Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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Alors, Catherine tomba. Elle avait crié le nom de Chaval, dans un
appel désespéré. Il n'entendit pas, il se battait, il enfonçait les
côtes d'un camarade, à coups de talon, pour être avant lui. Elle fut
roulée, piétinée. Dans son évanouissement, elle rêvait: il lui
semblait qu'elle était une des petites herscheuses de jadis, et qu'un
morceau de charbon, glissé d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la
jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou. Cinq
échelles seulement restaient à gravir, on avait mis près d'une heure.
Jamais elle ne sut comment elle était arrivée au jour, portée par des
épaules, maintenue par l'étranglement du goyot. Brusquement, elle se
trouva dans un éblouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante
qui la huait.
III
Dès le matin, avant le jour, un frémissement avait agité les corons,
ce frémissement qui s'enflait à cette heure par les chemins, dans la
campagne entière. Mais le départ convenu n'avait pu avoir lieu, une
nouvelle se répandait, des dragons et des gendarmes battaient la
plaine. On racontait qu'ils étaient arrivés de Douai pendant la nuit,
on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prévenant
M. Hennebeau; même une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le
domestique, qui portait la dépêche au télégraphe. Les mineurs
serraient les poings, guettaient les soldats, derrière leurs
persiennes, à la clarté pâle du petit jour.
Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit
circula, rassurant les impatients. C'était une fausse alerte, une
simple promenade militaire, ainsi que le général en ordonnait parfois
depuis la grève, sur le désir du préfet de Lille. Les grévistes
exécraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir
trompés par la promesse d'une intervention conciliante, qui se
bornait, tous les huit jours, à faire défiler des troupes dans
Montsou, pour les tenir en respect. Aussi, lorsque les dragons et les
gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, après
s'être contentés d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur
la terre dure, les mineurs se moquèrent-ils de cet innocent de préfet,
avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient
chauffer. Jusqu'à neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air
paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le
pavé, les dos débonnaires des derniers gendarmes. Au fond de leurs
grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tête dans
la plume. A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir
en voiture, laissant M. Hennebeau au travail sans doute, car l'hôtel,
clos et muet, semblait mort. Aucune fosse ne se trouvait gardée
militairement, c'était l'imprévoyance fatale à l'heure du danger, la
bêtise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut
commettre de fautes, dès qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des
faits. Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent
enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous décidé la
veille, dans la forêt.
D'ailleurs, Étienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point,
là-bas, à Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il
comptait. Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis était
que deux ou trois bandes, déjà en chemin, allaient compromettre la
cause, s'il ne se mettait pas quand même à leur tête. Près d'une
centaine, partis avant le jour, avaient dû se réfugier sous les hêtres
de la forêt, en attendant les autres. Souvarine, que le jeune homme
monta consulter, haussa les épaules: dix gaillards résolus faisaient
plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert
devant lui, il refusa d'en être. Cela menaçait de tourner encore au
sentiment, lorsqu'il aurait suffi de brûler Montsou, ce qui était très
simple. Comme Étienne sortait par l'allée de la maison, il aperçut
Rasseneur assis devant la cheminée de fonte, très pâle, tandis que sa
femme, grandie dans son éternelle robe noire, l'invectivait en paroles
tranchantes et polies.
Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole. Un pareil rendez-vous
était sacré. Cependant, la nuit avait calmé leur fièvre à tous; lui,
maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir
était de se trouver là-bas, pour maintenir les camarades dans le bon
droit. La Maheude approuva d'un signe. Étienne répétait avec
complaisance qu'il fallait agir révolutionnairement, sans attenter à
la vie des personnes. Avant de partir, il refusa sa part d'un pain,
qu'on lui avait donné la veille, avec une bouteille de genièvre; mais
il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de
combattre le froid; même il en emporta une gourde pleine. Alzire
garderait les enfants. Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir
trop couru la veille, était resté au lit.
