A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter. La retraite se
trouvait coupée déjà. Et il avait raison, c'était une souricière, un
bout de galerie que des affaissements considérables obstruaient en
arrière et en avant. Pas une issue, tous trois étaient murés.

--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard. Va, c'est ce que tu
feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai
seulement pas. Il y a encore ici de la place pour deux hommes...
Nous verrons bientôt lequel crèvera le premier, à moins qu'on ne
vienne, ce qui me semble difficile.

Le jeune homme reprit:

--Si nous tapions, on nous entendrait peut-être.

--J'en suis las, de taper... Tiens! essaie toi-même avec cette
pierre.

Étienne ramassa le morceau de grès, que l'autre avait émietté déjà, et
il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le
roulement prolongé, dont les ouvriers en péril signalent leur
présence. Puis, il colla son oreille, pour écouter. A vingt
reprises, il s'entêta. Aucun bruit ne répondait.

Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit ménage.
D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brûlait,
les autres serviraient plus tard. Ensuite, il posa sur une pièce du
boisage les deux tartines qu'il avait encore. C'était le buffet, il
irait bien deux jours avec ça, s'il était raisonnable. Il se tourna,
en disant:

--Tu sais, Catherine, il y en aura la moitié pour toi, quand tu auras
trop faim.

La jeune fille se taisait. Cela comblait son malheur, de se retrouver
entre ces deux hommes.

Et l'affreuse vie commença. Ni Chaval ni Étienne n'ouvraient la
bouche, assis par terre, à quelques pas. Sur la remarque du premier,
le second éteignit sa lampe, un luxe de lumière inutile; puis, ils
retombèrent dans leur silence. Catherine s'était couchée près du
jeune homme, inquiète des regards que son ancien galant lui jetait.
Les heures s'écoulaient, on entendait le petit murmure de l'eau
montant sans cesse; tandis que, de temps à autre, des secousses
profondes, des retentissements lointains, annonçaient les derniers
tassements de la mine. Quand la lampe se vida et qu'il fallut en
ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un
instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer
dans les ténèbres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou. Ils
s'étaient allongés de nouveau, les heures se remirent à couler.

Un bruit émotionna Étienne et Catherine, qui levèrent la tête. Chaval
se décidait à manger: il avait coupé la moitié d'une tartine, il
mâchait longuement, pour ne pas être tenté d'avaler tout. Eux, que la
faim torturait, le regardèrent.

--Vrai, tu refuses? dit-il à la herscheuse, de son air provocant. Tu
as tort.

Elle avait baissé les yeux, craignant de céder, l'estomac déchiré
d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupières. Mais
elle comprenait ce qu'il demandait; déjà, le matin, il lui avait
soufflé sur le cou; il était repris d'une de ses anciennes fureurs de
désir, en la voyant près de l'autre. Les regards dont il l'appelait
avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises
jalouses, quand il tombait sur elle à coups de poing, en l'accusant
d'abominations avec le logeur de sa mère. Et elle ne voulait pas,
elle tremblait, en retournant à lui, de jeter ces deux hommes l'un sur
l'autre, dans cette cave étroite où ils agonisaient. Mon Dieu! est-ce
qu'on ne pouvait finir en bonne amitié!

Étienne serait mort d'inanition, plutôt que de mendier à Chaval une
bouchée de pain. Le silence s'alourdissait, une éternité encore parut
se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une
à une, sans espoir. Il y avait un jour qu'ils étaient enfermés
ensemble. La deuxième lampe pâlissait, ils allumèrent la troisième.

Chaval entama son autre tartine, et il grogna:

--Viens donc, bête!

Catherine eut un frisson. Pour la laisser libre, Étienne s'était
détourné. Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit à voix basse:

--Va, mon enfant.

