Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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--Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais... En voilà assez,
peut-être! notre tour est venu, tu le disais toi-même... Quand je
pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux
d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les
fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais
un couteau... L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez. Nous
aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu'à la dernière brique. Et,
tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laissé le
vieux étrangler la fille de la Piolaine... On laisse bien la faim
étrangler mes petits, à moi!
Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit.
L'horizon fermé n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idéal impossible
tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur.
--Vous m'avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en
retraite. On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais
que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un
arrangement.
--Non, rien du tout! hurla-t-elle.
Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains
vides. Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la
soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux
sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s'étant mis à les
chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés.
--Où est-il, Jeanlin?
--Maman, il a filé, il a dit qu'il avait des affaires.
Étienne écoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menaçait de les tuer,
s'ils tendaient jamais la main. Aujourd'hui, elle les envoyait
elle-même sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille
charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux
pauvres, battant le pays épouvanté.
Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pièce noire. Les mioches
rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on
pas? et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds
de leur soeur mourante, qui eut un gémissement. Hors d'elle, la mère
les gifla, au hasard des ténèbres. Puis, comme ils criaient plus fort
en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le
carreau, les saisit d'une seule étreinte, eux et la petite infirme;
et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la
laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase,
appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon
Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son
immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que
le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête.
Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'était le docteur Vanderhaghen.
--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue...
Dépêchons, je suis pressé.
Ainsi qu'à l'ordinaire, il grondait, éreinté de besogne. Il avait
heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une,
et les tenir, pour qu'il pût examiner la malade. Déballée de sa
couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une
maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu'on ne voyait
plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d'un sourire égaré de
moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se
crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mère, suffoquée,
demandait si c'était raisonnable de prendre, avant elle, la seule
enfant qui l'aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se
fâcha.
--Tiens! la voilà qui passe... Elle est morte de faim, ta sacrée
gamine. Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, à côté...
Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut
pour vous guérir.
Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l'allumette; et les ténèbres
retombèrent sur le petit cadavre encore chaud. Le médecin était
reparti en courant. Étienne n'entendait plus dans la pièce noire que
les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette
lamentation lugubre et sans fin:
--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!... Mon Dieu, prenez mon
homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir!
III
Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de
l'Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur. Plus un
charbonnier ne savait où prendre les deux sous d'une chope, jamais les
débits n'avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur,
immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que
Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d'un
air réfléchi, la fumée rousse du charbon.
Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois
petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent
tourner la tête à Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal
dont plusieurs fois déjà Étienne s'était servi pour l'appeler,
lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table
vide. Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur
l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui était là, dans la
clarté de la fenêtre, il lui disait:
--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?... Vous serez mieux pour
causer ici que sur la route.
Étienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il
refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait:
--Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches. Si j'étais un
mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours
envoyé les gendarmes.
--Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais
que tu n'as jamais mangé de ce pain-là... On peut ne pas avoir les
mêmes idées et s'estimer tout de même.
Et le silence régna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le
dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais
ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait
le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce
soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui
manquait, sans qu'il sût au juste laquelle.
Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin:
--C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont
arrivés avec le petit Négrel.
--Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté
debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore!
Puis, haussant la voix:
--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement
ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage... Tiens!
votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale. J'ai
rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires. Ça se
détraque, sa machine, paraît-il.
Il donna des détails. L'Association, après avoir conquis les ouvriers
du monde entier, dans un élan de propagande, dont la bourgeoisie
frissonnait encore, était maintenant dévorée, détruite un peu chaque
jour, par la bataille intérieure des vanités et des ambitions. Depuis
que les anarchistes y triomphaient, chassant les évolutionnistes de la
première heure, tout craquait, le but primitif, la réforme du
salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres
savants se désorganisaient dans la haine de la discipline. Et déjà
l'on pouvait prévoir l'avortement final de cette levée en masse, qui
avait menacé un instant d'emporter d'une haleine la vieille société
pourrie.
--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur. Avec ça, il n'a plus
de voix du tout. Pourtant, il parle quand même, il veut aller parler
à Paris... Et il m'a répété à trois reprises que notre grève était
fichue.
Étienne, les yeux à terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre.
La veille, il avait causé avec des camarades, il sentait passer sur
lui des souffles de rancune et de soupçon, ces premiers souffles de
l'impopularité, qui annoncent la défaite. Et il demeurait sombre, il
ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait
prédit que la foule le huerait à son tour, le jour où elle aurait à se
venger d'un mécompte.
--Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart,
reprit-il. Mais c'était prévu, ça. Nous l'avons acceptée à
contrecoeur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la
Compagnie... Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses,
et quand ça tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se
lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel.