On ne s'en alla point ensemble, par prudence. Depuis longtemps,
Jeanlin avait disparu. Maheu et la Maheude filèrent de leur côté,
obliquant vers Montsou, tandis qu'Étienne se dirigea vers la forêt, où
il voulait rejoindre les camarades. En route, il rattrapa une bande
de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brûlé et la Levaque: elles
mangeaient en marchant des châtaignes que la Mouquette avait
apportées, elles en avalaient les pelures pour que ça leur tînt
davantage à l'estomac. Mais, dans la forêt, il ne trouva personne,
les camarades déjà étaient à Jean-Bart. Alors, il prit sa course, il
arriva devant la fosse, au moment où Levaque et une centaine d'autres
pénétraient sur le carreau. De partout, des mineurs débouchaient, les
Maheu par la grande route, les femmes à travers champs, tous débandés,
sans chefs, sans armes, coulant naturellement là, ainsi qu'une eau
débordée qui suit les pentes. Étienne aperçut Jeanlin, grimpé sur une
passerelle, installé comme au spectacle. Il courut plus fort, il
entra avec les premiers. On était à peine trois cents.
Il y eut une hésitation, lorsque Deneulin se montra en haut de
l'escalier qui conduisait à la recette.
--Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte.
Après avoir vu disparaître la calèche, d'où ses filles lui riaient
encore, il était revenu à la fosse, repris d'une vague inquiétude.
Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu,
l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait
avec le maître-porion, lorsqu'on lui avait signalé l'approche des
grévistes. Vivement, il s'était posté à une fenêtre du criblage; et,
devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la
conscience immédiate de son impuissance. Comment défendre ces
bâtiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une
vingtaine de ses ouvriers autour de lui. Il était perdu.
--Que voulez-vous? répéta-t-il, blême de colère rentrée, faisant un
effort pour accepter courageusement son désastre.
Il y eut des poussées et des grondements dans la foule. Étienne finit
par se détacher, en disant:
--Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal. Mais il faut que le
travail cesse partout.
Deneulin le traita carrément d'imbécile.
--Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous
arrêtez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de
fusil dans le dos, à bout portant... Oui, mes hommes sont au fond, et
ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord!
Cette rudesse de parole souleva une clameur. Maheu dut retenir
Levaque, qui se précipitait, menaçant, pendant qu'Étienne parlementait
toujours, cherchant à convaincre Deneulin de la légitimité de leur
action révolutionnaire. Mais celui-ci répondait par le droit au
travail. D'ailleurs, il refusait de discuter ces bêtises, il voulait
être le maître chez lui. Son seul remords était de n'avoir pas là
quatre gendarmes pour balayer cette canaille.
--Parfaitement, c'est ma faute, je mérite ce qui m'arrive. Avec des
gaillards de votre espèce, il n'y a que la force. C'est comme le
gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions. Vous le
flanquerez à bas, voilà tout, quand il vous aura fourni des armes.
Étienne, frémissant, se contenait encore. Il baissa la voix.
--Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos
ouvriers. Je ne réponds pas d'être maître de mes camarades. Vous
pouvez éviter un malheur.
--Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas
de mon exploitation, vous n'avez rien à débattre avec moi... Il n'y a
que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les
maisons.
Des vociférations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout
l'insultaient. Et lui, continuant à leur tenir tête, éprouvait un
soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire.
Puisque c'était la ruine de toute façon, il trouvait lâches les
platitudes inutiles. Mais leur nombre augmentait toujours, près de
cinq cents déjà se ruaient vers la porte, et il allait se faire
écharper, lorsque son maître-porion le tira violemment en arrière.
--De grâce, Monsieur!... Ça va être un massacre. A quoi bon faire
tuer des hommes pour rien?
Il se débattait, il protesta, dans un dernier cri, jeté à la foule.
--Tas de bandits, vous verrez ça, quand nous serons redevenus les plus
forts!
On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande
contre l'escalier, dont la rampe fut tordue. C'étaient les femmes qui
poussaient, glapissantes, excitant les hommes. La porte céda tout de
suite, une porte sans serrure, fermée simplement au loquet. Mais
l'escalier était trop étroit, la cohue, écrasée, n'aurait pu entrer de
longtemps, si la queue des assiégeants n'avait pris le parti de passer
par les autres ouvertures. Alors, il en déborda de tous côtés, de la
baraque, du criblage, du bâtiment des chaudières. En moins de cinq
minutes, la fosse entière leur appartint, ils en battaient les trois
étages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emportés dans
l'élan de leur victoire sur ce patron qui résistait.
