A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de
ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il
saurait la couleur de ses idées. D'un air indifférent, il continuait
de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les
déblais. La sentinelle demeurait immobile.

--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que
nous allons avoir de la neige.

C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle,
criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras
d'une recrue.

--Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il.

Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette
aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la
plaine.

--Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua
Étienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!... Avec
ça, il souffle toujours un vent, ici!

Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une
cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les
nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet
du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid,
qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante
hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait
fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le
métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il
répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille.

Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler
sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de
comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était
républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal.
Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni.
L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée,
contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un
pantalon rouge au derrière.

--Alors, vous vous nommez?

--Jules.

--Et d'où êtes-vous?

--De Plogof, là-bas.

Au hasard, il avait allongé le bras. C'était en Bretagne, il n'en
savait pas davantage. Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à
rire, réchauffé.

--J'ai ma mère et ma soeur. Elles m'attendent bien sûr. Ah! ce ne
sera pas pour demain... Quand je suis parti, elles m'ont accompagné
jusqu'à Pont-l'Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a
failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le
cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes
pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge... Ah! mon Dieu! ah!
mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!

Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire. La lande déserte
de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui
apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des
bruyères.

--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que
vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?

Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit.
Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le
ciel terreux. Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant
Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir
là-haut. D'un geste, l'enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de
fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années
encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté
réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait
relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer
à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la
défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette
sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux.

Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus
dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes,
les cris réglementaires furent échangés.

--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays
conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les
corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte
militaire.



II


Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une
gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes
d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille,
était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini. Sous la neige,
le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée
ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les
pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles. Ce
n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine
blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long
des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le
gâchis boueux de leur piétinement.

Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis
la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par
ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un
brin d'herbe. Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains
fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l'envelopper dans
un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez
qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la
bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron
avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis
que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une
chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau
refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait
dormir. Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en
compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce
nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le
mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole
aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si
blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée.

Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de
vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude:

--Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner
vingt sous, quand il couchait avec moi!

L'autre haussa les épaules.

--Tu m'embêtes, je n'ai rien dit... D'abord, qui t'a dit ça?

--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir... Même tu
as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta
cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais
toujours sur le dos... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!

Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel
bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à
porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes.
Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les
autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le
besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par
une tuerie entre les deux hommes.

Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup.

--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma
femme, pour coucher avec.

Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe,
protestait, bégayait.

--Oh! ça, non, jamais rien, jamais!

Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu.

--Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui
casse les reins... C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?

--Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son
accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce
qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!...
Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?

--Qui l'a dit?... C'est la Pierronne qui l'a dit.

La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:

--Ah! c'est la Pierronne... Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a
dit, à moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes,
l'un dessous et l'autre dessus!

Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fâchaient,
les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en
avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu
Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits,
avec une saleté prise par Étienne au Volcan.

--Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais,
moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la
gueule.

Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner,
tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait
furtivement. Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi,
lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la
couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se
planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui
n'arrivait pas!

A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui
piétinait dans la neige. La maison était close, un filet de lumière
passait par la fente d'un volet; et l'enfant répondit d'abord avec
gêne aux questions: non, son papa n'y était pas, il était allé au
lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge.
Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait.
Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman
l'avait flanquée à la porte, parce que M. Dansaert était là, et
qu'elle les empêchait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se
promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des
ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l'on ne
descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à
embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé
les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté
chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu.

--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de
paillardise. On s'expliquera tout à l'heure... Va-t'en, toi, petite
garce!

Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil à la fente
du volet. Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un
frémissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme
prise de coliques, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l'avait poussée,
voulant voir aussi, déclara qu'on en avait pour son argent. Et ils
recommencèrent, à la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'à la
comédie. La salle, reluisante de propreté, s'égayait du grand feu; il
y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres;
enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu'ils voyaient là-dedans
finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d'autres
circonstances, en auraient rigolé six mois. Qu'elle se fît bourrer
jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle. Mais, nom de
Dieu! est-ce que ce n'était pas cochon, de se payer ça devant un si
grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les
camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de
houille?

--V'là papa! cria Lydie en se sauvant.

Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une
épaule. Tout de suite, Maheu l'interpella.

--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu
Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison... Et,
chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en
train de lui user la peau?

Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de
peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point
d'entrebâiller la porte, pour se rendre compte. On l'aperçut toute
rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la
ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait
éperdument. Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une
pareille histoire n'arrivât aux oreilles du directeur. Alors, ce fut
un scandale affreux, des rires, des huées, des injures.

--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la
Levaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si
tu te fais récurer par les chefs!

--Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope
qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et
l'autre dessus!... Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.

Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante,
dans sa certitude d'être la plus belle et la plus riche.

--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!... Est-ce que
ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce
que nous mettons de l'argent à la caisse d'épargne! Allez, allez, vous
aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était
chez nous.

