Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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--Pardon, murmura la voix d'Hippolyte au travers de la porte, j'ai vu
monter Monsieur...
Le domestique était entré, le désordre de la chambre le consterna.
--Mon Dieu! c'est vrai, la chambre qui n'est pas faite! Aussi Rose est
sortie en me lâchant tout le ménage sur le dos!
M. Hennebeau avait caché le flacon dans sa main, et il le serrait à
le briser.
--Que voulez-vous?
--Monsieur, c'est encore un homme... Il arrive de Crèvecoeur, il a
une lettre.
--Bien! laissez-moi, dites-lui d'attendre.
Sa femme avait couché là! Quand il eut poussé le verrou, il rouvrit sa
main, il regarda le flacon, qui s'était marqué en rouge dans sa chair.
Brusquement, il voyait, il entendait, cette ordure se passait chez lui
depuis des mois. Il se rappelait son ancien soupçon, les frôlements
contre les portes, les pieds nus s'en allant la nuit par la maison
silencieuse. Oui, c'était sa femme qui montait coucher là!
Tombé sur une chaise, en face du lit qu'il contemplait fixement, il
demeura de longues minutes comme assommé. Un bruit le réveilla, on
frappait à la porte, on essayait d'ouvrir. Il reconnut la voix du
domestique.
--Monsieur... Ah! Monsieur s'est enfermé...
--Quoi encore?
--Il paraît que ça presse, les ouvriers cassent tout. Deux autres
hommes sont en bas. Il y a aussi des dépêches.
--Fichez-moi la paix! dans un instant!
L'idée qu'Hippolyte aurait découvert lui-même le flacon, s'il avait
fait la chambre le matin, venait de le glacer. Et, d'ailleurs, ce
domestique devait savoir, il avait trouvé vingt fois le lit chaud
encore de l'adultère, des cheveux de madame traînant sur l'oreiller,
des traces abominables souillant les linges. S'il s'acharnait à le
déranger, c'était méchamment. Peut-être était-il demeuré l'oreille
collée à la porte, excité par la débauche de ses maîtres.
Alors, M. Hennebeau ne bougea plus. Il regardait toujours le lit. Le
long passé de souffrance se déroulait, son mariage avec cette femme,
leur malentendu immédiat de coeur et de chair, les amants qu'elle
avait eus sans qu'il s'en doutât, celui qu'il lui avait toléré pendant
dix ans, comme on tolère un goût immonde à une malade. Puis, c'était
leur arrivée à Montsou, un espoir fou de la guérir, des mois
d'alanguissement, d'exil ensommeillé, l'approche de la vieillesse qui
allait enfin la lui rendre. Puis, leur neveu débarquait, ce Paul dont
elle devenait la mère, auquel elle parlait de son coeur mort, enterré
sous la cendre à jamais. Et, mari imbécile, il ne prévoyait rien, il
adorait cette femme qui était la sienne, que des hommes avaient eue,
que lui seul ne pouvait avoir! Il l'adorait d'une passion honteuse, au
point de tomber à genoux, si elle avait bien voulu lui donner le reste
des autres! Le reste des autres, elle le donnait à cet enfant.
Un coup de timbre lointain, à ce moment, fit tressaillir M. Hennebeau.
Il le reconnut, c'était le coup que l'on frappait, d'après ses ordres,
lorsque arrivait le facteur. Il se leva, il parla à voix haute, dans
un flot de grossièreté, dont sa gorge douloureuse crevait malgré lui.
--Ah! je m'en fous! ah! je m'en fous, de leurs dépêches et de leurs
lettres!
Maintenant, une rage l'envahissait, le besoin d'un cloaque, pour y
enfoncer de telles saletés à coups de talon. Cette femme était une
salope, il cherchait des mots crus, il en souffletait son image.
L'idée brusque du mariage qu'elle poursuivait d'un sourire si
tranquille entre Cécile et Paul, acheva de l'exaspérer. Il n'y avait
donc même plus de passion, plus de jalousie, au fond de cette
sensualité vivace? Ce n'était à cette heure qu'un joujou pervers,
l'habitude de l'homme, une récréation prise comme un dessert
accoutumé. Et il l'accusait de tout, il innocentait presque l'enfant,
auquel elle avait mordu, dans ce réveil d'appétit, ainsi qu'on mord au
premier fruit vert, volé sur la route. Qui mangerait-elle, jusqu'où
tomberait-elle, quand elle n'aurait plus des neveux complaisants,
assez pratiques pour accepter, dans leur famille, la table, le lit et
la femme?