Maheu, effrayé, s'était élancé un des premiers, en disant à Étienne:
--Faut pas qu'ils le tuent!
Celui-ci courait déjà; puis, quand il eut compris que Deneulin s'était
barricadé dans la chambre des porions, il répondit:
--Après? est-ce que ce serait de notre faute? Un enragé pareil!
Cependant, il était plein d'inquiétude, trop calme encore pour céder à
ce coup de colère. Il souffrait aussi dans son orgueil de chef, en
voyant la bande échapper à son autorité, s'enrager en dehors de la
froide exécution des volontés du peuple, telle qu'il l'avait prévue.
Vainement, il réclamait du sang-froid, il criait qu'on ne devait pas
donner raison à leurs ennemis, par des actes de destruction inutile.
--Aux chaudières! hurlait la Brûlé. Éteignons les feux!
Levaque, qui avait trouvé une lime, l'agitait comme un poignard,
dominant le tumulte d'un cri terrible:
--Coupons les câbles! coupons les câbles!
Tous le répétèrent bientôt, seuls, Étienne et Maheu continuaient à
protester, étourdis, parlant dans le tumulte, sans obtenir le silence.
Enfin, le premier put dire:
--Mais il y a des hommes au fond, camarades!
Le vacarme redoubla, des voix partaient de toutes parts.
--Tant pis! fallait pas descendre!... C'est bien fait pour les
traîtres!... Oui, oui, qu'ils y restent!... Et puis, ils ont les
échelles!
Alors, quand cette idée des échelles les eut fait s'entêter davantage,
Étienne comprit qu'il devait céder. Dans la crainte d'un plus grand
désastre, il se précipita vers la machine, voulant au moins remonter
les cages, pour que les câbles, sciés au-dessus du puits, ne pussent
les broyer de leur poids énorme, en tombant sur elles. Le machineur
avait disparu, ainsi que les quelques ouvriers du jour; et il s'empara
de la barre de mise en train, il manoeuvra, pendant que Levaque et
deux autres grimpaient à la charpente de fonte, qui supportait les
molettes. Les cages étaient à peine fixées sur les verrous, qu'on
entendit le bruit strident de la lime mordant l'acier. Il se fit un
grand silence, ce bruit sembla emplir la fosse entière, tous levaient
la tête, regardaient, écoutaient, saisis d'émotion. Au premier rang,
Maheu se sentait gagner d'une joie farouche, comme si les dents de la
lime les eussent délivrés du malheur, en mangeant le câble d'un de ces
trous de misère, où l'on ne descendrait plus.
Mais la Brûlé avait disparu par l'escalier de la baraque, en hurlant
toujours:
--Faut renverser les feux! aux chaudières! aux chaudières!
Des femmes la suivaient. La Maheude se hâta pour les empêcher de tout
casser, de même que son homme avait voulu raisonner les camarades.
Elle était la plus calme, on pouvait exiger son droit, sans faire du
dégât chez le monde. Lorsqu'elle entra dans le bâtiment des
chaudières, les femmes en chassaient déjà les deux chauffeurs, et la
Brûlé, armée d'une grande pelle, accroupie devant un des foyers, le
vidait violemment, jetait le charbon incandescent sur le carreau de
briques, où il continuait à brûler avec une fumée noire. Il y avait
dix foyers pour les cinq générateurs. Bientôt, les femmes s'y
acharnèrent, la Levaque manoeuvrant sa pelle des deux mains, la
Mouquette se retroussant jusqu'aux cuisses afin de ne pas s'allumer,
toutes sanglantes dans le reflet d'incendie, suantes et échevelées de
cette cuisine de sabbat. Les tas de houille montaient, la chaleur
ardente gerçait le plafond de la vaste salle.
--Assez donc! cria la Maheude. La cambuse flambe.
--Tant mieux! répondit la Brûlé. Ce sera de la besogne faite... Ah!
nom de Dieu! je disais bien que je leur ferais payer la mort de mon
homme!
A ce moment, on entendit la voix aiguë de Jeanlin.
--Attention! je vas éteindre, moi! je lâche tout!