Les larmes qu'elle étouffait ruisselèrent alors. Elle pleurait
longuement, ne trouvant même pas la force de se lever, ne sachant plus
si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le
corps. Lui, s'était mis debout, allait et venait, battait vainement
le rappel des mineurs, enragé de ce reste de vie qu'on l'obligeait à
vivre là, collé au rival qu'il exécrait. Pas même assez de place pour
crever loin l'un de l'autre! Dès qu'il avait fait dix pas, il devait
revenir et se cogner contre cet homme. Et elle, la triste fille,
qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier
vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.
Ça n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la révoltante
promiscuité s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure
des besoins satisfaits en commun. Deux fois, il se rua sur les
roches, comme pour les ouvrir à coups de poing.

Une nouvelle journée s'achevait, et Chaval s'était assis près de
Catherine, partageant avec elle sa dernière moitié de tartine. Elle
mâchait les bouchées péniblement, il les lui faisait payer chacune
d'une caresse, dans son entêtement de jaloux qui ne voulait pas mourir
sans la ravoir, devant l'autre. Épuisée, elle s'abandonnait. Mais,
lorsqu'il tâcha de la prendre, elle se plaignit.

--Oh! laisse, tu me casses les os.

Étienne, frémissant, avait posé son front contre les bois, pour ne pas
voir. Il revint d'un bond, affolé.

--Laisse-la, nom de Dieu!

--Est-ce que ça te regarde? dit Chaval. C'est ma femme, elle est à
moi peut-être!

Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui écrasant sur la
bouche ses moustaches rouges, continuant:

--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir là-bas si
nous y sommes.

Mais Étienne, les lèvres blanches, criait:

--Si tu ne la lâches pas, je t'étrangle!

Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement
de la voix, que le camarade allait en finir. La mort leur semblait
trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cédât la
place. C'était l'ancienne bataille qui recommençait, dans la terre où
ils dormiraient bientôt côte à côte; et ils avaient si peu d'espace,
qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les écorcher.

--Méfie-toi, gronda Chaval. Cette fois, je te mange.

Étienne, à ce moment, devint fou. Ses yeux se noyèrent d'une vapeur
rouge, sa gorge s'était congestionnée d'un flot de sang. Le besoin de
tuer le prenait, irrésistible, un besoin physique, l'excitation
sanguine d'une muqueuse qui détermine un violent accès de toux. Cela
monta, éclata en dehors de sa volonté, sous la poussée de la lésion
héréditaire. Il avait empoigné, dans le mur, une feuille de schiste,
et il l'ébranlait, et il l'arrachait, très large, très lourde. Puis,
à deux mains, avec une force décuplée, il l'abattit sur le crâne de
Chaval.

Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrière. Il tomba, la face
broyée, le crâne fendu. La cervelle avait éclaboussé le toit de la
galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu
d'une source. Tout de suite, il y eut une mare, où l'étoile fumeuse
de la lampe se refléta. L'ombre envahissait ce caveau muré, le corps
semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.

Et, penché, l'oeil élargi, Étienne le regardait. C'était donc fait,
il avait tué. Confusément, toutes ses luttes lui revenaient à la
mémoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses
muscles, l'alcool lentement accumulé de sa race. Pourtant, il n'était
ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi. Ses
cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgré la
révolte de son éducation, une allégresse faisait battre son coeur, la
joie animale d'un appétit enfin satisfait. Il eut ensuite un orgueil,
l'orgueil du plus fort. Le petit soldat lui était apparu, la gorge
trouée d'un couteau, tué par un enfant. Lui aussi, avait tué.

Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.

--Mon Dieu! il est mort!

--Tu le regrettes? demanda Étienne farouche.

Elle suffoquait, elle balbutiait. Puis, chancelante, elle se jeta
dans ses bras.

--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!

D'une étreinte, elle s'attachait à ses épaules, et il l'étreignait
également, et ils espérèrent qu'ils allaient mourir. Mais la mort
n'avait pas de hâte, ils dénouèrent leurs bras. Puis, tandis qu'elle
se cachait les yeux, il traîna le misérable, il le jeta dans le plan
incliné, pour l'ôter de l'espace étroit où il fallait vivre encore.
La vie n'aurait plus été possible, avec ce cadavre sous les pieds. Et
ils s'épouvantèrent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un
rejaillissement d'écume. L'eau avait donc empli déjà ce trou? Ils
l'aperçurent, elle déborda dans la galerie.