On gratta timidement à la porte, la voix d'Hippolyte se permit de
souffler par le trou de la serrure:
--Monsieur, le courrier... Et il y a aussi monsieur Dansaert qui est
revenu, en disant qu'on s'égorge...
--Je descends, nom de Dieu!
Qu'allait-il leur faire? les chasser à leur retour de Marchiennes,
comme des bêtes puantes dont il ne voulait plus sous son toit. Il
prendrait une trique, il leur crierait de porter ailleurs le poison de
leur accouplement. C'était de leurs soupirs, de leurs haleines
confondues, dont s'alourdissait la tiédeur moite de cette chambre;
l'odeur pénétrante qui l'avait suffoqué, c'était l'odeur de musc que
la peau de sa femme exhalait, un autre goût pervers, un besoin charnel
de parfums violents; et il retrouvait ainsi la chaleur, l'odeur de la
fornication, l'adultère vivant, dans les pots qui traînaient dans les
cuvettes encore pleines, dans le désordre des linges, des meubles, de
la pièce entière, empestée de vice. Une fureur d'impuissance le jeta
sur le lit à coups de poing, et il le massacra, et il laboura les
places où il voyait l'empreinte de leurs deux corps, enragé des
couvertures arrachées, des draps froissés, mous et inertes sous ses
coups, comme éreintés eux-mêmes des amours de toute la nuit.
Mais, brusquement, il crut entendre Hippolyte remonter. Une honte
l'arrêta. Il resta un instant encore, haletant, à s'essuyer le front,
à calmer les bonds de son coeur. Debout devant une glace, il
contemplait son visage, si décomposé, qu'il ne le reconnaissait pas.
Puis, quand il l'eut regardé s'apaiser peu à peu, par un effort de
volonté suprême, il descendit.
En bas, cinq messagers étaient debout, sans compter Dansaert. Tous
lui apportaient des nouvelles d'une gravité croissante sur la marche
des grévistes à travers les fosses; et le maître-porion lui conta
longuement ce qui s'était passé à Mirou, sauvé par la belle conduite
du père Quandieu. Il écoutait, hochait la tête; mais il n'entendait
pas, son esprit était demeuré là-haut, dans la chambre. Enfin, il les
congédia, il dit qu'il allait prendre des mesures. Lorsqu'il se
retrouva seul, assis devant son bureau, il parut s'y assoupir, la tête
entre les mains, les yeux couverts. Son courrier était là, il se
décida à y chercher la lettre attendue, la réponse de la Régie, dont
les lignes dansèrent d'abord. Pourtant, il finit par comprendre que
ces messieurs souhaitaient quelque bagarre: certes, ils ne lui
commandaient pas d'empirer les choses; mais ils laissaient percer que
des troubles hâteraient le dénouement de la grève, en provoquant une
répression énergique. Dès lors, il n'hésita plus, il lança des
dépêches de tous côtés, au préfet de Lille, au corps de troupe de
Douai, à la gendarmerie de Marchiennes. C'était un soulagement, il
n'avait qu'à s'enfermer, même il fit répandre la rumeur qu'il
souffrait de la goutte. Et, tout l'après-midi, il se cacha au fond de
son cabinet, ne recevant personne, se contentant de lire les dépêches
et les lettres qui continuaient de pleuvoir. Il suivit ainsi de loin
la bande, de Madeleine à Crèvecoeur, de Crèvecoeur à la Victoire, de
la Victoire à Gaston-Marie. D'autre part, des renseignements lui
arrivaient sur l'effarement des gendarmes et des dragons, égarés en
route, tournant sans cesse le dos aux fosses attaquées. On pouvait
s'égorger et tout détruire, il avait remis la tête entre ses mains,
les doigts sur les yeux, et il s'abîmait dans le grand silence de la
maison vide, où il ne surprenait, par moments, que le bruit des
casseroles de la cuisinière, en plein coup de feu, pour son dîner du
soir.
Le crépuscule assombrissait déjà la pièce, il était cinq heures,
lorsqu'un vacarme fit sursauter M. Hennebeau, étourdi, inerte, les
coudes toujours dans ses papiers. Il pensa que les deux misérables
rentraient. Mais le tumulte augmentait, un cri éclata, terrible, à
l'instant où il s'approchait de la fenêtre.
