La Terre
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Emile Zola >> La Terre
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--Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'écurie, où il
avait accompagné son cheval.
--Bien sur, tout de suite.
Pourtant, dehors, au lieu de gagner directement, par la rue du Temple, le
marché des bestiaux, qui se tenait sur la place Saint-Georges, le garçon et
les deux filles s'arrêtèrent, flânèrent le long de la rue Grande, parmi les
marchandes de légumes et de fruits, installées aux deux bords. Lui, coiffé
d'une casquette de soie, avait une grande blouse bleue, sur un pantalon de
drap noir; elles également endimanchées, les cheveux serrés dans leurs
petits bonnets ronds, portaient des robes semblables, un corsage de lainage
sombre sur une jupe gris-fer, que coupait un grand tablier de cotonnade à
minces raies roses; et ils ne se donnaient pas le bras, ils marchaient à la
file, les mains ballantes, au milieu des coudoiements de la foule. C'était
une bousculade de servantes, de bourgeoises, devant les paysannes
accroupies, qui, venues chacune avec un ou deux paniers, les avaient
simplement posés et ouverts par terre. Ils reconnurent la Frimat, les
poignets cassés, ayant de tout dans ses deux paniers débordants, des
salades, des haricots, des prunes, même trois lapins en vie. Un vieux, à
côté, venait de décharger une carriole de pommes de terre, qu'il vendait au
boisseau. Deux femmes, la mère et la fille, celle-ci, Norine, rouleuse et
célèbre, étalaient sur une table boiteuse de la morue, des harengs salés,
des harengs saurs, un vidage de fonds de baril dont la saumure forte
piquait à la gorge. Et la rue Grande, si déserte en semaine, malgré ses
beaux magasins, sa pharmacie, sa quincaillerie, surtout ses Nouveautés
parisiennes, le bazar de Lambourdieu, n'était plus assez large chaque
samedi, les boutiques combles, la chaussée barrée par l'envahissement des
marchandes.
Lise et Françoise, suivies de Jean, poussèrent de la sorte jusqu'au marché
à la volaille, qui était rue Beaudonnière. Là, des fermes avaient envoyé de
vastes paniers à claire-voie, où chantaient des coqs et d'où sortaient des
cous effarés de canards. Des poulets morts et plumés, s'alignaient dans des
caisses, par lits profonds. Puis, c'étaient encore des paysannes, chacune
apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses quelques douzaines
d'oeufs, ses fromages, les grands maigres, les petits gras, les affinés,
gris de cendre. Plusieurs étaient venues avec deux couples de poules liées
par les pattes. Des dames marchandaient, un gros arrivage d'oeufs
attroupait du monde devant une auberge, _Au Rendez-vous des Poulaillers_.
Justement, parmi les hommes qui déchargeaient les oeufs, se trouvait
Palmyre; car, le samedi, lorsque le travail manquait à Rognes, elle se
louait à Cloyes, portant des fardeaux à se rompre les reins.
--En voilà une qui gagne son pain! fit remarquer Jean.
La foule augmentait toujours. Il arrivait encore des voitures par la route
de Mondoubleau. Elles défilaient au petit trot sur le pont. A droite et à
gauche, le Loir se déroulait, avec ses courbes molles, coulant au ras des
prairies, bordé à gauche des jardins de la ville, dont les lilas et les
faux-ébéniers laissaient pendre leurs branches dans l'eau. En amont, il y
avait un moulin à tan, au tic-tac sonore, et un grand moulin à blé, un
vaste bâtiment que les souffleurs, sur les toits, blanchissaient d'un vol
continu de farine.
--Eh bien! reprit Jean, y allons-nous?
--Oui, oui.