Alors, ce fut une lutte nouvelle. Ils avaient allumé la dernière
lampe, elle s'épuisait en éclairant la crue, dont la hausse régulière,
entêtée, ne s'arrêtait pas. Ils eurent d'abord de l'eau aux
chevilles, puis elle leur mouilla les genoux. La voie montait, ils se
réfugièrent au fond, ce qui leur donna un répit de quelques heures.
Mais le flot les rattrapa, ils baignèrent jusqu'à la ceinture.
Debout, acculés, l'échine collée contre la roche, ils la regardaient
croître, toujours, toujours. Quand elle atteindrait leur bouche, ce
serait fini. La lampe, qu'ils avaient accrochée, jaunissait la houle
rapide des petites ondes; elle pâlit, ils ne distinguèrent plus qu'un
demi-cercle diminuant sans cesse, comme mangé par l'ombre qui semblait
grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe
venait de s'éteindre, après avoir craché sa dernière goutte d'huile.
C'était la nuit complète, absolue, cette nuit de la terre qu'ils
dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux à la clarté du soleil.

--Nom de Dieu! jura sourdement Étienne.

Catherine, comme si elle eût senti les ténèbres la saisir, s'était
abritée contre lui. Elle répéta le mot des mineurs, à voix basse:

--La mort souffle la lampe.

Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fièvre de
vivre les ranima. Lui, violemment, se mit à creuser le schiste avec
le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles. Ils
pratiquèrent une sorte de banc élevé, et lorsqu'ils s'y furent hissés
tous les deux, ils se trouvèrent assis, les jambes pendantes, le dos
ployé, car la voûte les forçait à baisser la tête. L'eau ne glaçait
plus que leurs talons; mais ils ne tardèrent pas à en sentir le froid
leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement
invincible et sans trêve. Le banc, mal aplani, se trempait d'une
humidité si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas
glisser. C'était la fin, combien attendraient-ils, réduits à cette
niche, où ils n'osaient risquer un geste, exténués, affamés, n'ayant
plus ni pain ni lumière? Et ils souffraient surtout des ténèbres, qui
les empêchaient de voir venir la mort. Un grand silence régnait, la
mine gorgée d'eau ne bougeait plus. Ils n'avaient maintenant, sous
eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa
marée muette.

Les heures se succédaient, toutes également noires, sans qu'ils
pussent en mesurer la durée exacte, de plus en plus égarés dans le
calcul du temps. Leurs tortures, qui auraient dû allonger les
minutes, les emportaient, rapides. Ils croyaient n'être enfermés que
depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en réalité la troisième journée
déjà se terminait. Toute espérance de secours s'en était allée,
personne ne les savait là, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,
et la faim les achèverait, si l'inondation leur faisait grâce. Une
dernière fois, ils avaient eu la pensée de battre le rappel; mais la
pierre était restée sous l'eau. D'ailleurs, qui les entendrait?

Catherine, résignée, avait appuyé contre la veine sa tête endolorie,
lorsqu'un tressaillement la redressa.

--Écoute! dit-elle.

D'abord, Étienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant
toujours. Il mentit, il voulut la tranquilliser.

--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.

--Non, non, pas ça... Là-bas, écoute!

Et elle collait son oreille au charbon. Il comprit, il fit comme
elle. Une attente de quelques secondes les étouffa. Puis, très
lointains, très faibles, ils entendirent trois coups, largement
espacés. Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,
c'étaient peut-être des craquements dans la couche. Et ils ne
savaient avec quoi frapper pour répondre.

Étienne eut une idée.

--Tu as les sabots. Sors les pieds, tape avec les talons.

Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils écoutèrent, et
ils distinguèrent de nouveau les trois coups, au loin. Vingt fois ils
recommencèrent, vingt fois les coups répondirent. Ils pleuraient, ils
s'embrassaient, au risque de perdre l'équilibre. Enfin, les camarades
étaient là, ils arrivaient. C'était un débordement de joie et d'amour
qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps
inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu'à fendre la roche du
doigt, pour les délivrer.