--Du pain! du pain! du pain!
C'étaient les grévistes qui envahissaient Montsou, pendant que les
gendarmes, croyant à une attaque sur le Voreux, galopaient, le dos
tourné, pour occuper cette fosse.
Justement, à deux kilomètres des premières maisons, un peu en dessous
du carrefour, où se coupaient la grande route et le chemin de Vandame,
madame Hennebeau et ces demoiselles venaient d'assister au défilé de
la bande. La journée à Marchiennes s'était passée gaiement, un
déjeuner aimable chez le directeur des Forges, puis une intéressante
visite aux ateliers et à une verrerie du voisinage, pour occuper
l'après-midi; et, comme on rentrait enfin, par ce déclin limpide d'un
beau jour d'hiver, Cécile avait eu la fantaisie de boire une tasse de
lait, en apercevant une petite ferme, qui bordait la route. Toutes
alors étaient descendues de la calèche, Négrel avait galamment sauté
de cheval; pendant que la paysanne, effarée de ce beau monde, se
précipitait, parlait de mettre une nappe, avant de servir. Mais Lucie
et Jeanne voulaient voir traire le lait, on était allé dans l'étable
même avec les tasses, on en avait fait une partie champêtre, riant
beaucoup de la litière où l'on enfonçait.
Madame Hennebeau, de son air de maternité complaisante, buvait du bout
des lèvres, lorsqu'un bruit étrange, ronflant au-dehors, l'inquiéta.
--Qu'est-ce donc?
L'étable, bâtie au bord de la route, avait une large porte
charretière, car elle servait en même temps de grenier à foin. Déjà,
les jeunes filles, allongeant la tête, s'étonnaient de ce qu'elles
distinguaient à gauche, un flot noir, une cohue qui débouchait en
hurlant du chemin de Vandame.
--Diable! murmura Négrel, également sorti, est-ce que nos braillards
finiraient par se fâcher?
--C'est peut-être encore les charbonniers, dit la paysanne. Voilà
deux fois qu'ils passent. Paraît que ça ne va pas bien, ils sont les
maîtres du pays.
Elle lâchait chaque mot avec prudence, elle en guettait l'effet sur
les visages; et, quand elle remarqua l'effroi de tous, la profonde
anxiété où la rencontre les jetait, elle se hâta de conclure:
--Oh! les gueux, oh! les gueux!
Négrel, voyant qu'il était trop tard pour remonter en voiture et
gagner Montsou, donna l'ordre au cocher de rentrer vivement la calèche
dans la cour de la ferme, où l'attelage resta caché derrière un
hangar. Lui-même attacha sous ce hangar son cheval, dont un galopin
avait tenu la bride. Lorsqu'il revint, il trouva sa tante et les
jeunes filles éperdues, prêtes à suivre la paysanne, qui leur
proposait de se réfugier chez elle. Mais il fut d'avis qu'on était là
plus en sûreté, personne ne viendrait certainement les chercher dans
ce foin. La porte charretière, pourtant, fermait très mal, et elle
avait de telles fentes, qu'on apercevait la route entre ses bois
vermoulus.
--Allons, du courage! dit-il. Nous vendrons notre vie chèrement.
Cette plaisanterie augmenta la peur. Le bruit grandissait, on ne
voyait rien encore, et sur la route vide un vent de tempête semblait
souffler, pareil à ces rafales brusques qui précèdent les grands
orages.
--Non, non, je ne veux pas regarder, dit Cécile en allant se blottir
dans le foin.
Madame Hennebeau, très pâle, prise d'une colère contre ces gens qui
gâtaient un de ses plaisirs, se tenait en arrière, avec un regard
oblique et répugné; tandis que Lucie et Jeanne, malgré leur
tremblement, avaient mis un oeil à une fente, désireuses de ne rien
perdre du spectacle.
Le roulement de tonnerre approchait, la terre fut ébranlée, et Jeanlin
galopa le premier, soufflant dans sa corne.
--Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe! murmura Négrel,
qui, malgré ses convictions républicaines, aimait à plaisanter la
canaille avec les dames.
Mais son mot spirituel fut emporté dans l'ouragan des gestes et des
cris. Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux
cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des
bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les
cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les
trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes
se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement
des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le
hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite;
et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.
--Quels visages atroces! balbutia madame Hennebeau.
