Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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Bientôt, la calèche fila en plaine. Négrel plaisantait la légende,
expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine,
par la fermentation des poussières du charbon; quand on ne pouvait
s'en rendre maître, il brûlait sans fin; et il citait une fosse de
Belgique qu'on avait inondée, en détournant et en jetant dans le puits
une rivière. Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient à
chaque minute la voiture, depuis un instant. Ils passaient
silencieux, avec des regards obliques, dévisageant ce luxe qui les
forçait à se ranger. Leur nombre augmentait toujours, les chevaux
durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe. Que se
passait-il donc, pour que ce peuple fût ainsi par les chemins? Ces
demoiselles s'effrayaient, Négrel commençait à flairer quelque
bagarre, dans la campagne frémissante; et ce fut un soulagement
lorsqu'on arriva enfin à Marchiennes. Sous le soleil qui semblait les
éteindre, les batteries des fours à coke et les tours des hauts
fourneaux lâchaient des fumées, dont la suie éternelle pleuvait dans
l'air.
II
A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure déjà, poussant les
berlines jusqu'au relais; et elle était trempée d'un tel flot de
sueur, qu'elle s'arrêta un instant pour s'essuyer la face.
Du fond de la taille, où il tapait à la veine avec les camarades du
marchandage, Chaval s'étonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement
des roues. Les lampes brûlaient mal, la poussière du charbon
empêchait de voir.
--Quoi donc? cria-t-il.
Quand elle lui eut répondu qu'elle allait fondre bien sûr, et qu'elle
se sentait le coeur qui se décrochait, il répliqua furieusement:
--Bête, fais comme nous, ôte ta chemise!
C'était à sept cent huit mètres, au nord, dans la première voie de la
veine Désirée, que trois kilomètres séparaient de l'accrochage.
Lorsqu'ils parlaient de cette région de la fosse, les mineurs du pays
pâlissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parlé de
l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tête, en
hommes qui préféraient ne point causer de ces profondeurs de braise
ardente. A mesure que les galeries s'enfonçaient vers le nord, elles
se rapprochaient du Tartaret, elles pénétraient dans l'incendie
intérieur, qui, là-haut, calcinait les roches. Les tailles, au point
où l'on en était arrivé, avaient une température moyenne de
quarante-cinq degrés. On s'y trouvait en pleine cité maudite, au
milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les
fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables.
Catherine, qui avait déjà enlevé sa veste, hésita, puis ôta également
sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serrée aux
hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit à rouler.
--Tout de même, ça ira mieux, dit-elle à voix haute.
Dans son étouffement, il y avait une vague peur. Depuis cinq jours
qu'ils travaillaient là, elle songeait aux contes dont on avait bercé
son enfance, à ces herscheuses du temps jadis qui brûlaient sous le
Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas répéter. Sans
doute, elle était trop grande maintenant pour croire de pareilles
bêtises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle
avait vu sortir du mur une fille rouge comme un poêle, avec des yeux
pareils à des tisons? Cette idée redoublait ses sueurs.
Au relais, à quatre-vingts mètres de la taille, une autre herscheuse
prenait la berline et la roulait à quatre-vingts mètres plus loin,
jusqu'au pied du plan incliné, pour que le receveur l'expédiât avec
celles qui descendaient des voies d'en haut.
--Fichtre! tu te mets à ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de
trente ans, quand elle aperçut Catherine en chemise. Moi je ne peux
pas, les galibots du plan m'embêtent avec leurs saletés.
--Ah bien! répliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je
souffre trop.
Elle repartit, poussant une berline vide. Le pis était que, dans
cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du
Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable. On côtoyait d'anciens
travaux, une galerie abandonnée de Gaston-Marie, très profonde, où un
coup de grisou, dix ans plus tôt, avait incendié la veine, qui brûlait
toujours, derrière le «corroi», le mur d'argile bâti là et réparé
continuellement, afin de limiter le désastre. Privé d'air, le feu
aurait dû s'éteindre; mais sans doute des courants inconnus
l'avivaient, il s'entretenait depuis dix années, il chauffait l'argile
du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en
recevait au passage la cuisson. Et c'était le long de ce
muraillement, sur une longueur de plus de cent mètres, que se faisait
le roulage, dans une température de soixante degrés.
