A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle. Elle descendait
maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers
écoutaient avec inquiétude ce ruissellement. Il s'était donc déclaré
bien des fuites, dans le brandissage des joints?

Pierron, interrogé, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne
voulut pas montrer sa peur, qui pouvait être considérée comme une
attaque à la Direction; et il répondit:

--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ça. Sans doute qu'on n'a
pas eu le temps de brandir les pichoux.

Le torrent ronflait sur leurs têtes, ils arrivèrent au fond, au
dernier accrochage, sous une véritable trombe d'eau. Pas un porion
n'avait eu l'idée de monter par les échelles, pour se rendre compte.
La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit
suivante. Dans les galeries, la réorganisation du travail donnait
assez de mal. Avant de laisser les haveurs retourner à leur chantier
d'abattage, l'ingénieur avait décidé que, pendant les cinq premiers
jours, tous les hommes exécuteraient certains travaux de
consolidation, d'une urgence absolue. Des éboulements menaçaient
partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait
raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de
mètres. En bas, on formait donc des équipes de dix hommes, chacune
sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait à la besogne, aux
endroits les plus endommagés. Quand la descente fut finie, on compta
que trois cent vingt-deux mineurs étaient descendus, environ la moitié
du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine
exploitation.

Justement, Chaval compléta l'équipe dont Catherine et Étienne
faisaient partie; et il n'y eut pas là un hasard, il s'était caché
d'abord derrière les camarades, puis il avait forcé la main au porion.
Cette équipe-là s'en alla déblayer, dans le bout de la galerie nord, à
près de trois kilomètres, un éboulement qui bouchait une voie de la
veine Dix-Huit-Pouces. On attaqua les roches éboulées à la pioche et
à la pelle. Étienne, Chaval et cinq autres déblayaient, tandis que
Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incliné.
Les paroles étaient rares, le porion ne les quittait pas. Cependant,
les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger
des gifles. Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette
traînée, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si
bien que le nouveau l'avait menacé d'une danse, s'il ne la laissait
pas tranquille. Leurs yeux se mangeaient, on dut les séparer.

Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail. Il
paraissait d'une humeur exécrable, il s'emporta contre le porion: rien
ne marchait, les bois demandaient à être remplacés au fur et à mesure,
est-ce que c'était fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en
annonçant qu'il reviendrait avec l'ingénieur. Il attendait Négrel
depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.

Une heure encore s'écoula. Le porion avait arrêté le déblaiement,
pour employer tout son monde à étayer le toit. Même la herscheuse et
les deux galibots ne roulaient plus, préparaient et apportaient les
pièces du boisage. Dans ce fond de galerie, l'équipe se trouvait
comme aux avant-postes, perdue à une extrémité de la mine, sans
communication désormais avec les autres chantiers. Trois ou quatre
fois, des bruits étranges, de lointains galops firent bien tourner la
tête aux travailleurs: qu'était-ce donc? on aurait dit que les voies
se vidaient, que les camarades remontaient déjà, et au pas de course.
Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient
à caler les bois, étourdis par les grands coups de marteau. Enfin, on
reprit le déblaiement, le roulage recommença.

Dès le premier voyage, Catherine, effrayée, revint en disant qu'il n'y
avait plus personne au plan incliné.

--J'ai appelé, on n'a pas répondu. Tous ont fichu le camp.

Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetèrent leurs outils pour
galoper. Cette idée, d'être abandonnés, seuls au fond de la fosse, si
loin de l'accrochage, les affolait. Ils n'avaient gardé que leur
lampe, ils couraient à la file, les hommes, les enfants, la
herscheuse; et le porion lui-même perdait la tête, jetait des appels,
de plus en plus effrayé du silence, de ce désert des galeries qui
s'étendait sans fin. Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrât pas une
âme? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur
s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils
sentaient là, sans la connaître.

Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra
la route. Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils
ne pouvaient plus courir, ils fendaient péniblement le flot, avec la
pensée qu'une minute de retard allait être la mort.

--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crevé, cria Étienne. Je le
disais bien que nous y resterions!

Depuis la descente, Pierron, très inquiet, voyait augmenter le déluge
qui tombait du puits. Tout en embarquant les berlines avec deux
autres, il levait la tête, la face trempée des grosses gouttes, les
oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempête, là-haut. Mais il
trembla surtout, quand il s'aperçut que, sous lui, le puisard, le
bougnou profond de dix mètres, s'emplissait: déjà, l'eau jaillissait
du plancher, débordait sur les dalles de fonte; et c'était une preuve
que la pompe ne suffisait plus à épuiser les fuites. Il l'entendait
s'essouffler, avec un hoquet de fatigue. Alors, il avertit Dansaert,
qui jura de colère, en répondant qu'il fallait attendre l'ingénieur.
Deux fois, il revint à la charge, sans tirer de lui autre chose que
des haussements d'épaules exaspérés. Eh bien! l'eau montait, que
pouvait-il y faire?

Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait à la corvée; et il dut le
tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'était brusquement
cabré, la tête allongée vers le puits, hennissant à la mort.

--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiète?... Ah! c'est parce
qu'il pleut. Viens donc, ça ne te regarde pas.

Mais la bête frissonnait de tout son poil, il la traîna de force au
roulage.

Presque au même instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au
fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un
vacarme prolongé de chute. C'était une pièce du cuvelage qui se
détachait, qui tombait de cent quatre-vingts mètres, en rebondissant
contre les parois. Pierron et les autres chargeurs purent se garer,
la planche de chêne broya seulement une berline vide. En même temps,
un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevée, ruisselait.
Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde
pièce déboula. Et, devant la catastrophe menaçante, effaré, il
n'hésita plus, il donna l'ordre de la remonte, lança des porions pour
avertir les hommes, dans les chantiers.

Alors, commença une effroyable bousculade. De chaque galerie, des
files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient à l'assaut des cages.
On s'écrasait, on se tuait pour être remonté tout de suite.
Quelques-uns, qui avaient eu l'idée de prendre le goyot des échelles,
redescendirent en criant que le passage y était bouché déjà. C'était
l'épouvante de tous, après chaque départ d'une cage: celle-là venait
de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu
des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la débâcle devait
continuer, on entendait une série de sourdes détonations, les bois qui
se fendaient, qui éclataient dans le grondement continu et croissant
de l'averse. Une cage bientôt fut hors d'usage, défoncée, ne glissant
plus entre les guides, rompues sans doute. L'autre frottait
tellement, que le câble allait casser bien sûr. Et il restait une
centaine d'hommes à sortir, tous râlaient, se cramponnaient,
ensanglantés, noyés. Deux furent tués par des chutes de planches. Un
troisième, qui avait empoigné la cage, retomba de cinquante mètres et
disparut dans le bougnou.

Dansaert, cependant, tâchait de mettre de l'ordre. Armé d'une
rivelaine, il menaçait d'ouvrir le crâne au premier qui n'obéirait
pas; et il voulait les ranger à la file, il criait que les chargeurs
sortiraient les derniers, après avoir emballé les camarades. On ne
l'écoutait pas, il avait empêché Pierron, lâche et blême, de filer un
des premiers. A chaque départ, il devait l'écarter d'une gifle. Mais
lui-même claquait des dents, une minute de plus, et il était englouti:
tout crevait là-haut, c'était un fleuve débordé, une pluie meurtrière
de charpentes. Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de
peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrière
lui. La cage monta.

A ce moment, l'équipe d'Étienne et de Chaval débouchait dans
l'accrochage. Ils virent la cage disparaître, ils se précipitèrent;
mais il leur fallut reculer, sous l'écroulement final du cuvelage: le
puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas. Catherine
sanglotait, Chaval s'étranglait à crier des jurons. On était une
vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?
Le père Mouque, qui avait ramené Bataille, sans hâte, le tenait encore
par la bride, tous les deux stupéfiés, le vieux et la bête, devant la
hausse rapide de l'inondation. L'eau déjà montait aux cuisses.
Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras. Et
les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient,
imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve,
et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours.

Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait.
Madame Hennebeau, par une fatalité, l'avait, ce matin-là, au saut du
lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.
Il était dix heures.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.

--La fosse est perdue, répondit le maître-porion.

Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur,
incrédule, haussait les épaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se
démolissait comme ça? On exagérait, il fallait voir.

--Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas?

Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'espérait du moins.
Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.

--Mais, nom d'un chien! dit Négrel, pourquoi êtes-vous sorti, alors?
Est-ce qu'on lâche ses hommes!

Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes. Le matin, on
en avait distribué trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que
deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que
la leur était restée là-bas, tombée de leur main, dans les bousculades
de la panique. On tâcha de procéder à un appel, il fut impossible
d'établir un nombre exact: des mineurs s'étaient sauvés, d'autres
n'entendaient plus leur nom. Personne ne tombait d'accord sur les
camarades manquants. Ils étaient peut-être vingt, peut-être quarante.
Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingénieur: il y avait des
hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,
à travers les charpentes écroulées, lorsqu'on se penchait à la bouche
du puits.

