A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

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Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allongés, peu à
peu ennuyés et pris de malaise, devant l'étalage de cette misère.
Elle craignit de les avoir blessés, elle ajouta de son air juste et
calme de femme pratique:

--Oh! ce n'est pas pour me plaindre. Les choses sont ainsi, il faut
les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous débattre, nous
ne changerions sans doute rien... Le mieux encore, n'est-ce pas?
Monsieur et Madame, c'est de tâcher de faire honnêtement ses affaires,
dans l'endroit où le bon Dieu vous a mis.

M. Grégoire l'approuva beaucoup.

--Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de
l'infortune.

Honorine et Mélanie apportaient enfin le paquet. Ce fut Cécile qui le
déballa et qui sortit les deux robes. Elle y joignit des fichus, même
des bas et des mitaines. Tout cela irait à merveille, elle se hâtait,
faisait envelopper par les bonnes les vêtements choisis; car sa
maîtresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mère et les
enfants vers la porte.

--Nous sommes bien à court, bégaya la Maheude, si nous avions une
pièce de cent sous seulement...

La phrase s'étrangla, car les Maheu étaient fiers et ne mendiaient
point. Cécile, inquiète, regarda son père; mais celui-ci refusa
nettement, d'un air de devoir.

--Non, ce n'est pas dans nos habitudes. Nous ne pouvons pas.

Alors, la jeune fille, émue de la figure bouleversée de la mère,
voulut combler les enfants. Ils regardaient toujours fixement la
brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua.

--Tenez! c'est pour vous.

Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal.

--Attendez, vous partagerez avec vos frères et vos soeurs.

Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les
pousser dehors. Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en
allèrent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs
menottes gourdes de froid.

La Maheude tirait ses enfants sur le pavé, ne voyait plus ni les
champs déserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui
tournait. Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra résolument chez
Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains,
du café, du beurre, et même sa pièce de cent sous, car l'homme prêtait
aussi à la petite semaine. Ce n'était pas d'elle qu'il voulait,
c'était de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda
d'envoyer sa fille chercher les provisions. On verrait ça. Catherine
le giflerait, s'il lui soufflait de trop près sous le nez.



III


Onze heures sonnaient à la petite église du coron des
Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, où l'abbé Joire venait
dire la messe, le dimanche. A côté, dans l'école, également en
briques, on entendait les voix ânonnantes des enfants, malgré les
fenêtres fermées au froid du dehors. Les larges voies, divisées en
petits jardins adossés, restaient désertes, entre les quatre grands
corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravagés par l'hiver,
étalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et
salissaient les derniers légumes. On faisait la soupe, les cheminées
fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des façades,
ouvrait une porte, disparaissait. D'un bout à l'autre, sur le
trottoir pavé, les tuyaux de descente s'égouttaient dans des tonneaux,
bien qu'il ne plût pas, tant le ciel gris était chargé d'humidité. Et
ce village, bâti d'un coup au milieu du vaste plateau, bordé de ses
routes noires comme d'un liséré de deuil, n'avait d'autre gaieté que
les bandes régulières de ses tuiles rouges, sans cesse lavées par les
averses.

Quand la Maheude rentra, elle fit un détour pour aller acheter des
pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore
de sa récolte. Derrière un rideau de peupliers malingres, les seuls
arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions
isolées, des maisons quatre par quatre, entourées de leurs jardins.
Comme la Compagnie réservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers
avaient surnommé ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de même
qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie
bonne enfant de leur misère.

--Ouf! nous y voilà, dit la Maheude chargée de paquets, en poussant
chez eux Lénore et Henri, boueux, les jambes mortes.

Devant le feu, Estelle hurlait, bercée dans les bras d'Alzire.
Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire,
s'était décidée à feindre de lui donner le sein. Ce simulacre,
souvent, réussissait. Mais, cette fois, elle avait beau écarter sa
robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit
ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer.

--Passe-la-moi, cria la mère, dès qu'elle se trouva débarrassée. Elle
ne nous laissera pas dire un mot.

Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et
que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put
enfin causer. Du reste, tout allait bien, la petite ménagère avait
entretenu le feu, balayé, rangé la salle. Et, dans le silence, on
entendait en haut ronfler le grand-père, du même ronflement rythmé,
qui ne s'était pas arrêté un instant.

