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L\'assommoir

E >> Emile Zola >> L\'assommoir

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LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE



L'ASSOMMOIR

PAR

ÉMILE ZOLA





PRÉFACE


Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans.
Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis avec une
rigueur extrême. L'_Assommoir_ est venu à son heure, je l'ai écrit,
comme j'écrirai les autres, sans me déranger une seconde de ma ligne
droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais.

Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a été attaqué avec
une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il
bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions
d'écrivain? J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille
ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de
l'ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de
la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif des
sentiments honnêtes, puis comme dénoûment, la honte et la mort. C'est
de la morale en action, simplement.

L'_Assommoir_ est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent
j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule a
effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la
curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très
travaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le grand crime!
Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés
l'étudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et de la force de
ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs.
N'importe, personne n'a entrevu que ma volonté était de faire un
travail purement philologique, que je crois d'un vif intérêt
historique et social.

Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra. C'est une
oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et
qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple
tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils
ne sont qu'ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de
misère où ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les
comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis
s'égayent de la légende stupéfiante dont on amuse la foule! Si l'on
savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne
bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin,
et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et
aussi vivante qu'il pourra! Je ne démens aucun conte, je travaille, je
m'en remets au temps et à la bonne foi publique pour me découvrir
enfin sous l'amas des sottises entassées.

ÉMILE ZOLA.

Paris, 1er janvier 1877.




L'ASSOMMOIR




I


Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin. Puis,
toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de la
fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse,
les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau à
deux têtes_, où ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il
cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu'elle guettait son retour,
elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix
fenêtres flambantes éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire
des boulevards extérieurs; et, derrière lui, elle avait aperçu la
petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à
cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui
quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des
globes de la porte.

Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés,
elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour la première
fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau
de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une
ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le
tour de la misérable chambre garnie, meublée d'une commode de noyer
dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite
table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait
ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et
emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un
vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des
meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les
dernières nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au
milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y
avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d'un rosé tendre.
C'était la belle chambre de l'hôtel, la chambre du premier, qui
donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux enfants
dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetées hors
de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Étienne,
âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras passé au cou de son
frère. Lorsque le regard noyé de leur mère s'arrêta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa
bouche, pour étouffer les légers cris qui lui échappaient. Et, pieds
nus, sans songer à remettre ses savates tombées, elle retourna
s'accouder à la fenêtre, elle reprit son attente de la nuit,
interrogeant les trottoirs, au loin.

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la
barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en
rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la
pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à
lire entre les deux fenêtres: _Hôtel Boncoeur, tenu par Marsoullier_,
en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté
des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son
mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard
de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une
puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle
regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant,
presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de
Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit,
elle entendait parfois des cris d'assassinés; et elle fouillait les
angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec
la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de
couteau. Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise
et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle
apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du
grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière
Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir
couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot
ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement
de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur
la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs
outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait
dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi
tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait
davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son
mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.

-- Le bourgeois n'est donc pas là, madame Lantier?

-- Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de sourire.

C'était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hôtel, un
cabinet de dix francs. Il avait son sac passé à l'épaule. Ayant trouvé
la clef sur la porte, il était entré, en ami.

-- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à
l'hôpital... Hein! quel joli mois de mai! Ça pique dur, ce matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il
vit que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la tête; puis,
il vint jusqu'à la couchette des enfants qui dormaient toujours avec
leurs mines roses de chérubins; et, baissant la voix:

-- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous
désolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique;
l'autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraît-il, il
était comme un fou. Peut-être bien qu'il a passé la nuit avec des amis
à dire du mal de cette crapule de Bonaparte.

-- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous
croyez. Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout
le monde, mon Dieu!

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller chercher son
lait, si elle ne voulait pas sortir: elle était une belle et brave
femme, elle pouvait compter sur lui, le jour où elle serait dans la
peine. Gervaise, dès qu'il se fut éloigné, se remit à la fenêtre.

A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons bleus, les
maçons à leurs cottes blanches, les peintres à leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait
un effacement plâtreux, un ton neutre, où dominaient le bleu déteint
et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa
pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un
rire, sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante du
Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer,
ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur
Paris, les bras mous, déjà gagnés à une journée de flâne. Devant les
comptoirs, dés groupes s'offraient des tournées, s'oubliaient là,
debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'éclaircissant la
gorgé à coups de petits verres.

Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père Colombe, où
elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tête, en
tablier, l'interpella du milieu de la chaussée.

-- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale!

Gervaise se pencha.

-- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,
aujourd'hui!

-- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.

Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir. Madame Boche
était concierge de la maison dont le restaurant du _Veau à deux têtes_
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les
hommes qui mangeaient, à côté. La concierge raconta qu'elle allait à
deux pas, rue de la Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont
son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite,
elle parla d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois heures
du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la jeune femme,
d'un air de curiosité aiguë; et elle semblait n'être venue là, se
poser sous la fenêtre, que pour savoir.

-- Monsieur Lantier est donc encore couché? demanda-t-elle
brusquement.

-- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de sacrés fainéants,
lorsqu'elle revint, pour crier:

-- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai
quelque chose à laver, je vous garderai une place à côté de moi. et
nous causerons.

Puis, comme prise d'une subite pitié:

-- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester là, vous
prendrez du mal... Vous êtes violette.

Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles heures,
jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le flot de
blouses descendant des hauteurs avait cessé; et seuls quelques
retardataires franchissaient la barrière à grandes enjambées. Chez les
marchands de vin, les mêmes hommes, debout, continuaient à boire, à
tousser et à cracher. Aux ouvriers avaient succédé les ouvrières, les
brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vêtements, trottant le long des boulevards extérieurs; elles
allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de
légers rires et des regards luisants jetés autour d'elles; de loin en
loin, une, toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur
de l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis, les employés
étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un
sou en marchant; des jeunes gens efflanqués, aux habits trop courts,
aux yeux battus, tout brouillés de sommeil; de petits vieux qui
roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée par les longues heures
du bureau, regardant leur montre pour régler leur marche à quelques
secondes près. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les
rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les mères, en cheveux,
en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot,
qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchée,
débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
étouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir; il lui
semblait que tout était fini, que les temps étaient finis, que Lantier
ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux
abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, à l'hôpital
neuf, blafard, montrant, par les trous encore béants de ses rangées de
fenêtres, des salles nues où la mort devait faucher. En face d'elle,
derrière le mur de l'octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, l'éblouissait.

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne
pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

-- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter à son cou.

-- Oui, c'est moi, après? répondit-il. Tu ne vas pas commencer tes
bêtises, peut-être!

Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lança à la
volée son chapeau de feutre noir sur la commode. C'était un garçon de
vingt-six ans, petit, très-brun, d'une jolie figure, avec de minces
moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main.
Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachée qu'il
pinçait à la taille, et avait, en parlant un accent provençal
très-prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes
phrases.

-- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donné un
mauvais coup... Où es-tu allé? où as-tu passé la nuit? Mon Dieu! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, où es-tu allé?

-- Où j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'épaules.
J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, j'ai préféré
coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi
la paix!

La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur séant, demi-nus,
débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant
pleurer leur mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant eux
aussi de leurs yeux à peine ouverts.

-- Ah! voilà la musique! s'écria Lantier furieux. Je vous avertis, je
reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois...
Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'où je viens.

Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se
précipita, balbutiant:

-- Non, non!

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait
leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les
petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amusèrent à se
pincer. Cependant, le père, sans même retirer ses bottes, s'était jeté
sur le lit, l'air éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il ne
s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, à faire le tour de
la chambre.

-- C'est propre, ici! murmura-t-il.

Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment:

-- Tu ne te débarbouilles donc plus?

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un peu mince,
avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de sa vie.
Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole blanche où les
meubles avaient laissé de leur poussière et de leur graisse, elle
semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes
qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et résignée.

-- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais
tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombés
ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une pièce où
il n'y a pas même un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il
fallait, en arrivant à Paris, au lieu de manger ton argent, nous
établir tout de suite, comme tu l'avais promis.

-- Dis donc! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi; ça ne te va
pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux!

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua:

-- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu,
hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle
me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glacière, nous
reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de
louer un trou quelque part, où nous serons chez nous... Oh! il faudra
travailler, travailler...

Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors
s'emporta.