En effet, Pierron s'emportait, défendait sa femme. La querelle
tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie,
on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les
chefs lui payaient ses traîtrises. Lui, répliquait, prétendait que
Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se
trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et
cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme
toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus
doux. Maheu et Levaque s'étaient rués sur Pierron à coups de poing,
il fallut les séparer.

Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son
tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire:

--Ce cochon-là me déshonore.

La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de
la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de
faim sous le froid intense.

--Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte.

--Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre.

--Les petits sont rentrés?

--Non, pas rentrés.

Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur à l'autre, de son air de boeuf
assommé. Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n'avait pas même levé
la tête. Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler,
pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir,
elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la
couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant
que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle
reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d'une lueur de
lune.

C'était, maintenant, l'agonie dernière, la maison vidée, tombée au
dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez
la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui
pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du
grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage
dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d'avoir
emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l'ancien
cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en
débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n'avaient plus à
vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n'en
aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de
chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'était la fin de
tout, qu'ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de
charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne
se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les
révoltait, d'avoir fichu une maladie à la petite, avant de
l'étrangler.

--Enfin, le voilà! dit la Maheude.

Une forme noire passait devant la fenêtre. La porte s'ouvrit. Mais
ce n'était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau
curé, l'abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette
maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain. Déjà, il sortait de
trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant
des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes;
et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire.

--Pourquoi n'êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants?
Vous avez tort, l'Église seule peut vous sauver... Voyons,
promettez-moi de venir dimanche prochain.

Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans
une parole. Ce fut la Maheude qui répondit.

--A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon
Dieu ne se moque pas de nous?... Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma
petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de
misère, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque
je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.

Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève,
cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec
l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de
sa religion. Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle
ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur
les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches
avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans
Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient
le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre
tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les
petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres. Quelle
force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il
commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine,
on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres
indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé
selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel.

La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de
l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement,
elle s'était toujours méfiée des soutanes.

--C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé,
dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les
bourgeois... Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous
menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain.

Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le
peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des
villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé
de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans
l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette
bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde. La délivrance
viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le
royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être
déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande,
en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière,
qu'ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente prédication
l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne
le comprenaient plus.

--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu,
vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.

--Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout!

Et il s'en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut
dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un
tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains
vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable
lui-même qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.

Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier,
dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de
rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la
cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s'était
mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et
qu'elle jouait au soleil.

--Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les
joues, la voilà qui brûle à présent... Je n'attends plus ce cochon,
les brigands lui auront défendu de venir.

Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une
exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses
bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre.

--Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement
refermé la porte.

Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second
jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret,
personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune
homme. Cela l'entourait d'une légende. On continuait à croire en
lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une
armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente
religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la
cité de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu
au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route
de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux
jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait,
des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette
lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort.
C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde
poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à
peu, devait grossir.

--Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau,
toujours de pire en pire?... On m'a dit que le petit Négrel était
parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes
fichus, si c'est vrai!

Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et
obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux,
qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre. Il éprouvait cette
répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par
l'étude, travaillé par l'ambition. Quelle misère, et l'odeur, et les
corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le
spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il
cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.

Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant:

--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!... Qu'ils fassent
donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les
fosses!

D'un air de gêne, Étienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que
les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des
ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme
il disait, d'avoir ces baïonnettes dans le dos. Alors, les
charbonniers n'étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc
en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait
son puits, ça lui faisait une grosse peine de n'y être pas descendu
depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, à l'idée de cette injure, de
ces étrangers qu'on menaçait d'y introduire. Puis, le souvenir qu'on
lui avait rendu son livret lui creva le coeur.

--Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il. Moi, je n'en
suis plus, de leur baraque... Quand ils m'auront chassé d'ici, je
pourrai bien crever sur la route.

--Laisse donc! dit Étienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain,
ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers.

Il s'interrompit, étonné d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans
le délire de sa fièvre. Il n'avait encore distingué que l'ombre
raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d'enfant malade l'effrayait.
C'était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir. La
voix tremblante, il se décida.

--Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus... Il faut se
rendre.

La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d'un coup,
lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:

--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ça, nom de Dieu!

Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.

--Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je
te flanque ma main sur la figure... Alors, nous aurions crevé
pendant deux mois, j'aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient
tombés malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice
recommencerait!... Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang
m'étouffe. Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout
maintenant, plutôt que de me rendre.

Elle désigna Maheu dans l'obscurité, d'un grand geste menaçant.

--Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c'est moi qui
l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de
lâche!

Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une
haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet
enragement qui était son oeuvre. Il la trouvait si changée, qu'il ne
la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa
violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à
cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde.
Ce n'était plus lui, c'était elle qui causait politique, qui voulait
balayer d'un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la
guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches,
engraissés du travail des meurt-de-faim.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.