--En voilà des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions. Si
tu veux, maman, je ferai la soupe.

La table était encombrée: un paquet de vêtements, deux pains, des
pommes de terre, du beurre, du café, de la chicorée et une demi-livre
de fromage de cochon.

--Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller
cueillir de l'oseille et arracher des poireaux... Non, j'en ferai
ensuite pour les hommes... Mets bouillir des pommes de terre, nous
les mangerons avec un peu de beurre... Et du café, hein? n'oublie pas
le café!

Mais, tout d'un coup, l'idée de la brioche lui revint. Elle regarda
les mains vides de Lénore et d'Henri, qui se battaient par terre, déjà
reposés et gaillards. Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en
chemin, mangé sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant
qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tâchait de l'apaiser.

--Laisse-les, maman. Si c'est pour moi, tu sais que ça m'est égal, la
brioche. Ils avaient faim, d'être allés si loin à pied.

Midi sonnèrent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de
l'école. Les pommes de terre étaient cuites, le café, épaissi d'une
bonne moitié de chicorée, passait dans le filtre, avec un bruit
chantant de grosses gouttes. Un coin de la table fut débarrassé; mais
la mère seule y mangea, les trois enfants se contentèrent de leurs
genoux; et, tout le temps, le petit garçon, qui était d'une voracité
muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le
papier gras le surexcitait.

La Maheude buvait son café à petits coups, les deux mains autour du
verre pour les réchauffer, lorsque le père Bonnemort descendit.
D'habitude, il se levait plus tard, son déjeuner l'attendait sur le
feu. Mais, ce jour-là, il se mit à grogner, parce qu'il n'y avait
point de soupe. Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas
toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence.
De temps à autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par
propreté; et, tassé ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au
fond de sa bouche, la tête basse, les yeux éteints.

--Ah! j'ai oublié, maman, dit Alzire, la voisine est venue...

Sa mère l'interrompit.

--Elle m'embête!

C'était une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleuré misère,
la veille, pour ne rien lui prêter; et elle la savait justement à son
aise, en ce moment-là, le logeur Bouteloup ayant avancé sa quinzaine.
Dans le coron, on ne se prêtait guère de ménage à ménage.

--Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un
moulin de café... Je le reporterai à la Pierronne, à qui je le dois
d'avant-hier.

Et, quand sa fille eut préparé le paquet, elle ajouta qu'elle
rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu. Puis,
elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort
broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lénore et Henri se
battaient pour manger les pelures tombées.

La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, à travers les
jardins, de peur que la Levaque ne l'appelât. Justement, son jardin
s'adossait à celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage
délabré qui les séparait, un trou par lequel on voisinait. Le puits
commun était là, desservant quatre ménages. A côté, derrière un
bouquet de lilas chétifs, se trouvait le carin, une remise basse,
pleine de vieux outils, et où l'on élevait, un à un, les lapins qu'on
mangeait les jours de fête. Une heure sonna, c'était l'heure du café,
pas une âme ne se montrait aux portes ni aux fenêtres. Seul, un
ouvrier de la coupe à terre, en attendant la descente, bêchait son
coin de légumes, sans lever la tête. Mais, comme la Maheude arrivait
en face, à l'autre corps de bâtiment, elle fut surprise de voir
paraître, devant l'église, un monsieur et deux dames. Elle s'arrêta
une seconde, elle les reconnut: c'était madame Hennebeau, qui faisait
visiter le coron à ses invités, le monsieur décoré et la dame en
manteau de fourrure.

--Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'écria la Pierronne, lorsque
la Maheude lui eut rendu son café. Ça ne pressait pas.

Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron,
brune, le front bas, les yeux grands, la bouche étroite; et coquette
avec ça, d'une propreté de chatte, la gorge restée belle, car elle
n'avait pas eu d'enfant. Sa mère, la Brûlé, veuve d'un haveur mort à
la mine, après avoir envoyé sa fille travailler dans une fabrique, en
jurant qu'elle n'épouserait jamais un charbonnier, ne décolérait plus,
depuis que celle-ci s'était mariée sur le tard avec Pierron, un veuf
encore, qui avait une gamine de huit ans. Cependant, le ménage vivait
très heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient
sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une
dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement
tenue, qu'on se serait miré dans les casseroles. Pour surcroît de
chance, grâce à des protections, la Compagnie l'avait autorisée à
vendre des bonbons et des biscuits, dont elle étalait les bocaux sur
deux planches, derrière les vitres de la fenêtre. C'étaient six ou
sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche. Et, dans
ce bonheur, il n'y avait que la mère Brûlé qui hurlât avec son
enragement de vieille révolutionnaire, ayant à venger la mort de son
homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochât en
gifles trop fréquentes les vivacités de la famille.

