A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Chut!... Voici le monde.

Alors, la Levaque et la Pierronne, l'air paisible, sans curiosité
impolie, s'étaient contentées de guetter sortir les visiteurs, du coin
de l'oeil. Puis, elles avaient appelé vivement d'un signe la Maheude,
qui promenait encore Estelle sur ses bras. Et toutes trois,
immobiles, regardaient s'éloigner les dos bien vêtus de madame
Hennebeau et de ses invités. Lorsque ceux-ci furent à une trentaine
de pas, les commérages reprirent, avec un redoublement de violence.

--Elles en ont pour de l'argent sur la peau, ça vaut plus cher
qu'elles, peut-être!

--Ah! sûr!... Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici, je n'en
donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit. On raconte des
histoires...

--Hein? quelles histoires?

--Elle aurait des hommes donc!... D'abord, l'ingénieur...

--Ce petiot maigre!... Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans
les draps.

--Qu'est-ce que ça fiche, si ça l'amuse?... Moi, je n'ai pas
confiance, quand je vois une dame qui prend des mines dégoûtées et qui
n'a jamais l'air de se plaire où elle est... Regarde donc comme elle
tourne son derrière, avec l'air de nous mépriser toutes. Est-ce que
c'est propre?

Les promeneurs s'en allaient du même pas ralenti, causant toujours,
lorsqu'une calèche vint s'arrêter sur la route, devant l'église. Un
monsieur d'environ quarante-huit ans en descendit, serré dans une
redingote noire, très brun de peau, le visage autoritaire et correct.

--Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s'il avait pu
l'entendre, saisie de la crainte hiérarchique que le directeur
inspirait à ses dix mille ouvriers. C'est pourtant vrai qu'il a une
tête de cocu, cet homme!

Maintenant, le coron entier était dehors. La curiosité des femmes
montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule;
tandis que des bandes de marmaille mal mouchée traînaient sur les
trottoirs, bouche béante. On vit un instant la tête pâle de
l'instituteur qui se haussait, lui aussi, derrière la haie de l'école.
Au milieu des jardins, l'homme en train de bêcher restait le pied sur
sa bêche, les yeux arrondis. Et le murmure des commérages s'enflait
peu à peu avec un bruit de crécelles, pareil à un coup de vent dans
des feuilles sèches.

C'était surtout devant la porte de la Levaque que le rassemblement
avait grossi. Deux femmes s'étaient avancées, puis dix, puis vingt.
Prudemment, la Pierronne se taisait, à présent qu'il y avait trop
d'oreilles. La Maheude, une des plus raisonnables, se contentait
aussi de regarder; et, pour calmer Estelle réveillée et hurlant, elle
avait tranquillement sorti au grand jour sa mamelle de bonne bête
nourricière, qui pendait, roulante, comme allongée par la source
continue de son lait. Quand M. Hennebeau eut fait asseoir les dames
au fond de la voiture, qui fila du côté de Marchiennes, il y eut une
explosion dernière de voix bavardes, toutes les femmes gesticulaient,
se parlaient dans le visage, au milieu d'un tumulte de fourmilière en
révolution.

Mais trois heures sonnèrent. Les ouvriers de la coupe à terre étaient
partis, Bouteloup et les autres. Brusquement, au détour de l'église,
parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le
visage noir, les vêtements trempés, croisant les bras et gonflant le
dos. Alors, il se produisit une débandade parmi les femmes, toutes
couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de
ménagères que trop de café et trop de cancans avaient mises en faute.
Et l'on n'entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles:

--Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prête!



IV


Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Étienne chez Rasseneur, il
trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur
soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans
ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne
s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en
avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son
visage inquiet s'éclaira. Toute la matinée, le vide du buffet, la
maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue
en élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué
au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et
qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis,
voilà qu'il y avait de tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il
riait d'aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout;
tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large
tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage
de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était
pour le père, quand il n'y en avait que pour un. Tous venaient de
faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne
boisson claire des fins de quinzaine.

--Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé
à son tour. J'ai voulu garder un peu d'argent... Mais, si tu en
désires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent!

--Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain,
de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaîtée dans la jatte
qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait
Alzire à ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre
et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu'il fût bien
chaud.

Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dans une moitié de
tonneau, transformée en baquet. Catherine, qui passait la première,
l'avait empli d'eau tiède; et elle se déshabillait tranquillement,
ôtait son béguin, sa veste, sa culotte, jusqu'à sa chemise, habituée à
cela depuis l'âge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal. Elle
se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement
avec du savon noir. Personne ne la regardait, Lénore et Henri
eux-mêmes n'avaient plus la curiosité de voir comment elle était
faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier,
laissant sa chemise mouillée et ses autres vêtements, en tas, sur le
carreau. Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin
s'était hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie
mangeait encore; et celui-ci le bousculait, réclamait son tour, criait
que s'il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper
d'abord, il ne voulait pas avoir la rinçure des galopins, d'autant
plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l'eau, on pouvait en
remplir les encriers de l'école. Ils finirent par se laver ensemble,
tournés également vers le feu, et ils s'entraidèrent même, ils se
frottèrent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans
l'escalier, tout nus.

--En font-ils un gâchis! murmurait la Maheude, en prenant par terre
les vêtements pour les mettre sécher. Alzire, éponge un peu, hein!

Mais un tapage, de l'autre côté du mur, lui coupa la parole.
C'étaient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un piétinement
de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de
courge vide.

--La Levaque reçoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de
racler le fond de sa jatte avec la cuiller. C'est drôle, Bouteloup
prétendait que la soupe était prête.

--Ah! oui, prête! dit la Maheude, j'ai vu les légumes sur la table,
pas même épluchés.

Les cris redoublaient, il y eut une poussée terrible qui ébranla le
mur, puis un grand silence tomba. Alors, le mineur, en avalant une
dernière cuillerée, conclut d'un air de calme justice:

--Si la soupe n'est pas prête, ça se comprend.

Et, après avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de
cochon. Il en coupait des morceaux carrés, qu'il piquait de la pointe
de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette. On ne
parlait pas, quand le père mangeait. Lui-même avait la faim
silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de
Maigrat, ça devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune
question à sa femme. Il demanda seulement si le vieux dormait
toujours, là-haut. Non, le grand-père était déjà sorti, pour son tour
de promenade accoutumé. Et le silence recommença.

Mais l'odeur de la viande avait fait lever les têtes de Lénore et
d'Henri, qui s'amusaient par terre à dessiner des ruisseaux avec l'eau
répandue. Tous deux vinrent se planter près du père, le petit en
avant. Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins
d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterné
s'engouffrer dans la bouche. A la longue, le père remarqua le désir
gourmand qui les pâlissait et leur mouillait les lèvres.

--Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.

Et, comme sa femme hésitait:

--Tu sais, je n'aime pas ces injustices. Ça m'ôte l'appétit, quand
ils sont là, autour de moi, à mendier un morceau.

--Mais oui, ils en ont eu! s'écria-t-elle, en colère. Ah bien! si tu
les écoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils
s'empliront jusqu'à crever... N'est-ce pas, Alzire, que nous avons
tous mangé du fromage?

--Bien sûr, maman, répondit la petite bossue, qui, dans ces
circonstances-là, mentait avec un aplomb de grande personne.

Lénore et Henri restaient immobiles de saisissement, révoltés d'une
pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la
vérité. Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse
envie de protester, de dire qu'ils n'étaient pas là, eux, lorsque les
autres en avaient mangé.

--Allez-vous-en donc! répétait la mère, en les chassant à l'autre bout
de la salle. Vous devriez rougir d'être toujours dans l'assiette de
votre père. Et, s'il était le seul à en avoir, est-ce qu'il ne
travaille pas, lui? tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne
savez encore que dépenser. Ah! oui, et plus que vous n'êtes gros!