Entré un des premiers, il avait gambillé au travers de la cohue,
enchanté de cette bagarre, cherchant ce qu'il pourrait faire de mal;
et l'idée lui était venue de tourner les robinets de décharge, pour
lâcher la vapeur. Les jets partirent avec la violence de coups de
feu, les cinq chaudières se vidèrent d'un souffle de tempête, sifflant
dans un tel grondement de foudre, que les oreilles en saignaient.
Tout avait disparu au milieu de la vapeur, le charbon pâlissait, les
femmes n'étaient plus que des ombres aux gestes cassés. Seul,
l'enfant apparaissait, monté sur la galerie, derrière les tourbillons
de buée blanche, l'air ravi, la bouche fendue par la joie d'avoir
déchaîné cet ouragan.
Cela dura près d'un quart d'heure. On avait lancé quelques seaux
d'eau sur les tas, pour achever de les éteindre: toute menace
d'incendie était écartée. Mais la colère de la foule ne tombait pas,
fouettée au contraire. Des hommes descendaient avec des marteaux, les
femmes elles-mêmes s'armaient de barres de fer; et l'on parlait de
crever les générateurs, de briser les machines, de démolir la fosse.
Étienne, prévenu, se hâta d'accourir avec Maheu. Lui-même se grisait,
emporté dans cette fièvre chaude de revanche. Il luttait pourtant, il
les conjurait d'être calmes, maintenant que les câbles coupés, les
feux éteints, les chaudières vidées rendaient le travail impossible.
On ne l'écoutait toujours pas, il allait être débordé de nouveau,
lorsque des huées s'élevèrent dehors, à une petite porte basse, où
débouchait le goyot des échelles.
--A bas les traîtres!... Oh! les sales gueules de lâches!... A bas!
à bas!
C'était la sortie des ouvriers du fond qui commençait. Les premiers,
aveuglés par le grand jour, restaient là, à battre des paupières.
Puis, ils défilèrent, tâchant de gagner la route et de fuir.
--A bas les lâches! à bas les faux frères!
Toute la bande des grévistes était accourue. En moins de trois
minutes, il ne resta pas un homme dans les bâtiments, les cinq cents
de Montsou se rangèrent sur deux files, pour forcer à passer entre
cette double haie ceux de Vandame qui avaient eu la traîtrise de
descendre. Et, à chaque nouveau mineur apparaissant sur la porte du
goyot, avec les vêtements en loques et la boue noire du travail, les
huées redoublaient, des blagues féroces l'accueillaient: oh! celui-là,
trois pouces de jambes, et le cul tout de suite! et celui-ci, le nez
mangé par les garces du Volcan! et cet autre, dont les yeux pissaient
de la cire à fournir dix cathédrales! et cet autre, le grand sans
fesses, long comme un carême! Une herscheuse qui déboula, énorme, la
gorge dans le ventre et le ventre dans le derrière, souleva un rire
furieux. On voulait toucher, les plaisanteries s'aggravaient,
tournaient à la cruauté, des coups de poing allaient pleuvoir; pendant
que le défilé des pauvres diables continuait, grelottants, silencieux
sous les injures, attendant les coups d'un regard oblique, heureux
quand ils pouvaient enfin galoper hors de la fosse.
--Ah çà! combien sont-ils, là-dedans? demanda Étienne.
Il s'étonnait d'en voir sortir toujours, il s'irritait à l'idée qu'il
ne s'agissait pas de quelques ouvriers, pressés par la faim,
terrorisés par les porions. On lui avait donc menti, dans la forêt?
presque tout Jean-Bart était descendu. Mais un cri lui échappa, il se
précipita, en apercevant Chaval debout sur le seuil.
--Nom de Dieu! c'est à ce rendez-vous que tu nous fais venir?
Des imprécations éclataient, il y eut une poussée pour se jeter sur le
traître. Eh quoi! il avait juré avec eux, la veille, et on le
trouvait au fond, en compagnie des autres? C'était donc pour se foutre
du monde!
--Enlevez-le! au puits! au puits!
Chaval, blême de peur, bégayait, cherchait à s'expliquer. Mais
Étienne lui coupait la parole, hors de lui, pris de la fureur de la
bande.