--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuyé la
tête!

--Oh! tu as une oreille! disait-il à son tour. Moi, je n'entendais
rien.

Dès ce moment, ils se relayèrent, toujours l'un d'eux écoutait, prêt à
correspondre, au moindre signal. Ils saisirent bientôt des coups de
rivelaine: on commençait les travaux d'approche, on ouvrait une
galerie. Pas un bruit ne leur échappait. Mais leur joie tomba. Ils
avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le désespoir les
reprenait peu à peu. D'abord, ils s'étaient répandus en explications:
on arrivait évidemment par Réquillart, la galerie descendait dans la
couche, peut-être en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes
à l'abattage. Puis ils parlèrent moins, ils finirent par se taire,
quand ils en vinrent à calculer la masse énorme qui les séparait des
camarades. Muets, ils continuaient leurs réflexions, ils comptaient
les journées et les journées qu'un ouvrier mettrait à percer un tel
bloc. Jamais on ne les rejoindrait assez tôt, ils seraient morts
vingt fois. Et, mornes, n'osant plus échanger une parole dans ce
redoublement d'angoisse, ils répondaient aux appels d'un roulement de
sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux
autres qu'ils vivaient encore.

Un jour, deux jours, se passèrent. Ils étaient au fond depuis six
jours. L'eau, arrêtée à leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et
leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace. Pendant une
heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors
si incommode, qu'ils étaient tordus de crampes atroces et qu'ils
devaient laisser retomber les talons. Toutes les dix minutes, ils se
remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante. Les cassures
du charbon leur défonçaient l'échine, ils éprouvaient à la nuque une
douleur fixe et intense, d'avoir à la tenir ployée constamment, pour
ne pas se briser le crâne. Et l'étouffement croissait, l'air refoulé
par l'eau se comprimait dans l'espèce de cloche où ils se trouvaient
enfermés. Leur voix, assourdie, paraissait venir de très loin. Des
bourdonnements d'oreilles se déclarèrent, ils entendaient les volées
d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grêle,
interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim. Elle portait à
sa gorge ses pauvres mains crispées, elle avait de grands souffles
creux, une plainte continue, déchirante, comme si une tenaille lui eût
arraché l'estomac. Étienne, étranglé par la même torture, tâtonnait
fiévreusement dans l'obscurité, lorsque, près de lui, ses doigts
rencontrèrent une pièce du boisage, à moitié pourrie, que ses ongles
émiettaient. Et il en donna une poignée à la herscheuse, qui
l'engloutit goulûment. Durant deux journées, ils vécurent de ce bois
vermoulu, ils le dévorèrent tout entier, désespérés de l'avoir fini,
s'écorchant à vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les
fibres résistaient. Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne
pouvoir mâcher la toile de leurs vêtements. Une ceinture de cuir qui
le serrait à la taille les soulagea un peu. Il en coupa de petits
morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait à les
avaler. Cela occupait leurs mâchoires, leur donnait l'illusion qu'ils
mangeaient. Puis, quand la ceinture fut achevée, ils se remirent à la
toile, la suçant pendant des heures.

Mais, bientôt, ces crises violentes se calmèrent, la faim ne fut plus
qu'une douleur profonde, sourde, l'évanouissement même, lent et
progressif, de leurs forces. Sans doute, ils auraient succombé, s'ils
n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient. Ils se
baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela à
vingt reprises, brûlés d'une telle soif, que toute cette eau ne
pouvait l'étancher.

Le septième jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta
de la main un corps flottant devant elle.

--Dis donc, regarde... Qu'est-ce que c'est?

Étienne tâta dans les ténèbres.

--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aérage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgée, le corps revint
battre sa main. Et elle poussa un cri terrible.

--C'est lui, mon Dieu!

--Qui donc?

--Lui, tu sais bien?... J'ai senti ses moustaches.

