A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je
veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se
montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune
avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles
voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles
avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de
mépris:

--Il ne peut plus! il ne peut plus!... Ce n'est plus un homme qu'on
va foutre dans la terre... Va donc pourrir, bon à rien!

La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton; et, le
portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur
la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de
sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de
viande à l'étal d'un boucher. En haut, à la fenêtre, madame Maigrat
ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernière lueur du couchant,
les défauts brouillés des vitres déformaient sa face blanche, qui
semblait rire. Battue, trahie à chaque heure, les épaules pliées du
matin au soir sur un registre, peut-être riait-elle, quand la bande
des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du
bâton.

Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée.
Ni Étienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps
d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies. Sur
la porte de l'estaminet Tison, des têtes se montraient, Rasseneur
blême de révolte, et Zacharie, et Philomène, stupéfiés d'avoir vu.
Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, très graves, hochaient la tête.
Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bébert, forçait Lydie à
lever le nez. Mais les femmes revenaient déjà, tournant sur
elles-mêmes, passant sous les fenêtres de la Direction. Et, derrière
les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou.
Elles n'avaient pu apercevoir la scène, cachée par le mur, elles
distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

--Qu'ont-elles donc au bout de ce bâton? demanda Cécile, qui s'était
enhardie jusqu'à regarder.

Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin.

--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie,
on dirait un débris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Grégoire lui
avait donné un coup de genou. Toutes deux restèrent béantes. Ces
demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs
grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres.

Étienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait
pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique.
Beaucoup avaient reculé. C'était comme un assouvissement qui les
apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix
lui dire à l'oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut
Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante.
D'un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l'écouter, il menaçait
de la battre. Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita,
puis courut vers Étienne.

--Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le
sang des gifles qu'il avait reçues. Mais elle ne se rebutait pas,
elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux
bras, avec une force irrésistible.

--Quand je te dis que voilà les gendarmes!... Écoute-moi donc. C'est
Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir.
Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue... Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin
le pavé. Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les
gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en
deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée
par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre
sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que
Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile
victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le
silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant
risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous
l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours
à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des
gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu'on les distinguât, en
une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture
du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un
marmiton, qui se mit d'un air tranquille à déballer les croûtes des
vol-au-vent.



Sixième partie



I


La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir
prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables. De nouveau, les
autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur,
un général. Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était
venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de
Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y
avait des soldats devant chaque machine. L'hôtel du directeur, les
Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois,
s'étaient hérissés de baïonnettes. On n'entendait plus, le long du
pavé, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux,
continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie
au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait
là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi,
retentissaient les cris de faction.

--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la grève s'était
aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l'extraction, comme
le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque
matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient.
C'était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement
de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs. Les corons
semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un
ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé,
le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et,
sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant
contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obéissance forcée
et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui
manger la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort
du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, à la
frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en
restait là, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les
fosses mortes, gardées par la troupe.

Dès le lendemain de la journée terrible, cette paix s'était produite,
d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence
possible sur les dégâts et les atrocités. L'enquête ouverte
établissait que Maigrat était mort de sa chute, et l'affreuse
mutilation du cadavre demeurait vague, entourée déjà d'une légende.
De son côté, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas
plus que les Grégoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans
le scandale d'un procès, où elle devrait témoigner. Cependant,
quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours,
imbéciles et ahuris, ne sachant rien. Par erreur, Pierron était allé,
les menottes aux poignets, jusqu'à Marchiennes, ce dont les camarades
riaient encore. Rasseneur, également, avait failli être emmené entre
deux gendarmes. On se contentait, à la Direction, de dresser des
listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reçu le
sien, Levaque aussi, de même que trente-quatre de leurs camarades, au
seul coron des Deux-Cent-Quarante. Et toute la sévérité retombait sur
Étienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait,
sans pouvoir retrouver sa trace. Chaval, dans sa haine, l'avait
dénoncé, en refusant de nommer les autres, supplié par Catherine qui
voulait sauver ses parents. Les jours se passaient, on sentait que
rien n'était fini, on attendait la fin, la poitrine oppressée d'un
malaise.

A Montsou, dès lors, les bourgeois s'éveillèrent en sursaut chaque
nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines
hantées d'une puanteur de poudre. Mais ce qui acheva de leur fêler le
crâne, ce fut un prône de leur nouveau curé, l'abbé Ranvier, ce prêtre
maigre aux yeux de braise rouge, qui succédait à l'abbé Joire. Comme
on était loin de la discrétion souriante de celui-ci, de son unique
soin d'homme gras et doux à vivre en paix avec tout le monde! Est-ce
que l'abbé Ranvier ne s'était pas permis de prendre la défense des
abominables brigands en train de déshonorer la région? Il trouvait des
excuses aux scélératesses des grévistes, il attaquait violemment la
bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilités.
C'était la bourgeoisie qui, en dépossédant l'Église de ses libertés
antiques pour en mésuser elle-même, avait fait de ce monde un lieu
maudit d'injustice et de souffrance; c'était elle qui prolongeait les
malentendus, qui poussait à une catastrophe effroyable, par son
athéisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions
fraternelles des premiers chrétiens. Et il avait osé menacer les
riches, il les avait avertis que, s'ils s'entêtaient davantage à ne
pas écouter la voix de Dieu, sûrement Dieu se mettrait du côté des
pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrédules, il
les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa
gloire. Les dévotes en tremblaient, le notaire déclarait qu'il y
avait là du pire socialisme, tous voyaient le curé à la tête d'une
bande, brandissant une croix, démolissant la société bourgeoise de 89,
à grands coups.