Négrel dit entre ses dents:
--Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul! D'où sortent-ils
donc, ces bandits-là?
Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette
débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires
de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce
moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre
sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du
sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme
des bouchers en pleine tuerie.
--Oh! superbe! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur
goût d'artistes par cette belle horreur.
Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de madame
Hennebeau, qui s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait
d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on
les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très
brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante supérieure à sa volonté,
une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu. Dans le foin,
Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de
détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.
C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous,
fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un
soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins; et
il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il
sèmerait l'or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les
hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce
seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même
cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux
monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies
flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la
grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les
femmes et videraient les caves des riches. Il n'y aurait plus rien,
plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises,
jusqu'au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui,
c'étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la
nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.
Un grand cri s'éleva, domina La Marseillaise:
--Du pain! du pain! du pain!
Lucie et Jeanne se serrèrent contre madame Hennebeau, défaillante;
tandis que Négrel se mettait devant elles, comme pour les protéger de
son corps. Était-ce donc ce soir même que l'antique société craquait?
Et ce qu'ils virent, alors, acheva de les hébéter. La bande
s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la
Mouquette déboucha. Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois,
sur les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons; et,
quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur
montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris. Sans doute
elle en aperçut un, car brusquement elle releva ses jupes, tendit les
fesses, montra son derrière énorme, nu dans un dernier flamboiement du
soleil. Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas
rire, farouche.
Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la
route, entre les maisons basses, bariolées de couleurs vives. On fit
sortir la calèche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui
de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grévistes
tenaient le pavé. Et le pis était qu'il n'y avait pas d'autre chemin.
--Il faut pourtant que nous rentrions, le dîner nous attend, dit
madame Hennebeau, hors d'elle, exaspérée par la peur. Ces sales
ouvriers ont encore choisi un jour où j'ai du monde. Allez donc faire
du bien à ça!
Lucie et Jeanne s'occupaient à retirer du foin Cécile, qui se
débattait, croyant que ces sauvages défilaient sans cesse, et répétant
qu'elle ne voulait pas voir. Enfin, toutes reprirent place dans la
voiture. Négrel, remonté à cheval, eut alors l'idée de passer par les
ruelles de Réquillart.
--Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce. Si
des groupes vous empêchent de revenir à la route, là-bas, vous vous
arrêterez derrière la vieille fosse, et nous rentrerons à pied par la
petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les
chevaux n'importe où, sous le hangar d'une auberge.
Ils partirent. La bande, au loin, ruisselait dans Montsou. Depuis
qu'ils avaient vu, à deux reprises, des gendarmes et des dragons, les
habitants s'agitaient, affolés de panique. Il circulait des histoires
abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaçant les bourgeois
de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait
pas moins des phrases textuelles. Chez le notaire surtout, la terreur
était à son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre
anonyme, où on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterré
dans sa cave, prêt à le faire sauter, s'il ne se déclarait pas en
faveur du peuple.
Justement, les Grégoire, attardés dans leur visite par l'arrivée de
cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur,
lorsque l'invasion de la bande acheva d'épouvanter la maison. Eux,
souriaient. Ils regardaient, en écartant le coin d'un rideau, et se
refusaient à admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils,
que tout finirait à l'amiable. Cinq heures sonnaient, ils avaient le
temps d'attendre que le pavé fût libre pour aller, en face, dîner chez
les Hennebeau, où Cécile, rentrée sûrement, devait les attendre.
Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des
gens éperdus couraient, les portes et les fenêtres se fermaient
violemment. Ils aperçurent Maigrat, de l'autre côté de la route, qui
barricadait son magasin, à grand renfort de barres de fer, si pâle et
si tremblant, que sa petite femme chétive était forcée de serrer les
écrous.
La bande avait fait halte devant l'hôtel du directeur, le cri
retentissait:
--Du pain! du pain! du pain!
M. Hennebeau était debout à la fenêtre, lorsque Hippolyte entra fermer
les volets, de peur que les vitres ne fussent cassées à coups de
pierres. Il ferma de même tous ceux du rez-de-chaussée; puis, il
passa au premier étage, on entendit les grincements des espagnolettes,
les claquements des persiennes, un à un. Par malheur, on ne pouvait
clore de même la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie
inquiétante où rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.
Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second
étage, dans la chambre de Paul: c'était la mieux placée, à gauche, car
elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la
Compagnie. Et il se tint derrière la persienne, dominant la foule.
Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette
épongée et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirés.
Toute sa rage de l'après-midi, cette furieuse bataille au fond du
grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant à une immense
fatigue. Son être était déjà comme cette chambre, refroidi, balayé
des ordures du matin, rentré dans la correction d'usage. A quoi bon
un scandale? est-ce que rien était changé chez lui? Sa femme avait
simplement un amant de plus, cela aggravait à peine le fait, qu'elle
l'eût choisi dans la famille; et peut-être même y avait-il avantage,
car elle sauvegardait ainsi les apparences. Il se prenait en pitié,
au souvenir de sa folie jalouse. Quel ridicule, d'avoir assommé ce
lit à coups de poing! Puisqu'il avait toléré un autre homme, il
tolérerait bien celui-là. Ce ne serait que l'affaire d'un peu de
mépris encore. Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche,
l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de l'existence, la honte de
lui-même, qui adorait et désirait toujours cette femme, dans la saleté
où il l'abandonnait.
Sous la fenêtre, les hurlements éclatèrent avec un redoublement de
violence.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serrées.
Il les entendait l'injurier à propos de ses gros appointements, le
traiter de fainéant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des
indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim. Les
femmes avaient aperçu la cuisine, et c'était une tempête
d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont
l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides. Ah! ces salauds de
bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se
faire péter les tripes.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?
Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il
leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour
avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret.
Que ne pouvait-il les asseoir à sa table, les empâter de son faisan,
tandis qu'il s'en irait forniquer derrière les haies, culbuter des
filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutées avant lui! Il
aurait tout donné, son éducation, son bien-être, son luxe, sa
puissance de directeur, s'il avait pu être, une journée, le dernier
des misérables qui lui obéissaient, libre de sa chair, assez goujat
pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines. Et il
souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac
tordu de crampes ébranlant le cerveau d'un vertige: peut-être cela
aurait-il tué l'éternelle douleur. Ah! vivre en brute, ne rien
posséder à soi, battre les blés avec la herscheuse la plus laide, la
plus sale, et être capable de s'en contenter!
--Du pain! du pain! du pain!
Alors, il se fâcha, il cria furieusement dans le vacarme:
--Du pain! est-ce que ça suffit, imbéciles?
Il mangeait, lui, et il n'en râlait pas moins de souffrance. Son
ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge,
en un hoquet de mort. Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on
avait du pain. Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde
dans le partage de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires
pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils
n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas
une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le
malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de
désespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille
satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance
inassouvie des passions. Non, le seul bien était de ne pas être, et,
si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le
grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.
Et, dans cette exaspération de son tourment, des larmes gonflèrent les
yeux de M. Hennebeau, crevèrent en gouttes brûlantes le long de ses
joues. Le crépuscule noyait la route, lorsque des pierres
commencèrent à cribler la façade de l'hôtel. Sans colère maintenant
contre ces affamés, enragé seulement par la plaie cuisante de son
coeur, il continuait à bégayer au milieu de ses larmes:
--Les imbéciles! les imbéciles!
Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempête,
balayant tout.
--Du pain! du pain! du pain!
VI
Étienne, dégrisé par les gifles de Catherine, était resté à la tête
des camarades. Mais, pendant qu'il les jetait sur Montsou, d'une voix
enrouée, il entendait une autre voix en lui, une voix de raison qui
s'étonnait, qui demandait pourquoi tout cela. Il n'avait rien voulu
de ces choses, comment pouvait-il se faire que, parti pour Jean-Bart
dans le but d'agir froidement et d'empêcher un désastre, il achevât la
journée, de violence en violence, par assiéger l'hôtel du directeur?
C'était bien lui cependant qui venait de crier: halte! Seulement, il
n'avait d'abord eu que l'idée de protéger les Chantiers de la
Compagnie, où l'on parlait d'aller tout saccager. Et, maintenant que
des pierres éraflaient déjà la façade de l'hôtel, il cherchait, sans
la trouver, sur quelle proie légitime il devait lancer la bande, afin
d'éviter de plus grands malheurs. Comme il demeurait seul ainsi,
impuissant au milieu de la route, quelqu'un l'appela, un homme debout
sur le seuil de l'estaminet Tison, dont la cabaretière s'était hâtée
de mettre les volets, en ne laissant libre que la porte.
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