Maheu les rappela. Il assit Lénore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa
cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la
dînette avec eux. Chacun sa part, il leur coupait des petits
morceaux. Les enfants, ravis, dévoraient.

Quand il eut fini, il dit à sa femme:

--Non, ne me sers pas mon café. Je vais me laver d'abord... Et
donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale.

Ils empoignèrent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le
ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des
vêtements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes,
lasses de déteindre sur le dos de son frère. En le voyant filer
sournoisement par la porte ouverte, sa mère l'arrêta.

--Où vas-tu?

--Là.

--Où, là?... Écoute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits
pour ce soir. Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade,
tu auras affaire à moi.

--Bon! bon!

Jeanlin partit, les mains dans les poches, traînant ses sabots,
roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur.
A son tour, Zacharie descendait, plus soigné, le torse pris dans un
tricot de laine noire à raies bleues. Son père lui cria de ne pas
rentrer tard; et il sortit en hochant la tête, la pipe aux dents, sans
répondre.

De nouveau, le baquet était plein d'eau tiède. Maheu, lentement,
enlevait déjà sa veste. Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lénore et
Henri jouer dehors. Le père n'aimait pas se laver en famille, comme
cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron. Du reste,
il ne blâmait personne, il disait simplement que c'était bon pour les
enfants, de barboter ensemble.

--Que fais-tu donc là-haut? cria la Maheude à travers l'escalier.

--Je raccommode ma robe, que j'ai déchirée hier, répondit Catherine.

--C'est bien... Ne descends pas, ton père se lave.

Alors, Maheu et la Maheude restèrent seuls. Celle-ci s'était décidée
à poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien
près du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux
vagues de petit être sans pensée. Lui, tout nu, accroupi devant le
baquet, y avait d'abord plongé sa tête, frottée de ce savon noir dont
l'usage séculaire décolore et jaunit les cheveux de la race. Ensuite,
il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les
cuisses, se les racla énergiquement des deux poings. Debout, sa femme
le regardait.

--Dis donc, commença-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arrivé...
Tu te tourmentais, hein? ça t'a déridé, ces provisions... Imagine-toi
que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou. Oh! ils
sont aimables, ils ont habillé les petits, et j'avais honte de les
supplier, car ça me reste en travers, quand je demande.

Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise,
crainte d'une culbute. Le père continuait à s'user la peau, sans
hâter d'une question cette histoire qui l'intéressait, attendant
patiemment de comprendre.

--Faut te dire que Maigrat m'avait refusé, oh! raide! comme on flanque
un chien dehors... Tu vois si j'étais à la noce! Ça tient chaud, des
vêtements de laine, mais ça ne vous met rien dans le ventre, pas vrai?

Il leva la tête, toujours muet. Rien à la Piolaine, rien chez
Maigrat: alors, quoi? Mais, comme à l'ordinaire, elle venait de
retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui
était mal commode d'atteindre. D'ailleurs, il aimait qu'elle le
savonnât, qu'elle le frottât partout, à se casser les poignets. Elle
prit du savon, elle lui laboura les épaules, tandis qu'il se
raidissait, afin de tenir le coup.

--Donc, je suis retournée chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui
en ai dit... Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui
arriverait du mal, s'il y avait une justice... Ça l'ennuyait, il
tournait les yeux, il aurait bien voulu filer...

Du dos, elle était descendue aux fesses; et, lancée, elle poussait
ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y
passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de
grand nettoyage. Seulement, elle suait à ce terrible va-et-vient des
bras, toute secouée elle-même, si essoufflée, que ses paroles
s'étranglaient.

--Enfin, il m'a appelée vieux crampon... Nous aurons du pain jusqu'à
samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prêté cent sous... J'ai
encore pris chez lui le beurre, le café, la chicorée, j'allais même
prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il
grognait... Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes
de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragoût et
un pot-au-feu... Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matinée.

Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux
endroits où ça ne voulait pas sécher. Lui, heureux, sans songer au
lendemain de la dette, éclatait d'un gros rire et l'empoignait à
pleins bras.