Et ils revinrent par la rue Grande, ils s'arrêtèrent sur la place
Saint-Lubin, en face de la mairie, où était le marché au blé. Lengaigne,
qui avait apporté quatre sacs, se tenait là, debout, les mains dans les
poches, au milieu d'un cercle de paysans, silencieux et le nez bas,
Hourdequin causait, avec des gestes de colère. On avait espéré une hausse;
mais le prix de dix-huit francs fléchissait lui-même, on craignait pour la
fin une baisse de vingt-cinq centimes. Macqueron passa, ayant à son bras sa
fille Berthe, lui en paletot mal dégraissé, elle en robe de mousseline, une
botte de roses et de muguets sur son chapeau.
Comme Lise et Françoise, après avoir tourné par la rue du Temple,
longeaient l'église Saint-Georges, contre laquelle s'installaient les
marchands forains, de la mercerie et de la quincaillerie, des déballages
d'étoffes, elles eurent une exclamation.
--Oh! tante Rose!
En effet, c'était la vieille Fouan, que sa fille Fanny, venue à la place de
Delhomme, pour livrer de l'avoine, avait amenée avec elle dans sa voiture,
histoire simplement de la distraire. Toutes les deux attendaient, plantées
devant l'échoppe roulante d'un rémouleur, à qui la vieille avait donné ses
ciseaux. Depuis trente ans, il les repassait.
--Tiens! c'est vous autres!
Fanny, s'étant retournée et ayant aperçu Jean, ajouta:
--Alors, vous êtes en promenade?
Mais, quand elles surent que les cousines allaient acheter une vache, pour
remplacer Blanchette, elles s'intéressèrent, elles les accompagnèrent,
l'avoine d'ailleurs étant livrée. Le garçon, mis à l'écart, marcha derrière
les quatre femmes, espacées et de front: et l'on déboucha de la sorte sur
la place Saint-Georges.
Cette place, un vaste carré, s'étendait derrière le chevet de l'église,
qui, de son vieux clocher de pierre, avec son horloge, la dominait. Des
allées de tilleuls touffus en fermaient les quatre faces, dont deux étaient
défendues par des chaînes scellées à des bornes, et dont les deux autres se
trouvaient garnies de longues barres de bois, auxquelles on attachait les
bestiaux. De ce côté de la place, donnant sur des jardins, l'herbe
poussait, on se serait cru dans un pré; tandis que le côté opposé, longé
par deux routes, bordé de cabarets, _A Saint-Georges_, _A la Racine_, _Aux
bons Moissonneurs_, était piétiné, durci, blanchi d'une poussière, que des
souffles de vent envolaient.
Lise et Françoise, accompagnées des autres, eurent de la peine à traverser
le carré central, où stationnait la foule. Parmi la masse des blouses,
confuse et de tous les bleus, depuis le bleu dur de la toile neuve,
jusqu'au bleu pâle des toiles déteintes par vingt lavages, on ne voyait que
les taches rondes et blanches des petits bonnets. Quelques dames
promenaient la soie miroitante de leurs ombrelles. Il y avait des rires,
des cris brusques, qui se perdaient dans le grand murmure vivant, que
parfois coupaient des hennissements de chevaux et des meuglements de
vaches. Un âne, violemment, se mit à braire.
--Par ici, dit Lise en tournant la tête.
Les chevaux étaient au fond, attachés à la barre, la robe nue et
frémissante, n'ayant qu'une corde nouée au cou et à la queue. Sur la
gauche, les vaches restaient presque toutes libres, tenues simplement en
main par les vendeurs, qui les changeaient de place pour les mieux montrer.
Des groupes s'arrêtaient, les regardaient; et là, on ne riait pas, on ne
parlait guère.
Immédiatement, les quatre femmes tombèrent en contemplation devant une
vache blanche et noire, une cotentine, qu'un ménage, l'homme et la femme,
venait vendre: elle, en avant, très brune, l'air têtu, tenant la bête; lui,
derrière, immobile et fermé. Ce fut un examen recueilli, profond, de cinq
minutes; mais elles n'échangèrent ni une parole, ni un coup d'oeil; et
elles s'en allèrent, elles se plantèrent de même, en face d'une seconde
vache, à vingt pas de là. Celle-ci, énorme, toute noire, était offerte par
une jeune fille, presque une enfant, l'air joli avec sa baguette de
coudrier. Puis, il y eut encore sept ou huit stations, aussi longues, aussi
muettes, d'un bout à l'autre de la ligne des bêtes à vendre. Et, enfin, les
quatre femmes retournèrent devant la première vache, où, de nouveau, elles
s'absorbèrent.