--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne
fais-tu pas entendre raison aux camarades?
Le jeune homme le regarda fixement.
--Écoute, en voilà assez... Tu as tes idées, j'ai les miennes. Je
suis entré chez toi, pour te montrer que je t'estime quand même. Mais
je pense toujours que, si nous crevons à la peine, nos carcasses
d'affamés serviront plus la cause du peuple que toute ta politique
d'homme sage... Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger
une balle en plein coeur, comme ce serait crâne de finir ainsi!
Ses yeux s'étaient mouillés, dans ce cri où éclatait le secret désir
du vaincu, le refuge où il aurait voulu perdre à jamais son tourment.
--Bien dit! déclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait à son
mari tout le dédain de ses opinions radicales.
Souvarine, les yeux noyés, tâtonnant de ses mains nerveuses, ne
semblait pas avoir entendu. Sa face blonde de fille, au nez mince,
aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rêverie mystique,
où passaient des visions sanglantes. Et il s'était mis à rêver tout
haut, il répondait à une parole de Rasseneur sur l'Internationale,
saisie au milieu de la conversation.
--Tous sont des lâches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur
machine l'instrument terrible de la destruction. Mais il faudrait
vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la révolution avortera
une fois encore.
Il continua, d'une voix de dégoût, à se lamenter sur l'imbécillité des
hommes, pendant que les deux autres restaient troublés de ces
confidences de somnambule, faites aux ténèbres. En Russie, rien ne
marchait, il était désespéré des nouvelles qu'il avait reçues. Ses
anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux
nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits
bourgeois, des marchands, ne s'élevaient pas au-delà de la libération
nationale, semblaient croire à la délivrance du monde, quand ils
auraient tué le despote; et, dès qu'il leur parlait de raser la
vieille humanité comme une moisson mûre, dès qu'il prononçait même le
mot enfantin de république, il se sentait incompris, inquiétant,
déclassé désormais, enrôlé parmi les princes ratés du cosmopolitisme
révolutionnaire. Son coeur de patriote se débattait pourtant, c'était
avec une amertume douloureuse qu'il répétait son mot favori:
--Des bêtises!... Jamais ils n'en sortiront, avec leurs bêtises!
Puis, baissant encore la voix, en phrases amères, il dit son ancien
rêve de fraternité. Il n'avait renoncé à son rang et à sa fortune, il
ne s'était mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder
enfin cette société nouvelle du travail en commun. Tous les sous de
ses poches avaient longtemps passé aux galopins du coron, il s'était
montré pour les charbonniers d'une tendresse de frère, souriant à leur
défiance, les conquérant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu
causeur. Mais, décidément, la fusion ne se faisait pas, il leur
demeurait étranger, avec son mépris de tous les liens, sa volonté de
se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances. Et il
était surtout, depuis le matin, exaspéré par la lecture d'un fait
divers qui courait les journaux.
Sa voix changea, ses yeux s'éclaircirent, se fixèrent sur Étienne, et
il s'adressa directement à lui.
--Comprends-tu ça, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont
gagné le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont
acheté de la rente, en déclarant qu'ils allaient vivre sans rien
faire!... Oui, c'est votre idée, à vous tous, les ouvriers français,
déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin
d'égoïsme et de fainéantise. Vous avez beau crier contre les riches,
le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune
vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous
aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra
uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place.
Rasseneur éclata de rire, l'idée que les deux ouvriers de Marseille
auraient dû renoncer au gros lot lui semblait stupide. Mais Souvarine
blêmissait, son visage décomposé devenait effrayant, dans une de ces
colères religieuses qui exterminent les peuples. Il cria:
--Vous serez tous fauchés, culbutés, jetés à la pourriture. Il
naîtra, celui qui anéantira votre race de poltrons et de jouisseurs.
Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles
prendraient la terre comme ça, elles la secoueraient jusqu'à la casser
en miettes, pour que vous restiez tous sous les décombres.
--Bien dit! répéta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.
Il se fit encore un silence. Puis, Étienne reparla des ouvriers du
Borinage. Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait
prises, au Voreux. Mais le machineur, retombé dans sa préoccupation,
répondait à peine, savait seulement qu'on devait distribuer des
cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquiétude
nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait à un tel point,
qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux
et calmant du lapin familier.
--Où donc est Pologne? demanda-t-il.
Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme. Après une
courte gêne, il se décida.
--Pologne? elle est au chaud.
Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blessée sans
doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir
une bouche inutile, on s'était résigné, le jour même, à l'accommoder
aux pommes de terre.
--Oui, tu en as mangé une cuisse ce soir... Hein? tu t'en es léché
les doigts!