--Comme elle est grosse déjà! reprit la Pierronne, en faisant des
risettes à Estelle.

--Ah! le mal que ça donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude. Tu es
heureuse de n'en pas avoir. Au moins, tu peux tenir propre.

Bien que, chez elle, tout fût en ordre, et qu'elle lavât chaque
samedi, elle jetait un coup d'oeil de ménagère jalouse sur cette salle
si claire, où il y avait même de la coquetterie, des vases dorés sur
le buffet, une glace, trois gravures encadrées.

Cependant, la Pierronne était en train de boire seule son café, tout
son monde se trouvant à la fosse.

--Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle.

--Non, merci, je sors d'avaler le mien.

--Qu'est-ce que ça fait?

En effet, ça ne faisait rien. Et toutes deux burent lentement. Entre
les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'étaient arrêtés
sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenêtres, leurs petits
rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des
ménagères. Ceux des Levaque étaient très sales, de véritables
torchons, qui semblaient avoir essuyé le cul des marmites.

--S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la
Pierronne.

Alors, la Maheude partit et ne s'arrêta plus. Ah! si elle avait eu un
logeur comme ce Bouteloup, c'était elle qui aurait voulu faire marcher
son ménage! Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une
excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec. Et
puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des
cafés-concerts de Montsou.

La Pierronne prit un air profondément dégoûté. Ces chanteuses, ça
donnait toutes les maladies. Il y en avait une, à Joiselle, qui avait
empoisonné une fosse.

--Ce qui m'étonne, c'est que tu aies laissé aller ton fils avec leur
fille.

--Ah! oui, empêche donc ça!... Leur jardin est contre le nôtre.
L'été, Zacharie était toujours avec Philomène derrière les lilas, et
ils ne se gênaient guère sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au
puits sans les surprendre.

C'était la commune histoire des promiscuités du coron, les garçons et
les filles pourrissant ensemble, se jetant à cul, comme ils disaient,
sur la toiture basse et en pente du carin, dès la nuit tombée. Toutes
les herscheuses faisaient là leur premier enfant, quand elles ne
prenaient pas la peine d'aller le faire à Réquillart ou dans les blés.
Ça ne tirait pas à conséquence, on se mariait ensuite, les mères
seules se fâchaient, lorsque les garçons commençaient trop tôt, car un
garçon qui se mariait ne rapportait plus à la famille.

--A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement.
Ton Zacharie l'a déjà emplie deux fois, et ils iront plus loin se
coller... De toute façon, l'argent est fichu.

La Maheude, furieuse, étendit les mains.

--Écoute ça: je les maudis, s'ils se collent... Est-ce que Zacharie
ne nous doit pas du respect? Il nous a coûté, n'est-ce pas? eh bien!
il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme...
Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient
tout de suite pour les autres? Autant crever alors!

Cependant, elle se calma.

--Je parle en général, on verra plus tard... Il est joliment fort,
ton café: tu mets ce qu'il faut.

Et, après un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant
que la soupe de ses hommes n'était pas faite. Dehors, les enfants
retournaient à l'école, quelques femmes se montraient sur les portes,
regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des façades, en
expliquant du doigt le coron à ses invités. Cette visite commençait à
remuer le village. L'homme de la coupe à terre s'arrêta un moment de
bêcher, deux poules inquiètes s'effarouchèrent dans les jardins.

Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui était sortie
pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un médecin de la
Compagnie, petit homme pressé, écrasé de besogne, qui donnait ses
consultations en courant.

--Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout...
Faudrait en causer cependant.

Il les tutoyait toutes, il répondit sans s'arrêter:

--Fiche-moi la paix! tu bois trop de café.

--Et mon mari, Monsieur, dit à son tour la Maheude, vous deviez venir
le voir... Il a toujours ses douleurs aux jambes.