Cette fois, seulement, ce fut plus sérieux. Elles s'étaient rangées sur une
seule ligne, elles fouillaient la cotentine sous la peau, d'un regard aigu
et fixe. Du reste, la vendeuse elle aussi ne disait rien, les yeux
ailleurs, comme si elle ne les avait pas vues revenir là et s'aligner.
Pourtant, Fanny se pencha, lâcha un mot tout bas à Lise. La vieille Fouan
et Françoise se communiquèrent de même une remarque, à l'oreille. Puis,
elles retombèrent dans leur silence et leur immobilité, l'examen continua.
--Combien? demanda tout d'un coup Lise.
--Quarante pistoles, répondit la paysanne.
Elles feignirent d'être mises en fuite; et, comme elles cherchaient Jean,
elles eurent la surprise de le trouver derrière elles avec Buteau, causant
tous les deux en vieux amis. Buteau, venu de la Chamade pour acheter un
petit cochon, était là, en train d'en marchander un. Les cochons, dans un
parc volant, au cul de la voiture qui les avait apportés, se mordaient et
criaient, à faire saigner les oreilles.
--En veux-tu vingt francs? demanda Buteau au vendeur.
--Non, trente!
--Et zut! couche avec!
Et, gaillard, très gai, il vint vers les femmes, riant d'aise aux visages
de sa mère, de sa soeur et de ses deux cousines, absolument comme s'il les
eut quittées la veille. Du reste, elles-mêmes gardèrent leur placidité,
sans paraître se rappeler les deux ans de querelle et de brouille. Seule,
la mère, à qui l'on avait appris la première rencontre, rue Grouaise, le
regardait de ses yeux bridés, cherchant à lire pourquoi il était allé chez
le notaire. Mais ça ne se voyait pas. Ni l'un ni l'autre n'en ouvrirent la
bouche.
--Alors, cousine, reprit-il, c'est donc que tu achètes une vache?... Jean
m'a conté ça... Et, tenez! il y en a une là, oh! la plus solide du marché,
une vraie bête!
--Il désignait précisément la cotentine blanche et noire.
--Quarante pistoles, merci! murmura Françoise.
--Quarante pistoles pour toi, petiote! dit-il en lui allongeant une tape
dans le dos, histoire de plaisanter.
Mais elle se fâcha, elle lui rendit sa tape, d'un air furieux de rancune.
--Fiche-moi la paix, hein! Je ne joue pas avec les hommes.
--Il s'en égaya plus fort, il se tourna vers Lise, qui restait sérieuse, un
peu pâle.
--Et toi, veux-tu que je m'en mêle? Je parie que je l'ai à trente
pistoles... Paries-tu cent sous?
--Oui, je veux bien... Si ça te plaît d'essayer...
Rose et Fanny approuvaient de la tête, car elles savaient le garçon féroce
au marché, têtu, insolent, menteur, voleur, à vendre les choses trois fois
leur prix et à se faire donner tout pour rien. Les femmes le laissèrent
donc s'avancer avec Jean, tandis qu'elles s'attardaient en arrière, afin
qu'il n'eût pas l'air d'être avec elles.
La foule augmentait du côté des bestiaux, les groupes quittaient le centre
ensoleillé de la place, pour se porter sous les allées. Il y avait là un
va-et-vient continu, le bleu des blouses se fonçait à l'ombre des tilleuls,
des taches mouvantes de feuilles verdissaient les visages colorés. Du
reste, personne n'achetait encore, pas une vente n'avait eu lieu, bien que
le marché fût ouvert depuis une heure. On se recueillait, on se tâtait.