-- Oui, c'est ça, on sait que l'amour du travail ne t'étouffe guère.
Tu crèves d'ambition, tu voudrais être habillé comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves
plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au
Mont-de-Piété... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler,
j'aurais attendu encore, mais je sais où tu as passé la nuit; je t'ai
vu entrer au Grand-Balcon avec cette traînée d'Adèle. Ah! tu les
choisis bien! Elle est propre, celle-là! elle a raison de prendre des
airs de princesse... Elle a couché avec tout le restaurant.

D'un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux étaient devenus d'un
noir d'encre dans son visage blême. Chez ce petit homme, la colère
soufflait une tempête.

-- Oui, oui, avec tout le restaurant! répéta la jeune femme. Madame
Boche va leur donner congé, à elle et à sa grande bringue de soeur,
parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier.

Lantier leva les deux poings; puis, résistant au besoin de la battre,
il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le
lit des enfants, qui se mirent de nouveau à crier. Et il se recoucha,
en bégayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une résolution
devant laquelle il hésitait encore:

-- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort,
tu verras.

Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. Leur mère, restée ployée
au bord du lit, les tenait dans une même étreinte; et elle répétait
cette phrase, à vingt reprises, d'une voix monotone:

-- Ah! si vous n'étiez pas là, mes pauvres petits!... Si vous n'étiez
pas là!... Si vous n'étiez pas là!...

Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur le
lambeau de perse déteinte, Lantier n'écoutait plus, s'enfonçait dans
une idée fixe. Il resta ainsi près d'une heure, sans céder au sommeil,
malgré la fatigue qui appesantissait ses paupières. Quand il se
retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et déterminée,
Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des
enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner
un coup de balai, essuyer les meubles; la pièce restait noire,
lamentable, avec son plafond fumeux, son papier décollé par
l'humidité, ses trois chaises et sa commode éclopées, où la crasse
s'entêtait et s'étalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se
lavait à grande eau, après avoir rattaché ses cheveux, devant le petit
miroir rond, pendu à l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il
parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait,
comme si des comparaisons s'établissaient dans son esprit. Et il eut
une moue des lèvres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne
s'en apercevait guère que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-là, rompue par sa nuit,
elle traînait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.

Le silence régnait, ils n'avaient plus échangé une parole. Lui,
semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforçant d'avoir un
visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un paquet du linge
sale jeté dans un coin, derrière la malle, il ouvrit enfin les lèvres,
il demanda:

-- Qu'est-ce que tu fais?... Où vas-tu?

Elle ne répondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il répéta sa question,
furieusement, elle se décida.

-- Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça... Les enfants
ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un
nouveau silence, il reprit:

-- Est-ce que tu as de l'argent?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les chemises
sales des petits qu'elle tenait à la main.

-- De l'argent! où veux-tu donc que je l'aie volé?...

Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire.
Nous avons déjeuné deux fois là-dessus, et l'on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous
pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes.

Il ne s'arrêta pas à cette allusion. Il était descendu du lit, il
passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre.
Enfin il décrocha le pantalon et le châle, ouvrit la commode, ajouta
au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout
sur les bras de Gervaise:

-- Tiens, porte ça au clou.

-- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle.
Hein! si l'on prêtait sur les enfants, ce serait un fameux débarras!

Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une
demi-heure, elle posa une pièce de cent sous sur la cheminée, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.

-- Voilà ce qu'ils m'ont donné, dit-elle. Je voulais six francs, mais
il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve
toujours un monde, là dedans!

Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de cent sous. Il aurait
voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais
il se décida à la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit,
sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de
pain.

-- Je ne suis point allée chez la laitière, parce que nous lui devons
huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
descendras chercher du pain et des côtelettes panées, pendant que je
ne serai pas là, et nous déjeunerons... Monte aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait
de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui
cria de laisser ça.

-- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas!

-- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu
ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les
laver.

Et elle l'examinait, inquiète, retrouvant sur son visage de joli
garçon la même dureté, comme si rien, désormais, ne devait le fléchir.
Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la
malle.

-- Tonnerre de Dieu! obéis-moi donc une fois! Quand je te dis que je
ne veux pas!

-- Mais pourquoi? reprit-elle, pâlissante, effleurée d'un soupçon
terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu'est-ce que ça peut te faire que je les emporte?

Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents qu'elle fixait sur
lui.

-- Pourquoi? pourquoi? bégayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que
tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ça
m'embête, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les
blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.