--Laisse donc, bête! tu es trempé, tu me mouilles... Seulement, je
crains que Maigrat n'ait des idées...

Elle allait parler de Catherine, elle s'arrêta. A quoi bon inquiéter
le père? Ça ferait des histoires à n'en plus finir.

--Quelles idées? demanda-t-il.

--Des idées de nous voler, donc! Faudra que Catherine épluche joliment
la note.

Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lâcha plus. Toujours le
bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait à le frotter si fort,
puis à lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils
des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'était également chez les
camarades du coron l'heure des bêtises, où l'on plantait plus
d'enfants qu'on n'en voulait. La nuit, on avait sur le dos la
famille. Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme
qui jouit du seul bon moment de la journée, appelant ça prendre son
dessert, et un dessert qui ne coûtait rien. Elle, avec sa taille et
sa gorge roulantes, se débattait un peu, pour rire.

--Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!... Et Estelle qui nous regarde!
attends que je lui tourne la tête.

--Ah! ouiche! à trois mois, est-ce que ça comprend?

Lorsqu'il se fut relevé, Maheu passa simplement une culotte sèche.
Son plaisir, quand il était propre et qu'il avait rigolé avec sa
femme, était de rester un moment le torse nu. Sur sa peau blanche,
d'une blancheur de fille anémique, les éraflures, les entailles du
charbon, laissaient des tatouages, des «greffes», comme disent les
mineurs; et il s'en montrait fier, il étalait ses gros bras, sa
poitrine large, d'un luisant de marbre veiné de bleu. En été, tous
les mineurs se mettaient ainsi sur les portes. Il y alla même un
instant, malgré le temps humide, cria un mot salé à un camarade, le
poitrail également nu, au-delà des jardins. D'autres parurent. Et
les enfants, qui traînaient sur les trottoirs, levaient la tête,
riaient eux aussi à la joie de toute cette chair lasse de
travailleurs, mise au grand air.

En buvant son café, sans passer encore une chemise, Maheu conta à sa
femme la colère de l'ingénieur, pour le boisage. Il était calmé,
détendu, et il écouta avec un hochement d'approbation les sages
conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces
affaires-là. Toujours elle lui répétait qu'on ne gagnait rien à se
buter contre la Compagnie. Elle lui parla ensuite de la visite de
madame Hennebeau. Sans le dire, tous deux en étaient fiers.

--Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de
l'escalier.

--Oui, oui, ton père se sèche.

La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de
popeline gros bleu, pâlie et usée déjà dans les plis. Elle était
coiffée d'un bonnet de tulle noire, tout simple.

--Tiens! tu t'es habillée... Où vas-tu donc?

--Je vais à Montsou acheter un ruban pour mon bonnet... J'ai retiré
le vieux, il était trop sale.

--Tu as donc de l'argent, toi?

--Non, c'est Mouquette qui a promis de me prêter dix sous.

La mère la laissa partir. Mais, à la porte, elle la rappela.

--Écoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban... il te
volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.

Le père, qui s'était accroupi devant le feu, pour sécher plus vite sa
nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:

--Tâche de ne pas traîner la nuit sur les routes.