Mais, au-dessus des têtes, dans le vent tiède, un tumulte passa. C'était
deux chevaux, attachés côte à côte, qui se dressaient et se mordaient, avec
des hennissements furieux et le raclement de leurs sabots sur le pavé. On
eut peur, des femmes s'enfuirent; pendant que, accompagnés de jurons, de
grands coups de fouet qui claquaient comme des coups de feu, ramenaient le
calme. Et, à terre, dans le vide laissé par la panique, une bande de
pigeons s'abattit, marchant vite, piquant l'avoine du crottin.
--Eh bien! la mère, qu'est-ce que vous la vendez donc? demanda Buteau à la
paysanne.
Celle-ci, qui avait vu le manège, répéta tranquillement:
--Quarante pistoles.
D'abord, il prit la chose en farce, il plaisanta, s'adressa à l'homme,
toujours à l'écart et muet.
--Dis, vieux! ta bourgeoise est avec, à ce prix-là?
Mais, tout en goguenardant, il examinait de près la vache, la trouvait
telle qu'il la faut pour être une bonne laitière, la tête sèche, aux cornes
fines et aux grands yeux, le ventre un peu fort sillonné de grosses veines,
les membres plutôt grêles, la queue mince, plantée très haut. Il se baissa,
s'assura de la longueur des pis, de l'élasticité des trayons, placés
carrément et bien percés. Puis, appuyé d'une main sur la bête, il entama le
marché, en tâtant d'un air machinal les os de la croupe.
--Quarante pistoles, hein? c'est pour rire... Voulez-vous trente pistoles?
Et sa main s'assurait de la force et de la bonne disposition des os. Elle
descendit ensuite, se coula entre les cuisses, à cet endroit où la peau
nue, d'une belle couleur safranée, annonçait en lait abondant.
--Trente pistoles, ça va-t-il?
--Non, quarante, répondit la paysanne.
Il tourna le dos, il revint, et elle se décida à causer.
--C'est une bonne bête, allez, tout à fait. Elle aura deux ans à la Trinité
et elle vêlera dans quinze jours... Pour sûr qu'elle ferait bien votre
affaire.
--Trente pistoles, répéta-t-il.
Alors, comme il s'éloignait, elle jeta un coup d'oeil à son mari, elle
cria:
--Tenez! c'est pour m'en aller... Voulez-vous à trente-cinq, tout de suite?
Il s'était arrêté, il dépréciait la vache. Ça n'était pas bâti, ça manquait
de reins, enfin un animal qui avait souffert et qu'on nourrirait deux ans à
perte. Ensuite, il prétendit qu'elle était blessée au pied, ce qui n'était
pas vrai. Il mentait pour mentir, avec une mauvaise foi étalée, dans
l'espoir de fâcher et d'étourdir la vendeuse. Mais elle haussait les
épaules.
--Trente pistoles.
--Non, trente-cinq.
Elle le laissa partir. Il rejoignit les femmes, il leur dit que ça mordait,
qu'il fallait en marchander une autre. Et le groupe alla se planter devant
la grande vache noire, qu'une jolie fille tenait à la corde. Celle-ci
n'était justement que de trois cents francs. Il parut ne pas la trouver
trop cher, s'extasia, et brusquement retourna vers la première.
--Alors, c'est dit, je vais porter mon argent ailleurs?
--Dame! s'il y avait possibilité, mais il n'y a pas possibilité... Faut y
mettre plus de courage, de votre part.
Et, se penchant, prenant le pis à pleine main:
--Voyez donc ça comme c'est mignon!
Il n'en convint pas, il dit encore:
--Trente pistoles.
--Non, trente-cinq.
Du coup, tout sembla rompu. Buteau avait pris le bras de Jean, pour bien
marquer qu'il lâchait l'affaire. Les femmes les rejoignirent, émotionnées,
trouvant, elles, que la vache valait les trois cent cinquante francs.
Françoise, surtout, à qui elle plaisait, parlait de conclure à ce prix.
Mais Buteau s'irrita: est-ce qu'on se laissait voler de la sorte? Et
pendant près d'une heure, il tint bon, au milieu de l'anxiété des cousines,
qui frémissaient, chaque fois qu'un acheteur s'arrêtait devant la bête.