--Tu as voulu en être, tu en seras... Allons! en marche, bougre de
mufle!
Une autre clameur couvrit sa voix. Catherine, à son tour, venait de
paraître, éblouie dans le clair soleil, effarée de tomber au milieu de
ces sauvages. Et, les jambes cassées des cent deux échelles, les
paumes saignantes, elle soufflait, lorsque la Maheude, en la voyant,
s'élança, la main haute.
--Ah! salope, toi aussi!... Quand ta mère crève de faim, tu la trahis
pour ton maquereau!
Maheu retint le bras, empêcha la gifle. Mais il secouait sa fille, il
s'enrageait comme sa femme à lui reprocher sa conduite, tous les deux
perdant la tête, criant plus fort que les camarades.
La vue de Catherine avait achevé d'exaspérer Étienne. Il répétait:
--En route! aux autres fosses! et tu viens avec nous, sale cochon!
Chaval eut à peine le temps de reprendre ses sabots à la baraque, et
de jeter son tricot de laine sur ses épaules glacées. Tous
l'entraînaient, le forçaient à galoper au milieu d'eux. Éperdue,
Catherine remettait également ses sabots, boutonnait à son cou la
vieille veste d'homme dont elle se couvrait depuis le froid; et elle
courut derrière son galant, elle ne voulait pas le quitter, car on
allait le massacrer, bien sûr.
Alors, en deux minutes, Jean-Bart se vida. Jeanlin, qui avait trouvé
une corne d'appel, soufflait, poussait des sons rauques, comme s'il
avait rassemblé des boeufs. Les femmes, la Brûlé, la Levaque, la
Mouquette relevaient leurs jupes pour courir; tandis que Levaque, une
hache à la main, la manoeuvrait ainsi qu'une canne de tambour-major.
D'autres camarades arrivaient toujours, on était près de mille, sans
ordre, coulant de nouveau sur la route en un torrent débordé. La voie
de sortie était trop étroite, des palissades furent rompues.
--Aux fosses! à bas les traîtres! plus de travail!
Et Jean-Bart tomba brusquement à un grand silence. Pas un homme, pas
un souffle. Deneulin sortit de la chambre des porions, et tout seul,
défendant du geste qu'on le suivît, il visita la fosse. Il était
pâle, très calme. D'abord, il s'arrêta devant le puits, leva les
yeux, regarda les câbles coupés: les bouts d'acier pendaient inutiles,
la morsure de la lime avait laissé une blessure vive, une plaie
fraîche qui luisait dans le noir des graisses. Ensuite, il monta à la
machine, en contempla la bielle immobile, pareille à l'articulation
d'un membre colossal frappé de paralysie, en toucha le métal refroidi
déjà, dont le froid lui donna un frisson, comme s'il avait touché un
mort. Puis, il descendit aux chaudières, marcha lentement devant les
foyers éteints, béants et inondés, tapa du pied sur les générateurs
qui sonnèrent le vide. Allons! c'était bien fini, sa ruine
s'achevait. Même s'il raccommodait les câbles, s'il rallumait les
feux, où trouverait-il des hommes? Encore quinze jours de grève, il
était en faillite. Et, dans cette certitude de son désastre, il
n'avait plus de haine contre les brigands de Montsou, il sentait la
complicité de tous, une faute générale, séculaire. Des brutes sans
doute, mais des brutes qui ne savaient pas lire et qui crevaient de
faim.
IV
Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gelée, sous le pâle
soleil d'hiver, s'en allait, débordait de la route, au travers des
champs de betteraves.
Dès la Fourche-aux-Boeufs, Étienne en avait pris le commandement.
Sans qu'on s'arrêtât, il criait des ordres, il organisait la marche.