--C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix!

Les deux femmes restèrent plantées, regardant fuir le dos du docteur.

--Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut échangé avec sa
voisine un haussement d'épaules désespéré. Tu sais qu'il y a du
nouveau... Et tu prendras bien un peu de café. Il est tout frais.

La Maheude, qui se débattait, fut sans force. Allons! une goutte tout
de même, pour ne pas la désobliger. Et elle entra.

La salle était d'une saleté noire, le carreau et les murs tachés de
graisse, le buffet et la table poissés de crasse; et une puanteur de
ménage mal tenu prenait à la gorge. Près du feu, les deux coudes sur
la table, le nez enfoncé dans son assiette, Bouteloup, jeune encore
pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa
carrure épaisse de gros garçon placide; tandis que, debout contre lui,
le petit Achille, le premier-né de Philomène, qui entrait dans ses
trois ans déjà, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bête
gourmande. Le logeur, très tendre sous une grande barbe brune, lui
fourrait de temps à autre un morceau de sa viande au fond de la
bouche.

--Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade
d'avance dans la cafetière.

Elle, plus vieille que lui de six ans, était affreuse, usée, la gorge
sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux
poils grisâtres, toujours dépeignée. Il l'avait prise naturellement,
sans l'éplucher davantage que sa soupe, où il trouvait des cheveux, et
que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans
la pension, le mari aimait à répéter que les bons comptes font les
bons amis.

--Alors, c'était pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir
la Pierronne rôder du côté des Bas-de-Soie. Le monsieur que tu sais
l'attendait derrière Rasseneur, et ils ont filé ensemble le long du
canal... Hein? c'est du propre, une femme mariée!

--Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'épouser donnait des lapins
au porion, maintenant ça lui coûte moins cher de prêter sa femme.

Bouteloup éclata d'un rire énorme et jeta une mie de pain saucée dans
la bouche d'Achille. Les deux femmes achevaient de se soulager sur le
compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais
toujours occupée à se visiter les trous de la peau, à se laver, à se
mettre de la pommade. Enfin, ça regardait le mari, s'il aimait ce
pain-là. Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torché
les chefs, pour les entendre seulement dire merci. Et elles ne furent
interrompues que par l'arrivée d'une voisine qui rapportait une mioche
de neuf mois, Désirée, la dernière de Philomène: celle-ci, déjeunant
au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenât là-bas sa petite, et
elle la faisait téter, assise un instant dans le charbon.

--La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de
suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'était endormie sur
ses bras.

Mais elle ne réussit point à éviter la mise en demeure qu'elle lisait
depuis un moment dans les yeux de la Levaque.

--Dis donc, il faudrait pourtant songer à en finir.

D'abord, les deux mères, sans avoir besoin d'en causer, étaient
tombées d'accord pour ne pas conclure le mariage. Si la mère de
Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de
son fils, la mère de Philomène s'emportait à l'idée d'abandonner
celles de sa fille. Rien ne pressait, la seconde avait même préféré
garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis
que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre était
venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au
mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien.

--Zacharie a tiré au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrête...
Voyons, à quand?

--Remettons ça aux beaux jours, répondit la Maheude gênée. C'est
ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'être
mariés, pour aller ensemble!... Parole d'honneur, tiens!
j'étranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la bêtise.

La Levaque haussa les épaules.

--Laisse donc, elle y passera comme les autres!

Bouteloup, avec la tranquillité d'un homme qui est chez lui, fouilla
le buffet, cherchant le pain. Des légumes pour la soupe de Levaque,
des pommes de terre et des poireaux, traînaient sur un coin de la
table, à moitié pelurés, repris et abandonnés dix fois, au milieu des
continuels commérages. La femme venait cependant de s'y remettre,
lorsqu'elle les lâcha de nouveau, pour se planter devant la fenêtre.

--Qu'est-ce que c'est que ça?... Tiens! c'est madame Hennebeau avec
des gens. Les voilà qui entrent chez la Pierronne.

Du coup, toutes deux retombèrent sur la Pierronne. Oh! ça ne manquait
jamais, dès que la Compagnie faisait visiter le coron à des gens, on
les conduisait droit chez celle-là, parce que c'était propre. Sans
doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maître-porion.
On peut bien être propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois
mille francs, logés, chauffés, sans compter les cadeaux. Si c'était
propre dessus, ce n'était guère propre dessous. Et, tout le temps que
les visiteurs restèrent en face, elles en dégoisèrent.