Lui, non plus, ne la quittait pas du coin de l'oeil; mais c'était le jeu,
il fallait avoir l'estomac solide. Personne, à coup sûr, n'allait sortir
son argent si vite: on verrait bien s'il y avait un imbécile pour la payer
plus de trois cents francs. Et, en effet, l'argent ne paraissait toujours
pas, quoique le marché tirât à sa fin.
Sur la route, maintenant, on essayait des chevaux. Un, tout blanc, courait,
excité par le cri guttural d'un homme, qui tenait la corde et qui galopait
près de lui; tandis que Patoir, le vétérinaire, bouffi et rouge, planté
avec l'acheteur au coin de la place, les deux mains dans les poches,
regardait et conseillait, à voix haute. Les cabarets bourdonnaient d'un
continuel flot de buveurs, entrant, sortant, rentrant, dans les débats
interminables des marchandages. C'était le plein de la bousculade et du
vacarme, à ne plus s'entendre: un veau, séparé de sa mère, beuglait sans
fin; des chiens, parmi la foule, des griffons noirs, de grands barbets
jaunes, se sauvaient en hurlant, une patte écrasée; puis, dans des silences
brusques, on n'entendait plus qu'un vol de corbeaux, dérangés par le bruit,
tournoyant, croassant à la pointe du clocher. Et, dominant la senteur
chaude du bétail, une violente odeur de corne roussie, une peste sortait
d'une maréchalerie voisine, où les paysans profitaient du marché pour faire
ferrer leurs bêtes.
--Hein? trente! répéta Buteau sans se lasser, en se rapprochant de la
paysanne.
--Non, trente-cinq!
Alors, comme un autre acheteur était là, marchandant lui aussi, il saisit
la vache aux mâchoires, les lui ouvrit de force, pour voir les dents. Puis,
il les lâcha, avec une grimace. Justement, la bête s'était mise à, fienter,
les bouses tombaient molles; et il les suivit des yeux, sa grimace
s'accentuait. L'acheteur, un grand pâlot, impressionné, s'en alla.
--Je n'en veux plus, dit Buteau. Elle a un sang tourné.
Cette fois, la vendeuse commit la faute de s'emporter; et c'était ce qu'il
voulait, elle le traita salement, il répondit par un flot d'ordures. On
s'attroupait, on riait. Derrière la femme, le mari ne bougeait toujours
point. Il finit par la toucher du coude, et brusquement elle cria:
--La prenez-vous à trente-deux pistoles?
--Non, trente!
Il s'en allait de nouveau, elle le rappela d'une voix étranglée.
--Eh bien, sacré bougre, emmenez-la!... Mais, nom de Dieu! si c'était à
refaire, j'aimerais mieux vous foutre ma main sur la figure!
Elle était hors d'elle, tremblante de fureur. Lui riait bruyamment,
ajoutait des galanteries, offrait de coucher, pour le reste.
Tout de suite, Lise s'était rapprochée. Elle tira la paysanne à l'écart,
lui donna ses trois cents francs, derrière un tronc d'arbre. Déjà Françoise
tenait la vache, mais il fallut que Jean poussa la bête par derrière, car
elle refusait de démarrer. On piétinait depuis deux heures, Rose et Fanny
avaient attendu le dénouement, muettes, sans lassitude. Enfin, comme on
partait, on chercha Buteau disparu, on le retrouva qui tapait sur le ventre
du marchand de cochons. Il venait d'avoir son petit cochon à vingt francs;
et, pour payer, il compta d'abord son argent dans sa poche, il ne sortit
que juste la somme, la recompta dans son poing à demi fermé. Ce fut tout
une affaire ensuite, quand il voulut fourrer le cochon au fond d'un sac,
qu'il avait apporté sous sa blouse. La toile mûre creva, les pattes de
l'animal passèrent, ainsi que le groin. Et il le chargea de la sorte sur
son épaule, il l'emporta grouillant, reniflant, poussant des cris atroces.