M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement
d'épaules:

--S'il nous ennuie trop, l'évêque nous en débarrassera.

Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout à l'autre de la
plaine, Étienne habitait sous terre, au fond de Réquillart, le terrier
à Jeanlin. C'était là qu'il se cachait, personne ne le croyait si
proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine même, dans
cette voie abandonnée du vieux puits, avait déjoué les recherches. En
haut, les prunelliers et les aubépines, poussés parmi les charpentes
abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il
fallait connaître la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se
laisser tomber sans peur, pour atteindre les échelons solides encore;
et d'autres obstacles le protégeaient, la chaleur suffocante du goyot,
cent vingt mètres d'une descente dangereuse, puis le pénible
glissement à plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois
resserrées de la galerie, avant de découvrir la caverne scélérate,
emplie de rapines. Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait
trouvé du genièvre, le reste de la morue sèche, des provisions de
toutes sortes. Le grand lit de foin était excellent, on ne sentait
pas un courant d'air, dans cette température égale, d'une tiédeur de
bain. Seule, la lumière menaçait de manquer. Jeanlin qui s'était
fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage
ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'à de la pommade,
mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles.

Dès le cinquième jour, Étienne n'alluma plus que pour manger. Les
morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit. Cette
nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande
souffrance. Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain,
avoir chaud, jamais la nuit n'avait pesé si lourdement à son crâne.
Elle lui semblait être comme l'écrasement même de ses pensées.
Maintenant, voilà qu'il vivait de vols! Malgré ses théories
communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se
contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il
fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie. Une autre honte
l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans
le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé
d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal
héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une
goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en
assassin? Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de
la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours
d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écoeurement persistait,
il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de
quelque terrible noce. Une semaine s'écoula; les Maheu, avertis, ne
purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même
pour manger.

Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin.
Des idées vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir.
C'était une sensation de supériorité qui le mettait à part des
camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu'il
s'instruisait. Jamais il n'avait tant réfléchi, il se demandait
pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des
fosses; et il n'osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la
bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l'odeur de
toute cette misère secouée au vent. Malgré le tourment des ténèbres,
il en arrivait à redouter l'heure où il rentrerait au coron. Quelle
nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec
qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours
le même air empesté d'oignon où l'on étouffait! Il voulait leur
élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la
bourgeoisie, en faisant d'eux les maîtres; mais comme ce serait long!
et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce
bagne de la faim. Lentement, sa vanité d'être leur chef, sa
préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui
soufflaient l'âme d'un de ces bourgeois qu'il exécrait.

Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne
d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne. Lorsque
les ténèbres finissaient par l'hébéter, par lui peser sur le crâne à
le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu'il avait chassé le
cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie,
autant que le pain. Le silence bourdonnait à ses oreilles, il
n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux
boisages, le petit bruit d'une araignée filant sa toile. Et les yeux
ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que
les camarades faisaient là-haut. Une défection de sa part lui aurait
paru la dernière des lâchetés. S'il se cachait ainsi, c'était pour
rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient
fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart,
lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul,
dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête
absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les
gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son
trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la
situation, voir si l'on devait s'entêter davantage. Lui, pensait la
partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait
simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de
rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder
la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le
torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette
lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de
la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre,
son existence retombant à l'abrutissement de la mine et aux dégoûts du
coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait
de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible,
que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide
du travail.

C'était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de
ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un
loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des
faillites, d'un bout de la plaine à l'autre. Il ne longeait plus, au
bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments
pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient
souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit
le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la
minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième
samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se
trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes,
la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la
verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction
Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas
une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon. La grève des
charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait
depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux
causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique,
l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se
joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques
chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce
pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée
devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction
et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de
décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses.
Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait
une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série
si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au
fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers
en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit
glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement
les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se
lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout,
le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les
fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre. Il
se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes
après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage.
Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante,
à mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la
galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la
route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie,
comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie,
sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires,
inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. Crèvecoeur et
Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On
parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait
inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à
Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts.
C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches
ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction
des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux
deniers de Montsou, centuplés en un siècle.

Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il
finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le
monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole,
dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'à la suite des
troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de
Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et
les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on
exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait
peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la
sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une
enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du
dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient
repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde.
Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur
séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile,
enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait
mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter
leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque
ces terribles hommes lâchaient tout.

Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie
avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle
pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers
qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant
poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant
lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou. C'était,
disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches,
le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les
filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs
chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette
maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau. Le
travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la
pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un
commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes
dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de
cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs,
l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui
éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de
vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de
payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à
la tête, le cou étranglé d'apoplexie. Puis, que faire? il avait
écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie
superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances
paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de
quoi désintéresser ses créanciers. Il s'était, pendant deux jours,
débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon
tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de
sa voix retentissante. Et l'affaire en restait là, ils étaient
retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne
flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement
devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la
bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les
cadavres des petits, tombés à leur côté.

Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle.
Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux
filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de
charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446***

Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle
silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de
la plaine. On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en
l'air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le
ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui
expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y
avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté
l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les
maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait
le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.

Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le
terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en
songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le
peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si
l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que
l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son
origine. C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les
dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection
possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés,
exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie
inique. Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient
infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir,
grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un
autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes
gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en
bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.

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