Après deux voyages, Catherine étouffa de nouveau. Heureusement, la
voie était large et commode, dans cette veine Désirée, une des plus
épaisses de la région. La couche avait un mètre quatre-vingt-dix, les
ouvriers pouvaient travailler debout. Mais ils auraient préféré le
travail à col tordu, et un peu de fraîcheur.
--Ah! ça, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, dès qu'il
cessa d'entendre remuer Catherine. Qui est-ce qui m'a fichu une rosse
de cette espèce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler!
Elle était au bas de la taille, appuyée sur sa pelle; et un malaise
l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbécile,
sans obéir. Elle les voyait mal, à la lueur rougeâtre des lampes,
entièrement nus comme des bêtes, si noirs, si encrassés de sueur et de
charbon, que leur nudité ne la gênait pas. C'était une besogne
obscure, des échines de singe qui se tendaient, une vision infernale
de membres roussis, s'épuisant au milieu de coups sourds et de
gémissements. Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les
rivelaines s'arrêtèrent de taper, et ils la plaisantèrent d'avoir ôté
sa culotte.
--Eh! tu vas l'enrhumer, méfie-toi!
--C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour
deux!
--Oh! faudrait voir. Relève ça. Plus haut! plus haut!
Alors, Chaval, sans se fâcher de ces rires, retomba sur elle.
--Ça y est-il, nom de Dieu!... Ah! pour les saletés, elle est bonne.
Elle resterait là, à en entendre jusqu'à demain.
Péniblement, Catherine s'était décidée à emplir sa berline; puis, elle
la poussa. La galerie était trop large pour qu'elle pût s'arc-bouter
aux deux côtés des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, où
ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur,
les bras raidis en avant, la taille cassée. Et, dès qu'elle longeait
le corroi, le supplice du feu recommençait, la sueur tombait aussitôt
de tout son corps, en gouttes énormes, comme une pluie d'orage. A
peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée elle aussi
d'une boue noire. Sa chemise étroite, comme trempée d'encre, collait
à sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des
cuisses; et elle en était si douloureusement bridée, qu'il lui fallut
lâcher encore la besogne.
Qu'avait-elle donc, ce jour-là? Jamais elle ne s'était senti ainsi du
coton dans les os. Ça devait être un mauvais air. L'aérage ne se
faisait pas, au fond de cette voie éloignée. On y respirait toutes
sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit
bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes
refusaient de brûler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait
plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la
quinzaine à l'autre. Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet
air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en
haut des gaz légers qui s'allument et foudroient tous les chantiers
d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre.
Depuis son enfance, elle en avait tellement avalé, qu'elle s'étonnait
de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu.
N'en pouvant plus, elle éprouva un besoin d'ôter sa chemise. Cela
tournait à la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient,
la brûlaient. Elle résista, voulut rouler encore, fut forcée de se
remettre debout. Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait
au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fiévreuse,
qu'elle aurait arraché la peau, si elle avait pu. Et, nue maintenant,
pitoyable, ravalée au trot de la femelle quêtant sa vie par la boue
des chemins, elle besognait, la croupe barbouillée de suie, avec de la
crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre. A quatre
pattes, elle poussait.
Mais un désespoir lui vint, elle n'était pas soulagée, d'être nue.
Quoi ôter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il
lui semblait sentir un étau la serrer aux tempes. Elle tomba sur les
genoux. La lampe, calée dans le charbon de la berline, lui parut
s'éteindre. Seule, l'intention d'en remonter la mèche surnageait, au
milieu de ses idées confuses. Deux fois elle voulut l'examiner, et
les deux fois, à mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle
la vit pâlir, comme si elle aussi eût manqué de souffle. Brusquement,
la lampe s'éteignit. Alors, tout roula au fond des ténèbres, une
meule tournait dans sa tête, son coeur défaillait, s'arrêtait de
battre, engourdi à son tour par la fatigue immense qui endormait ses
membres. Elle s'était renversée, elle agonisait dans l'air
d'asphyxie, au ras du sol.
--Je crois, nom de Dieu! qu'elle flâne encore, gronda la voix de
Chaval.