Souvarine n'avait pas compris d'abord. Puis, il devint très pâle, une
nausée contracta son menton; tandis que, malgré sa volonté de
stoïcisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupières.
Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette émotion, la porte
s'était brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui
Catherine. Après s'être grisé de bière et de fanfaronnades dans tous
les cabarets de Montsou, l'idée lui était venue d'aller à l'Avantage
montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur. Il entra, en disant
à sa maîtresse:
--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope là-dedans, je
casse la gueule au premier qui me regarde de travers!
Catherine, à la vue d'Étienne, saisie, restait toute blanche. Quand
il l'eut aperçu à son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.
--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.
Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bière à
personne. Un silence s'était fait, ni le cabaretier, ni les deux
autres n'avaient bougé de leur place.
--J'en connais qui ont dit que j'étais un mouchard, reprit Chaval
arrogant, et j'attends que ceux-là me le répètent un peu en face, pour
qu'on s'explique à la fin.
Personne ne répondit, les hommes tournaient la tête, regardaient
vaguement les murs.
--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il
plus haut. Moi je n'ai rien à cacher, j'ai quitté la sale baraque à
Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a
donnés à conduire, parce qu'on m'estime. Et, si ça contrarie
quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.
Puis, comme le même silence dédaigneux accueillait ses provocations,
il s'emporta contre Catherine.
--Veux-tu boire, nom de Dieu!... Trinque avec moi à la crevaison de
tous les salauds qui refusent de travailler!
Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le
tintement léger des deux verres. Lui, maintenant, avait tiré de sa
poche une poignée de monnaie blanche, qu'il étalait par une
ostentation d'ivrogne, en disant que c'était avec sa sueur qu'on
gagnait ça, et qu'il défiait les feignants de montrer dix sous.
L'attitude des camarades l'exaspérait, il en arriva aux insultes
directes.
--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les
gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?
Étienne s'était levé, très calme, résolu.
--Écoute, tu m'embêtes... Oui, tu es un mouchard, ton argent pue
encore quelque traîtrise, et ça me dégoûte de toucher à ta peau de
vendu. N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un
des deux doit manger l'autre.
Chaval serra les poings.
--Allons donc! il faut t'en dire pour t'échauffer, bougre de lâche!...
Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on
m'a faites!
Les bras suppliants, Catherine s'avançait entre eux; mais ils n'eurent
pas la peine de la repousser, elle sentit la nécessité de la bataille,
elle recula d'elle-même, lentement. Debout contre le mur, elle
demeura muette, si paralysée d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus,
les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour
elle.
Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de
peur qu'elles ne fussent cassées. Puis, elle se rassit sur la
banquette, sans témoigner de curiosité malséante. On ne pouvait
pourtant laisser deux anciens camarades s'égorger ainsi, Rasseneur
s'entêtait à intervenir, et il fallut que Souvarine le prît par une
épaule, le ramenât près de la table, en disant:
--Ça ne te regarde pas... Il y en a un de trop, c'est au plus fort de
vivre.
Déjà, sans attendre l'attaque, Chaval lançait dans le vide ses poings
fermés. Il était le plus grand, dégingandé, visant à la figure, par
de furieux coups de taille, des deux bras, l'un après l'autre, comme
s'il eût manoeuvré une paire de sabres. Et il causait toujours, il
posait pour la galerie, avec des bordées d'injures, qui l'excitaient.
--Ah! sacré marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me
foutre quelque part!... Donne donc ta gueule, miroir à putains, que
j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons après si
les garces de femmes courent après toi!
Muet, les dents serrées, Étienne se ramassait dans sa petite taille,
jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux
poings; et il guettait, il les détendait avec une raideur de ressorts,
en terribles coups de pointe.
D'abord, ils ne se firent pas grand mal. Les moulinets tapageurs de
l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte. Une chaise
fut renversée, leurs gros souliers écrasaient le sable blanc, semé sur
les dalles. Mais ils s'essoufflèrent à la longue, on entendit le
ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait
comme d'un brasier intérieur, dont on voyait les flammes, par les
trous clairs de leurs yeux.
--Touché! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!
En effet, son poing, pareil à un fléau lancé de biais, avait labouré
l'épaule de son adversaire. Celui-ci retint un grognement de douleur,
il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles. Et il
répondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait défoncé
l'autre, s'il ne s'était garé, dans ses continuels sauts de chèvre.
Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore,
qu'il chancela, la respiration coupée. Une rage le prit, de sentir
ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bête, il visa
le ventre pour le crever du talon.
--Tiens! à tes tripes! bégaya-t-il de sa voix étranglée. Faut que je
les dévide au soleil!