Maheu, l'après-midi, travailla dans son jardin. Déjà il y avait semé
des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge,
depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit à
repiquer. Ce coin de jardin les fournissait de légumes, sauf de
pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez. Du reste, lui
s'entendait très bien à la culture et obtenait même des artichauts, ce
qui était traité de pose par les voisins. Comme il préparait sa
planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carré à lui,
en regardant des romaines que Bouteloup avait plantées le matin; car,
sans le courage du logeur à bêcher, il n'aurait guère poussé là que
des orties. Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage.
Levaque, délassé et excité d'avoir tapé sur sa femme, tâcha vainement
d'entraîner Maheu chez Rasseneur. Voyons, est-ce qu'une chope
l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant
avec les camarades, puis on rentrerait dîner. C'était la vie, après
la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal à cela,
mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles
seraient fanées le lendemain. Au fond, il refusait par sagesse, ne
voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était
avec Jeanlin que sa Lydie avait filé. Levaque répondit que ça devait
être quelque chose comme ça, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et
ces galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut
tranquillisés, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le
camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une crudité de bons
diables. Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au
fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre.
Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante
ressemblait à un gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les
portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'école était
fermée, toute la marmaille traînait, c'était un grouillement de petits
êtres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pères, qui
n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,
accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes
avec des paroles rares, à l'abri d'un mur. La Pierronne partit
furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme;
et il se décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que
Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce
que ni la fille ni les garçons ne rentraient. Elle l'aurait parié:
jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait
pu être tous autour de la table. Puis, c'était la salade de
pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir à
cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade
accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le
feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec
de l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette
bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les briques des corons d'un
empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce
violent fumet de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de
suite sur une chaise, la tête contre la muraille. Dès qu'il
s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri
et Lénore venaient de casser une assiette en s'obstinant à aider
Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort rentra le
premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse. Alors, la
Maheude réveilla Maheu.

--Mangeons, tant pis!... Ils sont assez grands pour retrouver la
maison. L'embêtant, c'est la salade!



V


Chez Rasseneur, après avoir mangé une soupe, Étienne, remonté dans
l'étroite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du
Voreux, était tombé sur son lit, tout vêtu, assommé de fatigue. En
deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures. Quand il s'éveilla,
au crépuscule, il resta étourdi un instant, sans reconnaître le lieu
où il se trouvait; et il éprouvait un tel malaise, une telle pesanteur
de tête, qu'il se mit péniblement debout, avec l'idée de prendre
l'air, avant de dîner et de se coucher pour la nuit.

Dehors, le temps était de plus en plus doux, le ciel de suie se
cuivrait, chargé d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait
l'approche dans la tiédeur humide de l'air. La nuit venait par
grandes fumées, noyant les lointains perdus de la plaine. Sur cette
mer immense de terres rougeâtres, le ciel bas semblait se fondre en
noire poussière, sans un souffle de vent à cette heure, qui
animât les ténèbres. C'était d'une tristesse blafarde et morte
d'ensevelissement.

Étienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de
secouer sa fièvre. Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri déjà au
fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il
s'arrêta un moment, pour voir la sortie des ouvriers à la journée.
Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs à
l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, mêlés aux
filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre.

D'abord, ce furent la Brûlé et son gendre Pierron. Elle le
querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation
avec un surveillant, pour son compte de pierres.

--Oh! sacrée chiffe, va! s'il est permis d'être un homme et de
s'aplatir comme ça devant un de ces salops qui nous mangent!

Pierron la suivait paisiblement, sans répondre. Il finit par dire:

--Fallait peut-être sauter sur le chef. Merci! pour avoir des ennuis!

--Tends le derrière, alors! cria-t-elle. Ah! nom de Dieu! si ma fille
m'avait écoutée!... Ça ne suffit donc pas qu'ils m'aient tué le père,
tu voudrais peut-être que je dise merci. Non, vois-tu, j'aurai leur
peau!

Les voix se perdirent, Étienne la regarda disparaître, avec son nez
d'aigle, ses cheveux blancs envolés, ses longs bras maigres qui
gesticulaient furieusement. Mais, derrière lui, la conversation de
deux jeunes gens lui fit prêter l'oreille. Il avait reconnu Zacharie,
qui attendait là, et que son ami Mouquet venait d'aborder.

--Arrives-tu? demanda celui-ci. Nous mangeons une tartine, puis nous
filons au Volcan.

--Tout à l'heure, j'ai affaire.

--Quoi donc?

Le moulineur se tourna et aperçut Philomène qui sortait du criblage.
Il crut comprendre.

--Ah! bon, c'est ça... Alors, je pars devant.

--Oui, je te rattraperai.

Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son père, le vieux Mouque,
qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement
bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le père filait le
long du canal.

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A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.