Il écouta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues.
--Eh! Catherine, sacrée couleuvre!
La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine
ne répondait.
--Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi!
Rien ne remuait, toujours le même silence de mort. Furieux, il
descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter
dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie. Béant, il la
regardait. Qu'avait-elle donc? Ce n'était pas une frime au moins,
histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baissée pour
lui éclairer la face, menaça de s'éteindre. Il la releva, la baissa
de nouveau, finit par comprendre: ça devait être un coup de mauvais
air. Sa violence était tombée, le dévouement du mineur s'éveillait,
en face du camarade en péril. Déjà il criait qu'on lui apportât sa
chemise; et il avait saisi à pleins bras la fille nue et évanouie, il
la soulevait le plus haut possible. Quand on lui eut jeté sur les
épaules leurs vêtements, il partit au pas de course, soutenant d'une
main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre. Les galeries
profondes se déroulaient, il galopait, prenait à droite, prenait à
gauche, allait chercher la vie dans l'air glacé de la plaine, que
soufflait le ventilateur. Enfin, un bruit de source l'arrêta, le
ruissellement d'une infiltration coulant de la roche. Il se trouvait
à un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait
autrefois Gaston-Marie. L'aérage y soufflait en un vent de tempête,
la fraîcheur y était si grande, qu'il fut secoué d'un frisson,
lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa maîtresse toujours
sans connaissance, les yeux fermés.
--Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague... Tiens-toi un peu
que je trempe ça dans l'eau.
Il s'effarait de la voir si molle. Pourtant, il put tremper sa
chemise dans la source, et il lui en lava la figure. Elle était comme
une morte, enterrée déjà au fond de la terre, avec son corps fluet de
fille tardive, où les formes de la puberté hésitaient encore. Puis,
un frémissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses
cuisses de petite misérable, déflorée avant l'âge. Elle ouvrit les
yeux, elle bégaya:
--J'ai froid.
--Ah! j'aime mieux ça, par exemple! cria Chaval soulagé.
Il la rhabilla, glissa aisément la chemise, jura de la peine qu'il eut
à passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup. Elle
restait étourdie, ne comprenait pas où elle se trouvait, ni pourquoi
elle était nue. Quand elle se souvint, elle fut honteuse. Comment
avait-elle osé enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on
l'avait aperçue ainsi, sans un mouchoir à la taille seulement, pour se
cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il
venait de l'apporter là, au milieu de tous les camarades faisant la
haie. Quelle idée aussi d'avoir écouté son conseil et de s'être mis
le derrière à l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne
devaient pas même savoir si elle l'avait rond ou carré, tellement il
galopait raide.
--Bigre! mais je crève de froid, dit-il en se rhabillant à son tour.
Jamais elle ne l'avait vu si gentil. D'ordinaire, pour une bonne
parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises.
Cela aurait été si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pénétrait,
dans l'alanguissement de sa fatigue. Elle lui sourit, elle murmura:
--Embrasse-moi.
Il l'embrassa, il se coucha près d'elle, en attendant qu'elle pût
marcher.
--Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier là-bas, car je n'en
pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais
si tu savais comme on cuit, au fond de la voie!
--Bien sûr, répondit-il, on serait mieux sous les arbres... Tu as du
mal dans ce chantier, ça, je m'en doute, ma pauvre fille.
Elle fut si touchée de l'entendre en convenir, qu'elle fit la
vaillante.
--Oh! c'est une mauvaise disposition. Puis, aujourd'hui, l'air est
empoisonné... Mais tu verras, tout à l'heure, si je suis une
couleuvre. Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi,
j'y crèverais plutôt que de lâcher.
Il y eut un silence. Lui, la tenait d'un bras à la taille, en la
serrant contre sa poitrine, pour l'empêcher d'attraper du mal. Elle,
bien qu'elle se sentît déjà la force de retourner au chantier,
s'oubliait avec délices.
--Seulement, continua-t-elle très bas, je voudrais bien que tu fusses
plus gentil... Oui, on est si content, quand on s'aime un peu.
Et elle se mit à pleurer doucement.
--Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi.
