, au
milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Côte-Verte se dressait
avec ses gazons toujours verts, ses hêtres dont les feuilles se
renouvelaient sans cesse, ses champs où mûrissaient jusqu'à trois
récoltes. C'était une serre naturelle, chauffée par l'incendie des
couches profondes. Jamais la neige n'y séjournait. L'énorme bouquet
de verdure, à côté des arbres dépouillés de la forêt, s'épanouissait
dans cette journée de décembre, sans que la gelée en eût même roussi
les bords.

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