--Dis donc, Lise, et mes cent sous? réclama-t-il. J'ai gagné.
Elle les lui donna, pour rire, croyant qu'il ne les prendrait point. Mais
il les prit très bien, les fit disparaître. Tous, lentement, se dirigèrent
vers le Bon Laboureur.
C'était la fin du marché. L'argent luisait au soleil, sonnait sur les
tables des marchands de vin. A la dernière minute, tout se bâclait. Dans
l'angle de la place Saint-Georges, il ne restait que les quelques bêtes non
vendues. Peu à peu, la foule avait reflué du côté de la rue Grande, où les
marchandes de fruits et de légumes débarrassaient la chaussée, remportaient
leurs paniers vides. De même, il n'y avait plus rien place de la Volaille,
que de la paille et de la plume. Et déjà des carrioles partaient, on
attelait dans les auberges, on dénouait les guides des chevaux attachés aux
anneaux des trottoirs. Vers toutes les routes, de toutes parts, des roues
fuyaient, des blouses bleues se gonflaient au vent, dans les secousses du
pavé.
Lengaigne passa ainsi, au trot de son petit cheval noir, après avoir
utilisé son dérangement, en achetant une faux. Macqueron et sa fille Berthe
s'attardaient encore dans les boutiques. Quant à la Frimat, elle retournait
à pied, et chargée comme au départ, car elle rapportait ses paniers pleins
de crottin ramassé en route. Chez le pharmacien de la rue Grande, parmi les
dorures, Palmyre, éreintée et debout, attendait qu'on lui préparât une
potion pour son frère, malade depuis une semaine: quelque sale drogue qui
lui mangeait vingt sous, sur les quarante si durement gagnés. Mais ce qui
fit hâter le pas flâneur des filles Mouche et de leur société, ce fut
d'apercevoir Jésus-Christ, très soûl, tenant la largeur de la rue. On
croyait savoir qu'il avait emprunté, ce jour-là, en hypothéquant sa
dernière pièce de terre. Il riait tout seul, des pièces de cent sous
tintaient dans ses grandes poches.
Comme on arrivait enfin au Bon Laboureur, Buteau dit simplement, d'un air
gaillard:
--Alors, vous partez?... Écoute donc, Lise, si tu restais avec ta soeur,
pour que nous mangions un morceau?
Elle fut surprise, et comme elle se tournait vers Jean, il ajouta:
--Jean aussi peut rester, ça me fera plaisir.
Rose et Fanny échangèrent un coup d'oeil. Certainement, le garçon avait son
idée. Sa figure ne contait toujours rien. N'importe! il ne fallait pas
gêner les choses.
--C'est ça, dit Fanny, restez... Moi, je vais filer avec la mère. On nous
attend.
Françoise, qui n'avait pas lâché la vache, déclara sèchement:
--Moi aussi, je m'en vais.
Et elle s'entêta. Elle s'agaçait à l'auberge, elle voulait emmener sa bête
tout de suite. On dut céder, tellement elle devenait désagréable. Dès qu'on
eut attelé, la vache fut attachée derrière la voiture, et les trois femmes
montèrent.
A cette minute seulement, Rose, qui attendait une confession de son fils,
s'enhardit à lui demander:
--Tu ne fais rien dire à ton père?
--Non, rien, répondit Buteau.
Elle le regardait dans les yeux, elle insista.
--C'est donc qu'il n'y a pas de nouveau?
--S'il y a du nouveau, vous le saurez quand il sera bon à savoir.
Fanny toucha son cheval, qui partit au pas, tandis que la vache, derrière,
se laissait tirer, allongeant le cou. Et Lise demeura seule, entre Buteau
et Jean.