C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné, poussé jusqu'à
eux par la crue. Étienne allongea le bras, sentit aussi les
moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le
secoua. Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché l'eau
qui lui restait à la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du
sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le
sang de cet homme.

--Attends, bégaya Étienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'éloigna. Mais, bientôt,
ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

--Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisième fois, Étienne dut le laisser. Quelque courant le
ramenait. Chaval ne voulait pas partir, voulait être avec eux, contre
eux. Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air.
Pendant toute cette journée, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux
mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les décida: ils
écartaient le corps à chaque gorgée, ils buvaient quand même. Ce
n'était pas la peine de lui casser la tête, pour qu'il revînt entre
lui et elle, entêté dans sa jalousie. Jusqu'au bout, il serait là,
même mort, pour les empêcher d'être ensemble.

Encore un jour, et encore un jour. Étienne, à chaque frisson de
l'eau, recevait un léger coup de l'homme qu'il avait tué, le simple
coudoiement d'un voisin qui rappelait sa présence. Et, toutes les
fois, il tressaillait. Continuellement, il le voyait, gonflé, verdi,
avec ses moustaches rouges, dans sa face broyée. Puis, il ne se
souvenait plus, il ne l'avait pas tué, l'autre nageait et allait le
mordre. Catherine, maintenant, était secouée de crises de larmes,
longues, interminables, après lesquelles un accablement
l'anéantissait. Elle finit par tomber dans un état de somnolence
invincible. Il la réveillait, elle bégayait des mots, elle se
rendormait tout de suite, sans même soulever les paupières; et, de
crainte qu'elle ne se noyât, il lui avait passé un bras à la taille.
C'était, lui, maintenant, qui répondait aux camarades. Les coups de
rivelaine approchaient, il les entendait derrière son dos. Mais ses
forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage à taper. On les
savait là, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'intéressait plus,
qu'on pût venir. Dans l'hébétement de son attente, il en était,
pendant des heures, à oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les réconforta un peu. L'eau baissait, le corps de
Chaval s'éloigna. Depuis neuf jours, on travaillait à leur
délivrance, et ils faisaient, pour la première fois, quelques pas dans
la galerie, lorsqu'une épouvantable commotion les jeta sur le sol.
Ils se cherchèrent, ils restèrent aux bras l'un de l'autre, fous, ne
comprenant pas, croyant que la catastrophe recommençait. Rien ne
remuait plus, le bruit des rivelaines avait cessé.

Dans le coin où ils se tenaient assis, côte à côte, Catherine eut un
léger rire.

--Il doit faire bon dehors... Viens, sortons d'ici.

Étienne, d'abord, lutta contre cette démence. Mais une contagion
ébranlait sa tête plus solide, il perdit la sensation juste du réel.
Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agitée de
fièvre, tourmentée à présent d'un besoin de paroles et de gestes. Les
bourdonnements de ses oreilles étaient devenus des murmures d'eau
courante, des chants d'oiseaux; et elle sentait un violent parfum
d'herbes écrasées, et elle voyait clair, de grandes taches jaunes
volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, près
du canal, dans les blés, par une journée de beau soleil.

--Hein? fait-il chaud!... Prends-moi donc, restons ensemble, oh!
toujours, toujours!

Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant
dans un bavardage de fille heureuse:

--Avons-nous été bêtes d'attendre si longtemps! Tout de suite,
j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boudé...
Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas,
le nez en l'air, à nous écouter respirer, avec la grosse envie de nous
prendre?

Il fut gagné par sa gaieté, il plaisanta les souvenirs de leur muette
tendresse.

--Tu m'as battu une fois, oui, oui! des soufflets sur les deux joues!

--C'est que je t'aimais, murmura-t-elle. Vois-tu, je me défendais de
songer à toi, je me disais que c'était bien fini; et, au fond, je
savais qu'un jour ou l'autre nous nous mettrions ensemble... Il ne
fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?

Un frisson le glaçait, il voulut secouer ce rêve, puis il répéta
lentement:

--Rien n'est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout
recommence.