Le premier soin de Négrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de
vouloir fermer la fosse. Mais il était déjà trop tard, les
charbonniers qui avaient galopé au coron des Deux-Cent-Quarante, comme
poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'épouvanter les
familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dévalaient
en courant, secoués de cris et de sanglots. Il fallut les repousser,
un cordon de surveillants fut chargé de les maintenir, car ils
auraient gêné les manoeuvres. Beaucoup des ouvriers remontés du puits
demeuraient là, stupides, sans penser à changer de vêtements, retenus
par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant où ils
avaient failli rester. Les femmes, éperdues autour d'eux, les
suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms. Est-ce que
celui-ci en était? et celui-là? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils
balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,
des gestes qui écartaient une vision abominable, toujours présente.
La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.
Et, là-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,
assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'était pas éloigné, et
qui regardait.

--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix étranglée de
larmes.

Négrel parut un instant, jeta ces mots:

--Dès que nous saurons les noms, nous les ferons connaître. Mais rien
n'est perdu, tout le monde sera sauvé... Je descends.

Alors, muette d'angoisse, la foule attendit. En effet, avec une
bravoure tranquille, l'ingénieur s'apprêtait à descendre. Il avait
fait décrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du
câble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau éteindrait sa
lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la
protégerait.

Des porions, tremblants, la face blanche et décomposée, aidaient à ces
préparatifs.

--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Négrel d'une voix brève.

Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le
maître-porion chanceler, ivre d'épouvante, il l'écarta d'un geste de
mépris.

--Non, vous m'embarrasseriez... J'aime mieux être seul.

Déjà, il était dans l'étroit baquet, qui vacillait à l'extrémité du
câble; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du
signal, il cria lui-même au machineur:

--Doucement!

La machine mit en branle les bobines, Négrel disparut dans le gouffre,
d'où montait toujours le hurlement des misérables.

En haut, rien n'avait bougé. Il constata le bon état du cuvelage
supérieur. Balancé au milieu du puits, il virait, il éclairait les
parois: les fuites, entre les joints, étaient si peu abondantes, que
sa lampe n'en souffrait pas. Mais, à trois cents mètres, lorsqu'il
arriva au cuvelage inférieur, elle s'éteignit selon ses prévisions, un
jaillissement avait empli le cuffat. Dès lors, il n'eut plus pour y
voir que la lampe pendue, qui le précédait dans les ténèbres. Et,
malgré sa témérité, un frisson le pâlit, en face de l'horreur du
désastre. Quelques pièces de bois restaient seules, les autres
s'étaient effondrées avec leurs cadres; derrière, d'énormes cavités se
creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par
masses considérables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer
souterraine aux tempêtes et aux naufrages ignorés, s'épanchaient en un
dégorgement d'écluse. Il descendit encore, perdu au centre de ces
vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe
des sources, si mal éclairé par l'étoile rouge de la lampe, filant en
bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville
détruite, très loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes. Aucun
travail humain n'était plus possible. Il ne gardait qu'un espoir,
celui de tenter le sauvetage des hommes en péril. A mesure qu'il
s'enfonçait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut
s'arrêter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de
charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des
goyots, s'enchevêtrant avec les guidonnages arrachés de la pompe.
Comme il regardait longuement, le coeur serré, le hurlement cessa tout
d'un coup. Sans doute, devant la crue rapide, les misérables venaient
de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas déjà empli la
bouche.

Négrel dut se résigner à tirer la corde du signal, pour qu'on le
remontât. Puis, il se fit arrêter de nouveau. Une stupeur lui
restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas
la cause. Il désirait se rendre compte, il examina les quelques
pièces du cuvelage qui tenaient bon. A distance, des déchirures, des
entailles dans le bois, l'avaient surpris. Sa lampe agonisait, noyée
d'humidité, et il toucha de ses doigts, il reconnut très nettement des
coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de
destruction. Évidemment, on avait voulu cette catastrophe. Il
demeurait béant, les pièces craquèrent, s'abîmèrent avec leurs cadres,
dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-même. Sa
bravoure s'en était allée, l'idée de l'homme qui avait fait ça
dressait ses cheveux, le glaçait de la peur religieuse du mal, comme
si, mêlé aux ténèbres, l'homme eût encore été là, énorme, pour son
forfait démesuré. Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et
il était grand temps d'ailleurs, car il s'aperçut, cent mètres plus
haut, que le cuvelage supérieur se mettait à son tour en mouvement:
les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'étoupe, lâchaient
des ruisseaux. Ce n'était à présent qu'une question d'heures, le
puits achèverait de se décuveler, et s'écroulerait.

Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingénieur, étranglé, ne parlait point. Il défaillait.

--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ça... As-tu examiné?

Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants. Il refusait
de s'expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il
emmena son oncle à dix mètres, ne se jugea pas assez loin, recula
encore; puis, très bas, à l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les
planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant. Devenu
blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif
qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des
grands crimes. Il était inutile d'avoir l'air de trembler devant les
dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux
continuaient à chuchoter, atterrés qu'un homme eût trouvé le courage
de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt
fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient même pas
cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire
malgré l'évidence, comme on doute de ces histoires d'évasions
célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres
du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait
son visage. Il eut un geste de désespoir, il donna l'ordre d'évacuer
la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un
abandon muet, avec des coups d'oeil en arrière sur ces grands corps de
briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingénieur descendaient les derniers de la
recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.

--Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes. Elle se rappelait
le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble,
ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c'était
bien fait, qu'ils méritaient d'y rester, les sans-coeur, les lâches,
elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante
d'angoisse. D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui
s'élevait autour d'elle sur les noms la renseignait. Oui, oui,
Catherine y était, Étienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au
sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas. Non, pas
celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel
pourtant un galibot jurait d'être remonté. La Levaque et la
Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en péril, s'acharnaient,
se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers,
Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en
pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il
grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un débordement inattendu
de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne
l'auraient pas constaté officiellement.

--Les noms! les noms! de grâce les noms!

Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:

--Mais faites-les donc taire! C'est à mourir de chagrin. Nous ne les
savons pas, les noms.

Deux heures s'étaient passées déjà. Dans le premier effarement,
personne n'avait songé à l'autre puits, au vieux puits de Réquillart.
M. Hennebeau annonçait qu'on allait tenter le sauvetage de ce côté,
lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'échapper
à l'inondation, en remontant par les échelles pourries de l'ancien
goyot hors d'usage; et l'on nommait le père Mouque, cela causait une
surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le récit des cinq
évadés redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les
suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n'était plus possible
de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans
Réquillart. On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un
gémissement de peuple égorgé.

--Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux. Et qu'ils reculent!
Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les,
repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s'imaginaient
d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les
porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.
Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se
laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens
qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient
toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on
accourait de tous les corons, de Montsou même. Et l'homme, en haut,
sur le terri, l'homme blond, à la figure de fille, fumait des
cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commença. Il était midi, personne n'avait mangé, et
personne ne s'éloignait. Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,
passaient lentement des nuées couleur de rouille. Un gros chien,
derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche,
irrité du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu à peu,
s'était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour
de la fosse, à cent mètres. Au centre du grand vide, le Voreux se
dressait. Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les
portes, restées ouvertes, montraient l'abandon intérieur; un chat
rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un
escalier et disparut. Sans doute les foyers des générateurs
s'éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de
légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du
beffroi grinçait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix
mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait bougé. M. Hennebeau, Négrel, d'autres
ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux
noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'éloignaient pas, les
jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d'assister impuissants à
un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au
chevet d'un moribond. Le cuvelage supérieur devait achever de
s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits
saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences.
C'était la plaie qui s'agrandissait toujours: l'éboulement, commencé
par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience
nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s'avançait déjà,
seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'était jeté à ses épaules. A
quoi bon? il ne pouvait rien empêcher. Cependant, un mineur, un
vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'à la baraque; mais il
reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.

Trois heures sonnèrent. Rien encore. Une averse avait trempé la
foule, sans qu'elle reculât d'un pas. Le chien de Rasseneur s'était
remis à aboyer. Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement,
qu'une première secousse ébranla la terre. Le Voreux en frémit,
solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitôt, et un long
cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage,
après avoir chancelé deux fois, venait de s'abattre avec un craquement
terrible. Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et
frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'étincelles. Dès
ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se
succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan
en éruption. Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des
hurlements plaintifs, comme s'il eût annoncé les oscillations qu'il
sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui
regardait, ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces
bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture
ardoisée du beffroi s'écroula, la salle de recette et la chambre de la
machine se fendirent, se trouèrent d'une brèche considérable. Puis,
les bruits se turent, l'effondrement s'arrêta, il se fit de nouveau un
grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par
une armée de barbares. On ne criait plus, le cercle élargi des
spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on
distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues.
Mais c'était surtout à la recette que les débris s'accumulaient, au
milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés
en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait
fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue,
un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de
berlines, de dalles de fonte, d'échelles. Par un hasard, la
lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires
de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre éventrée, on
apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie:
les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de
muscles indestructibles, l'énorme bielle, repliée en l'air,
ressemblait au puissant genou d'un géant, couché et tranquille dans sa
force.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.