Elle ne répondit que d'un hochement de tête. Souvent, il y avait des
hommes qui prenaient des femmes, pour les avoir, en se fichant de leur
bonheur à elles. Ses larmes coulaient plus chaudes, cela la
désespérait maintenant, de songer à la bonne vie qu'elle mènerait, si
elle était tombée sur un autre garçon, dont elle aurait senti toujours
le bras passé ainsi à sa taille. Un autre? et l'image vague de cet
autre se dressait dans sa grosse émotion. Mais c'était fini, elle
n'avait plus que le désir de vivre jusqu'au bout avec celui-là, s'il
voulait seulement ne pas la bousculer si fort.
--Alors, dit-elle, tâche donc d'être comme ça de temps en temps.
Des sanglots lui coupèrent la parole, et il l'embrassa de nouveau.
--Es-tu bête!... Tiens! je jure d'être gentil. On n'est pas plus
méchant qu'un autre, va!
Elle le regardait, elle recommençait à sourire dans ses larmes.
Peut-être qu'il avait raison, on n'en rencontrait guère, des femmes
heureuses. Puis, bien qu'elle se défiât de son serment, elle
s'abandonnait à la joie de le voir aimable. Mon Dieu! si cela avait
pu durer! Tous deux s'étaient repris; et, comme ils se serraient d'une
longue étreinte, des pas les firent se mettre debout. Trois
camarades, qui les avaient vus passer, arrivaient pour savoir.
On repartit ensemble. Il était près de dix heures, et l'on déjeuna
dans un coin frais, avant de se remettre à suer au fond de la taille.
Mais ils achevaient la double tartine de leur briquet, ils allaient
boire une gorgée de café à leur gourde, lorsqu'une rumeur, venue des
chantiers lointains, les inquiéta. Quoi donc? était-ce un accident
encore? Ils se levèrent, ils coururent. Des haveurs, des herscheuses,
des galibots les croisaient à chaque instant; et aucun ne savait, tous
criaient, ça devait être un grand malheur. Peu à peu, la mine entière
s'effarait, des ombres affolées débouchaient des galeries, les
lanternes dansaient, filaient dans les ténèbres. Où était-ce?
pourquoi ne le disait-on pas?
Tout d'un coup, un porion passa en criant:
--On coupe les câbles! on coupe les câbles!
Alors, la panique souffla. Ce fut un galop furieux au travers des
voies obscures. Les têtes se perdaient. A propos de quoi coupait-on
les câbles? et qui les coupait, lorsque les hommes étaient au fond?
Cela paraissait monstrueux.
Mais la voix d'un autre porion éclata, puis se perdit.
--Ceux de Montsou coupent les câbles! Que tout le monde sorte!
Quand il eut compris, Chaval arrêta net Catherine. L'idée qu'il
rencontrerait là-haut ceux de Montsou, s'il sortait, lui engourdissait
les jambes. Elle était donc venue, cette bande qu'il croyait aux
mains des gendarmes! Un instant, il songea à rebrousser chemin et à
remonter par Gaston-Marie; mais la manoeuvre ne s'y faisait plus. Il
jurait, hésitant, cachant sa peur, répétant que c'était bête de courir
comme ça. On n'allait pas les laisser au fond, peut-être!
La voix du porion retentit de nouveau, se rapprocha.
--Que tout le monde sorte! Aux échelles! aux échelles!
Et Chaval fut emporté avec les camarades. Il bouscula Catherine, il
l'accusa de ne pas courir assez fort. Elle voulait donc qu'ils
restassent seuls dans la fosse, à crever de faim? car les brigands de
Montsou étaient capables de casser les échelles, sans attendre que le
monde fût sorti. Cette supposition abominable acheva de les détraquer
tous, il n'y eut plus, le long des galeries, qu'une débandade enragée,
une course de fous à qui arriverait le premier, pour remonter avant
les autres. Des hommes criaient que les échelles étaient cassées, que
personne ne sortirait. Et, quand ils commencèrent à déboucher par
groupes épouvantés dans la salle d'accrochage, ce fut un véritable
engouffrement: ils se jetaient vers le puits, ils s'écrasaient à
l'étroite porte du goyot des échelles; tandis qu'un vieux palefrenier,
qui venait prudemment de faire rentrer les chevaux à l'écurie, les
regardait d'un air de dédaigneuse insouciance, habitué aux nuits
passées dans la fosse, certain qu'on le tirerait toujours de là.