--Les voilà qui sortent, dit enfin la Levaque. Ils font le tour...
Regarde donc, ma chère, je crois qu'ils vont chez toi.

La Maheude fut prise de peur. Qui sait si Alzire avait donné un coup
d'éponge à la table? Et sa soupe, à elle aussi, qui n'était pas prête!
Elle balbutia un «au revoir», elle se sauva, filant, rentrant, sans un
coup d'oeil de côté.

Mais tout reluisait. Alzire, très sérieuse, un torchon devant elle,
s'était mise à faire la soupe, en voyant que sa mère ne revenait pas.
Elle avait arraché les derniers poireaux du jardin, cueilli de
l'oseille, et elle nettoyait précisément les légumes, pendant que, sur
le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des
hommes, quand ils allaient rentrer. Henri et Lénore étaient sages par
hasard, très occupés à déchirer un vieil almanach. Le père Bonnemort
fumait silencieusement sa pipe.

Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa.

--Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme.

Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturité superbe de la
quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilité, sans laisser
trop paraître la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drapée
d'une mante de velours noir.

--Entrez, entrez, répétait-elle à ses invités. Nous ne gênons
personne... Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept
enfants! Tous nos ménages sont comme ça... Je vous expliquais que la
Compagnie leur loue la maison six francs par mois. Une grande salle
au rez-de-chaussée, deux chambres en haut, une cave et un jardin.

Le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure, débarqués le
matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la
face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les dépaysaient.

--Et un jardin, répéta la dame. Mais on y vivrait, c'est charmant!

--Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brûlent, continuait
madame Hennebeau. Un médecin les visite deux fois par semaine; et,
quand ils sont vieux, ils reçoivent des pensions, bien qu'on ne fasse
aucune retenue sur les salaires.

--Une Thébaïde! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi.

La Maheude s'était précipitée pour offrir des chaises. Ces dames
refusèrent. Déjà madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de
se distraire à ce rôle de montreur de bêtes, dans l'ennui de son exil,
mais tout de suite répugnée par l'odeur fade de misère, malgré la
propreté choisie des maisons où elle se risquait. Du reste, elle ne
répétait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquiéter
davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant près d'elle.

--Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec
leurs têtes trop grosses, embroussaillées de cheveux couleur de
paille.

Et la Maheude dut dire leur âge, on lui adressa aussi des questions
sur Estelle, par politesse. Respectueusement, le père Bonnemort avait
retiré sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet
d'inquiétude, si ravagé par ses quarante années de fond, les jambes
raides, la carcasse démolie, la face terreuse; et, comme un violent
accès de toux le prenait, il préféra sortir pour cracher dehors, dans
l'idée que son crachat noir allait gêner le monde.

Alzire eut tout le succès. Quelle jolie petite ménagère, avec son
torchon! On complimenta la mère d'avoir une petite fille déjà si
entendue pour son âge. Et personne ne parlait de la bosse, des
regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le
pauvre être infirme.

--Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos
corons, à Paris, vous pourrez répondre... Jamais plus de bruit que
ça, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous
voyez, un endroit où vous devriez venir vous refaire un peu, à cause
du bon air et de la tranquillité.

--C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un élan final
d'enthousiasme.

Ils sortirent de l'air enchanté dont on sort d'une baraque de
phénomènes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil,
pendant qu'ils repartaient doucement, en causant très haut. Les rues
s'étaient peuplées, ils devaient traverser des groupes de femmes,
attirées par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison
en maison.

Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrêté la Pierronne,
accourue en curieuse. Toutes deux affectaient une surprise mauvaise.
Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce
n'était pourtant pas si drôle.

--Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des
vices!

--Je viens d'apprendre qu'elle est allée ce matin mendier chez les
bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refusé du pain,
lui en a donné... On sait comment il se paie, Maigrat.

--Sur elle, oh! non! faudrait du courage... C'est sur Catherine qu'il
en prend.

--Ah! écoute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout à l'heure
de me dire qu'elle étranglerait Catherine, si elle y passait!...
Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise à cul
sur le carin!

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