Dès six heures, tous les trois s'attablèrent dans une salle de l'auberge,
ouverte sur le café. Buteau, sans qu'on sût s'il régalait, était allé à la
cuisine commander une omelette et un lapin. Lise, pendant ce temps, avait
poussé Jean à s'expliquer, pour en finir et s'éviter une course. Mais on
achevait l'omelette, on en était à la gibelotte, que le garçon, gêné, n'en
avait encore rien fait. D'ailleurs, l'autre, non plus, ne semblait guère
songer à tout ça. Il mangeait dur, riait la bouche élargie, allongeait
par-dessous la table des coups de genoux à la cousine et au camarade, en
bonne amitié. Puis, l'on causa plus sérieusement, il fut question de
Rognes, du nouveau chemin; et, si pas un mot ne fut prononcé de l'indemnité
de cinq cents francs, de la plus-value des terrains, cela pesa dès lors au
fond de tout ce qu'ils disaient. Buteau revint à des farces, trinqua;
tandis que, visiblement, dans ses yeux gris, passait l'idée de la bonne
affaire, ce troisième lot devenu avantageux, cette ancienne à épouser, dont
le champ, à côté du sien, avait presque doublé de valeur.
--Nom de Dieu! cria-t-il, est-ce que nous ne prenons pas du café?
--Trois cafés! demanda Jean.
Et une heure se passa à siroter, à vider le carafon d'eau-de-vie, sans que
Buteau se déclarât. Il s'avançait, se reculait, traînait en longueur, comme
s'il eût encore marchandé la vache. C'était fait au fond, mais fallait voir
tout de même. Brusquement, il se tourna vers Lise, il lui dit:
--Pourquoi n'as-tu pas amené l'enfant?
Elle se mit à rire, comprenant que ça y était, cette fois; et elle lui
allongea une tape, elle se contenta de répondre, heureuse, indulgente:
--Ah! cette rosse de Buteau!
Ce fut tout. Lui aussi rigolait. Le mariage était résolu.
Jean, embarrassé jusque-là, s'égaya avec eux, d'un air de soulagement. Même
il parla enfin, il dit tout.
--Tu sais que tu fais bien de revenir, j'allais prendre ta place.
--Oui, on m'a conté ça... Oh! j'étais tranquille, vous m'auriez prévenu
peut-être!
--Eh! sûr... D'autant que ça vaut mieux avec toi, à cause du gamin. C'est
ce que nous avons toujours dit, n'est-ce pas, Lise?
--Toujours, c'est la vraie vérité!
Un attendrissement noyait leurs faces à tous trois; ils fraternisaient,
Jean surtout, sans jalousie, étonné de pousser à ce mariage; et il fit
apporter de la bière, Buteau ayant crié que, nom de Dieu! on boirait bien
encore quelque chose. Les coudes sur la table, Lise entre eux, ils
causaient maintenant des dernières pluies, qui avaient versé les blés.
Mais, dans la salle du café, à côté d'eux, Jésus-Christ, attablé avec un
vieux paysan, soûl comme lui, faisait un vacarme intolérable. Tous, du
reste, en blouse, buvant, fumant, crachant, dans la vapeur rousse des
lampes, ne pouvaient parler sans crier; et sa voix dominait encore les
autres cuivrée, assourdissante. Il jouait à «la chouine», une querelle
venait d'éclater sur un dernier coup de cartes, entre lui et son compagnon,
qui maintenait son gain d'un air de tranquille obstination. Pourtant, il
paraissait avoir tort. Cela n'en finissait plus. Jésus-Christ, furieux, en
arrivait à gueuler si haut, que le patron intervint. Alors, il se leva,
circula de table en table, avec un acharnement d'ivrogne, promenant ses
cartes, pour soumettre le coup aux autres consommateurs. Il assommait tout
le monde. Et il se remit à crier, il revint vers le vieux, qui, fort de son
mauvais droit, restait stoïque sous les injures.
--Lâche! feignant! sors donc un peu, que je te démolisse!
Puis, brusquement, Jésus-Christ reprit sa chaise en face de l'autre; et,
calmé:
--Moi, je sais un jeu... Faut parier, hein! veux-tu?
Il avait sorti une poignée de pièces de cent sous, quinze à vingt, et il
les planta en une seule pile devant lui.
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