--Nom de Dieu! veux-tu monter devant moi! dit Chaval à Catherine. Au
moins, je te tiendrai, si tu tombes.
Ahurie, suffoquée par cette course de trois kilomètres qui l'avait
encore une fois trempée de sueur, elle s'abandonnait, sans comprendre,
aux remous de la foule. Alors, il la tira par le bras, à le lui
briser; et elle jeta une plainte, ses larmes jaillirent: déjà il
oubliait son serment, jamais elle ne serait heureuse.
--Passe donc! hurla-t-il.
Mais il lui faisait trop peur. Si elle montait devant lui, tout le
temps il la brutaliserait. Aussi résistait-elle, pendant que le flot
éperdu des camarades les repoussait de côté. Les filtrations du puits
tombaient à grosses gouttes, et le plancher de l'accrochage, ébranlé
par le piétinement, tremblait au-dessus du bougnou, du puisard vaseux,
profond de dix mètres. Justement, c'était à Jean-Bart, deux ans plus
tôt, qu'un terrible accident, la rupture d'un câble, avait culbuté la
cage au fond du bougnou, dans lequel deux hommes s'étaient noyés. Et
tous y songeaient, on allait tous y rester, si l'on s'entassait sur
les planches.
--Sacrée tête de pioche! cria Chaval, crève donc, je serai débarrassé!
Il monta, et elle le suivit.
Du fond au jour, il y avait cent deux échelles, d'environ sept mètres,
posées chacune sur un étroit palier qui tenait la largeur du goyot, et
dans lequel un trou carré permettait à peine le passage des épaules.
C'était comme une cheminée plate, de sept cents mètres de hauteur,
entre la paroi du puits et la cloison du compartiment d'extraction, un
boyau humide, noir et sans fin, où les échelles se superposaient,
presque droites, par étages réguliers. Il fallait vingt-cinq minutes
à un homme solide pour gravir cette colonne géante. D'ailleurs, le
goyot ne servait plus que dans les cas de catastrophe.
Catherine, d'abord, monta gaillardement. Ses pieds nus étaient faits
à l'escaillage tranchant des voies et ne souffraient pas des échelons
carrés, recouverts d'une tringle de fer, qui empêchait l'usure. Ses
mains, durcies par le roulage, empoignaient sans fatigue les montants,
trop gros pour elles. Et même cela l'occupait, la sortait de son
chagrin, cette montée imprévue, ce long serpent d'hommes se coulant,
se hissant, trois par échelle, si bien que la tête déboucherait au
jour, lorsque la queue traînerait encore sur le bougnou. On n'en
était pas là, les premiers devaient se trouver à peine au tiers du
puits. Personne ne parlait plus, seuls les pieds roulaient avec un
bruit sourd; tandis que les lampes, pareilles à des étoiles
voyageuses, s'espaçaient de bas en haut, en une ligne toujours
grandissante.
Derrière elle, Catherine entendit un galibot compter les échelles.
Cela lui donna l'idée de les compter aussi. On en avait déjà monté
quinze, et l'on arrivait à un accrochage. Mais, au même instant, elle
se heurta dans les jambes de Chaval. Il jura, en lui criant de faire
attention. De proche en proche, toute la colonne s'arrêtait,
s'immobilisait. Quoi donc? que se passait-il? et chacun retrouvait sa
voix pour questionner et s'épouvanter. L'angoisse augmentait depuis
le fond, l'inconnu de là-haut les étranglait davantage, à mesure
qu'ils se rapprochaient du jour. Quelqu'un annonça qu'il fallait
redescendre, que les échelles étaient cassées. C'était la
préoccupation de tous, la peur de se trouver dans le vide. Une autre
explication descendit de bouche en bouche, l'accident d'un haveur
glissé d'un échelon. On ne savait au juste, des cris empêchaient
d'entendre, est-ce qu'on allait coucher là? Enfin, sans qu'on fût
mieux renseigné, la montée reprit, du même mouvement lent et pénible,
au milieu du roulement des pieds et de la danse des lampes. Ce serait
pour plus haut, bien sûr, les échelles cassées.