Étienne évita le coup, si indigné de cette infraction aux règles d'un
combat loyal, qu'il sortit de son silence.
--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends
une chaise pour t'assommer!
Alors, la bataille s'aggrava. Rasseneur, révolté, serait intervenu de
nouveau, sans le regard sévère de sa femme, qui le maintenait: est-ce
que deux clients n'avaient pas le droit de régler une affaire chez
eux? Il s'était mis simplement devant la cheminée, car il craignait de
les voir se culbuter dans le feu. Souvarine, de son air paisible,
avait roulé une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer. Contre
le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes,
venaient de monter à sa taille; et, là, elles s'étaient tordues, elles
arrachaient l'étoffe de sa robe, dans des crispations régulières.
Tout son effort était de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant
sa préférence, si éperdue d'ailleurs, qu'elle ne savait même plus qui
elle préférait.
Bientôt, Chaval s'épuisa, inondé de sueur, tapant au hasard. Malgré
sa colère, Étienne continuait à se couvrir, parait presque tous les
coups, dont quelques-uns l'éraflaient. Il eut l'oreille fendue, un
ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il
jura à son tour, en lançant un de ses terribles coups droits. Une
fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'était
baissé, le poing l'atteignit au visage, écrasa le nez, enfonça un
oeil. Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla,
se tuméfia, bleuâtre. Et le misérable, aveuglé par ce flot rouge,
étourdi de l'ébranlement de son crâne, battait l'air de ses bras
égarés, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva. Il
y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac
de plâtre qu'on décharge.
Étienne attendit.
--Relève-toi. Si tu en veux encore, nous allons recommencer.
Sans répondre, Chaval, après quelques secondes d'hébétement, se remua
par terre, détira ses membres. Il se ramassait avec peine, il resta
un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa
poche, une besogne qu'on ne voyait pas. Puis, quand il fut debout, il
se rua de nouveau, la gorge gonflée d'un hurlement sauvage.
Mais Catherine avait vu; et, malgré elle, un grand cri lui sortit du
coeur et l'étonna, comme l'aveu d'une préférence ignorée d'elle-même.
--Prends garde! il a son couteau!
Étienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son
bras. La laine du tricot fut coupée par l'épaisse lame, une de ces
lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis. Déjà, il
avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui
se sentant perdu s'il lâchait, l'autre donnant des secousses, pour se
dégager et frapper. L'arme s'abaissait peu à peu, leurs membres
raidis se fatiguaient, deux fois Étienne eut la sensation froide de
l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort suprême, il broya le
poignet dans une telle étreinte, que le couteau glissa de la main
ouverte. Tous deux s'étaient jetés par terre, ce fut lui qui le
ramassa, qui le brandit à son tour. Il tenait Chaval renversé sous
son genou, il menaçait de lui ouvrir la gorge.
--Ah! nom de Dieu de traître, tu vas y passer!
Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses
entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie
du meurtre, un besoin de goûter au sang. Jamais la crise ne l'avait
secoué ainsi. Pourtant, il n'était pas ivre. Et il luttait contre le
mal héréditaire, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se
débat au bord du viol. Il finit par se vaincre, il lança le couteau
derrière lui, en balbutiant d'une voix rauque:
--Relève-toi, va-t'en!
Cette fois, Rasseneur s'était précipité, mais sans trop oser se
risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup. Il ne
voulait pas qu'on s'assassinât chez lui, il se fâchait si fort, que sa
femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait
toujours trop tôt. Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau
dans les jambes, se décidait à allumer sa cigarette. C'était donc
fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes,
vivants l'un et l'autre.
--Va-t'en! répéta Étienne, va-t'en ou je t'achève!
Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait à
lui couler du nez; et, la mâchoire barbouillée de rouge, l'oeil
meurtri, il s'en alla en traînant les jambes, dans la rage de sa
défaite. Machinalement, Catherine le suivit. Alors, il se redressa,
sa haine éclata en un flot d'ordures.
--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui,
sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens à ta
peau!
Il fit claquer violemment la porte. Un grand silence régna dans la
salle tiède, où l'on entendit le petit ronflement de la houille. Par
terre, il ne restait que la chaise renversée et qu'une pluie de sang,
dont le sable des dalles buvait les gouttes.
IV
Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, Étienne et Catherine
marchèrent en silence. Le dégel commençait, un dégel froid et lent,
qui salissait la neige sans la fondre. Dans le ciel livide, on
devinait la lune pleine, derrière de grands nuages, des haillons noirs
qu'un vent de tempête roulait furieusement, très haut; et, sur la
terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'égouttement
des toitures, d'où tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.
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