Jeanlin, en tête, galopait en sonnant dans sa corne une musique
barbare. Puis, aux premiers rangs, les femmes s'avançaient,
quelques-unes armées de bâtons, la Maheude avec des yeux ensauvagés
qui semblaient chercher au loin la cité de justice promise; la Brûlé,
la Levaque, la Mouquette, allongeant toutes leurs jambes sous leurs
guenilles, comme des soldats partis pour la guerre. En cas de
mauvaise rencontre, on verrait bien si les gendarmes oseraient taper
sur des femmes. Et les hommes suivaient, dans une confusion de
troupeau, en une queue qui s'élargissait, hérissée de barres de fer,
dominée par l'unique hache de Levaque, dont le tranchant miroitait au
soleil. Étienne, au centre, ne perdait pas de vue Chaval, qu'il
forçait à marcher devant lui; tandis que Maheu, derrière, l'air
sombre, lançait des coups d'oeil sur Catherine, la seule femme parmi
ces hommes, s'obstinant à trotter près de son amant, pour qu'on ne lui
fît pas du mal. Des têtes nues s'échevelaient au grand air, on
n'entendait que le claquement des sabots, pareil à un galop de bétail
lâché, emporté dans la sonnerie sauvage de Jeanlin.
Mais, tout de suite, un nouveau cri s'éleva.
--Du pain! du pain! du pain!
Il était midi, la faim des six semaines de grève s'éveillait dans les
ventres vides, fouettée par cette course en plein champ. Les croûtes
rares du matin, les quelques châtaignes de la Mouquette, étaient loin
déjà; et les estomacs criaient, et cette souffrance s'ajoutait à la
rage contre les traîtres.
--Aux fosses! plus de travail! du pain!
Étienne, qui avait refusé de manger sa part, au coron, éprouvait dans
la poitrine une sensation insupportable d'arrachement. Il ne se
plaignait pas; mais, d'un geste machinal, il prenait sa gourde de
temps à autre, il avalait une gorgée de genièvre, si frissonnant,
qu'il croyait avoir besoin de ça pour aller jusqu'au bout. Ses joues
s'échauffaient, une flamme allumait ses yeux. Cependant, il gardait
sa tête, il voulait encore éviter les dégâts inutiles.
Comme on arrivait au chemin de Joiselle, un haveur de Vandame, qui
s'était joint à la bande par vengeance contre son patron, jeta les
camarades vers la droite, en hurlant:
--A Gaston-Marie! faut arrêter la pompe! faut que les eaux démolissent
Jean-Bart!
La foule entraînée tournait déjà, malgré les protestations d'Étienne,
qui les suppliait de laisser épuiser les eaux. A quoi bon détruire
les galeries? cela révoltait son coeur d'ouvrier, malgré son
ressentiment. Maheu, lui aussi, trouvait injuste de s'en prendre à
une machine. Mais le haveur lançait toujours son cri de vengeance, et
il fallut qu'Étienne criât plus fort:
--A Mirou! il y a des traîtres au fond!... A Mirou! à Mirou!
D'un geste, il avait refoulé la bande sur le chemin de gauche, tandis
que Jeanlin, reprenant la tête, soufflait plus fort. Un grand remous
se produisit. Gaston-Marie, pour cette fois, était sauvé.
Et les quatre kilomètres qui les séparaient de Mirou furent franchis
en une demi-heure, presque au pas de course, à travers la plaine
interminable. Le canal, de ce côté, la coupait d'un long ruban de
glace. Seuls, les arbres dépouillés des berges, changés par la gelée
en candélabres géants, en rompaient l'uniformité plate, prolongée et
perdue dans le ciel de l'horizon, comme dans une mer. Une ondulation
des terrains cachait Montsou et Marchiennes, c'était l'immensité nue.
Ils arrivaient à la fosse, lorsqu'ils virent un porion se planter sur
une passerelle du criblage, pour les recevoir. Tous connaissaient
bien le père Quandieu, le doyen des porions de Montsou, un vieux tout
blanc de peau et de poils, qui allait sur ses soixante-dix ans, un
vrai miracle de belle santé dans les mines.
--Qu'est-ce que vous venez fiche par ici, tas de galvaudeux?
cria-t-il.
La bande s'arrêta. Ce n'était plus un patron, c'était un camarade; et
un respect les retenait devant ce vieil ouvrier.
--Il y a des hommes au fond, dit Étienne. Fais-les sortir.
--Oui, il y a des hommes, reprit le père Quandieu, il y en a bien six
douzaines, les autres ont eu peur de vous, méchants bougres!... Mais
je vous préviens qu'il n'en sortira pas un, ou que vous aurez affaire
à moi!
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