A la trente-deuxième échelle, comme on dépassait un troisième
accrochage, Catherine sentit ses jambes et ses bras se raidir.
D'abord, elle avait éprouvé à la peau des picotements légers.
Maintenant, elle perdait la sensation du fer et du bois, sous les
pieds et dans les mains. Une douleur vague, peu à peu cuisante, lui
chauffait les muscles. Et, dans l'étourdissement qui l'envahissait,
elle se rappelait les histoires du grand-père Bonnemort, du temps
qu'il n'y avait pas de goyot et que des gamines de dix ans sortaient
le charbon sur leurs épaules, le long des échelles plantées à nu; si
bien que, lorsqu'une d'elles glissait, ou que simplement un morceau de
houille déboulait d'un panier, trois ou quatre enfants dégringolaient
du coup, la tête en bas. Les crampes de ses membres devenaient
insupportables, jamais elle n'irait au bout.
De nouveaux arrêts lui permirent de respirer. Mais la terreur qui,
chaque fois, soufflait d'en haut, achevait de l'étourdir. Au-dessus
et au-dessous d'elle, les respirations s'embarrassaient, un vertige se
dégageait de cette ascension interminable, dont la nausée la secouait
avec les autres. Elle suffoquait, ivre de ténèbres, exaspérée de
l'écrasement des parois contre sa chair. Et elle frissonnait aussi de
l'humidité, le corps en sueur sous les grosses gouttes qui la
trempaient. On approchait du niveau, la pluie battait si fort,
qu'elle menaçait d'éteindre les lampes.
Deux fois, Chaval interrogea Catherine, sans obtenir de réponse. Que
fichait-elle là-dessous, est-ce qu'elle avait laissé tomber sa langue?
Elle pouvait bien lui dire si elle tenait bon. On montait depuis une
demi-heure; mais si lourdement, qu'il en était seulement à la
cinquante-neuvième échelle. Encore quarante-trois. Catherine finit
par bégayer qu'elle tenait bon tout de même. Il l'aurait traitée de
couleuvre, si elle avait avoué sa lassitude. Le fer des échelons
devait lui entamer les pieds, il lui semblait qu'on la sciait là,
jusqu'à l'os. Après chaque brassée, elle s'attendait à voir ses mains
lâcher les montants, pelées et roidies au point de ne pouvoir fermer
les doigts; et elle croyait tomber en arrière, les épaules arrachées,
les cuisses démanchées, dans leur continuel effort. C'était surtout
du peu de pente des échelles qu'elle souffrait, de cette plantation
presque droite, qui l'obligeait de se hisser à la force des poignets,
le ventre collé contre le bois. L'essoufflement des haleines à
présent couvrait le roulement des pas, un râle énorme, décuplé par la
cloison du goyot, s'élevait du fond, expirait au jour. Il y eut un
gémissement, des mots coururent, un galibot venait de s'ouvrir le
crâne à l'arête d'un palier.
Et Catherine montait. On dépassa le niveau. La pluie avait cessé, un
brouillard alourdissait l'air de cave, empoisonné d'une odeur de vieux
fers et de bois humide. Machinalement, elle s'obstinait tout bas à
compter: quatre-vingt-une, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois;
encore dix-neuf. Ces chiffres, répétés, la soutenaient seuls de leur
balancement rythmique. Elle n'avait plus conscience de ses
mouvements. Quand elle levait les yeux, les lampes tournoyaient en
spirale. Son sang coulait, elle se sentait mourir, le moindre souffle
allait la précipiter. Le pis était que ceux d'en bas poussaient
maintenant, et que la colonne entière se ruait, cédant à la colère
croissante de sa fatigue, au besoin furieux de revoir le soleil. Des
camarades, les premiers, étaient sortis; il n'y avait donc pas
d'échelles cassées; mais l'idée qu'on pouvait en casser encore, pour
empêcher les derniers de sortir, lorsque d'autres respiraient déjà
là-haut, achevait de les rendre fous. Et, comme un nouvel arrêt se
produisait, des jurons éclatèrent, tous continuèrent à monter, se
bousculant, passant sur les corps, à qui arriverait quand même.
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