--Alors, tu me gardes, c'est le bon coup, cette fois?

Et, défaillante, elle glissa. Elle était si faible, que sa voix
assourdie s'éteignait. Effrayé, il l'avait retenue sur son coeur.

--Tu souffres?

Elle se redressa, étonnée.

--Non, pas du tout... Pourquoi?

Mais cette question l'avait éveillée de son rêve. Elle regarda
éperdument les ténèbres, elle tordit ses mains, dans une nouvelle
crise de sanglots.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il fait noir!

Ce n'étaient plus les blés, ni l'odeur des herbes, ni le chant des
alouettes, ni le grand soleil jaune; c'étaient la mine éboulée,
inondée, la nuit puante, l'égouttement funèbre de ce caveau où ils
râlaient depuis tant de jours. La perversion de ses sens en
augmentait l'horreur maintenant, elle était reprise des superstitions
de son enfance, elle vit l'Homme noir, le vieux mineur trépassé qui
revenait dans la fosse tordre le cou aux vilaines filles.

--Écoute, as-tu entendu?

--Non, rien, je n'entends rien.

--Si, l'Homme, tu sais?... Tiens! il est là... La terre a lâché tout
le sang de la veine, pour se venger de ce qu'on lui a coupé une
artère; et il est là, tu le vois, regarde! plus noir que la nuit...
Oh! j'ai peur, oh! j'ai peur!

Elle se tut, grelottante. Puis, à voix très basse, elle continua:

--Non, c'est toujours l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est avec nous, celui qui n'est plus.

L'image de Chaval la hantait, et elle parlait de lui confusément, elle
racontait leur existence de chien, le seul jour où il s'était montré
gentil, à Jean-Bart, les autres jours de sottises et de gifles, quand
il la tuait de ses caresses, après l'avoir rouée de coups.

--Je te dis qu'il vient, qu'il va nous empêcher encore d'aller
ensemble!... Ça le reprend, sa jalousie... Oh! renvoie-le, oh!
garde-moi, garde-moi tout entière!

D'un élan, elle s'était pendue à lui, elle chercha sa bouche et y
colla passionnément la sienne. Les ténèbres s'éclairèrent, elle revit
le soleil, elle retrouva un rire calmé d'amoureuse. Lui, frémissant
de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue sous la veste et la
culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un réveil de sa virilité. Et ce
fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de
boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur,
l'obstiné besoin de vivre, de faire de la vie une dernière fois. Ils
s'aimèrent dans le désespoir de tout, dans la mort.

Ensuite, il n'y eut plus rien. Étienne était assis par terre,
toujours dans le même coin, et il avait Catherine sur les genoux,
couchée, immobile. Des heures, des heures s'écoulèrent. Il crut
longtemps qu'elle dormait; puis, il la toucha, elle était très froide,
elle était morte. Pourtant, il ne remuait pas, de peur de la
réveiller. L'idée qu'il l'avait eue femme le premier, et qu'elle
pouvait être grosse, l'attendrissait. D'autres idées, l'envie de
partir avec elle, la joie de ce qu'ils feraient tous les deux plus
tard, revenaient par moments, mais si vagues, qu'elles semblaient
effleurer à peine son front, comme le souffle même du sommeil. Il
s'affaiblissait, il ne lui restait que la force d'un petit geste, un
lent mouvement de la main, pour s'assurer qu'elle était bien là, ainsi
qu'une enfant endormie, dans sa raideur glacée. Tout s'anéantissait,
la nuit elle-même avait sombré, il n'était nulle part, hors de
l'espace, hors du temps. Quelque chose tapait bien à côté de sa tête,
des coups dont la violence se rapprochait; mais il avait eu d'abord la
paresse d'aller répondre, engourdi d'une fatigue immense; et, à
présent, il ne savait plus, il rêvait seulement qu'elle marchait
devant lui et qu'il entendait le léger claquement de ses sabots. Deux
jours se passèrent, elle n'avait pas remué, il la touchait de son
geste machinal, rassuré de la sentir si tranquille.

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.