La Terre
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Emile Zola >> La Terre
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--Mais que voulez-vous faire dans une sous-préfecture? dit-il enfin, calmé,
cédant à une philosophie tolérante d'homme supérieur.
Il était une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait
eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des façons, pour
se fourrer sous la couverture. C'était comme les farces, le poil à gratter,
le lit déboulonné, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ça,
avec eux, n'aurait guère été que de la moutarde après dîner. Le mieux était
de boire encore un coup et de se dire bonsoir.
A ce moment, Lise et Fanny poussèrent un cri. Par la fenêtre ouverte, de
l'ordure venait d'être jetée à pleine main, une volée de merde ramassée au
pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues,
éclaboussées du haut en bas. Quel était le cochon qui avait fait ça? On
courut, on regarda sur la place, sur la route, derrière le mur. Personne.
D'ailleurs, tous furent d'accord: c'était Jésus-Christ qui se vengeait de
n'avoir pas été invité.
Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le
tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se décida, après
avoir dit à Jean que les Buteau crèveraient sur la paille. Dans le chemin,
pendant que les autres, très ivres, culbutaient parmi les cailloux, on
entendit son pas ferme et dur s'éloigner, avec les petits coups réguliers
de sa canne?
Tron ayant attelé le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le
marchepied, se retourna.
--Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?... Non, n'est-ce pas?
Le garçon, qui s'apprêtait à monter, se ravisa, heureux de la laisser au
camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau
galant, il ne put s'empêcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui,
rentrerait à pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre,
dans la cour, près de Françoise, qui s'était mise là, étourdie de chaleur
et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau étaient
déjà dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se
coucher elle-même.
--Ah! qu'il fait bon là! soupira-t-elle, après cinq grandes minutes de
silence.
Et le silence recommença, d'une paix souveraine. La nuit était criblée
d'étoiles, fraîche, délicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si
fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de
fleur sauvage.
--Oui, il fait bon, répéta enfin Jean. Ça remet le coeur.
Elle ne répondit pas, et il s'aperçut qu'elle dormait. Elle glissait, elle
s'appuyait contre son épaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant
à des choses confuses. De mauvaises pensées l'envahirent, puis se
dissipèrent. Elle était trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle
seule vieillirait et se rapprocherait de lui.
--Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal.
Elle se réveilla en sursaut.
--Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit... Au revoir, Jean.
--Au revoir, Françoise.
TROISIÈME PARTIE
I
Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitée,
qu'il avait refusée pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite
de désir, de rancune et d'obstination! Lui-même ne savait plus pourquoi il
s'était ainsi entêté, brûlant au fond de signer l'acte, craignant d'être
dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'héritage, les dix-neuf
arpents, aujourd'hui mutilés et épars. Depuis qu'il avait accepté, c'était
une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une
chose la doublait, cette joie, l'idée que sa soeur et son frère étaient
volés, que son lot valait davantage, à présent que le nouveau chemin
bordait sa pièce. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant
avec des clins d'yeux:
--Tout de même, je les ai fichus dedans!
Et ce n'était point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps
différé, des deux hectares que lui avait apportés Lise, touchant sa pièce,
car la pensée du partage nécessaire entre les deux soeurs ne lui venait
pas; ou, du moins, il le repoussait à une époque tellement lointaine qu'il
espérait trouver d'ici là une façon de s'y soustraire. Il avait, en
comptant la part de Françoise, huit arpents de labour, quatre de pré,
environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait
plutôt un membre; jamais surtout il ne lâcherait la parcelle des
Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait près de trois
hectares. Ni sa soeur ni son frère n'en avait une pareille; il en parlait
les joues enflées, crevant d'orgueil.
Un an se passa, et cette première année de possession fut pour Buteau une
jouissance. A aucune époque, quand il s'était loué chez les autres, il
n'avait fouillé la terre d'un labour si profond: elle était à lui, il
voulait la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait
épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il
hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant
tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y
retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait
et prenait, de son geste accoutumé, une poignée, une motte grasse, qu'il
aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il
ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui
pousse.
Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet,
depuis le moment où les pointes vertes se montrent jusqu'à celui où les
hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses
yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui
donnait sur la plaine; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays,
la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un
arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à
Orléans, filant droit, à perte de vue. D'abord, dans les grands carrés de
terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine
sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un
ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s'épaissirent, chaque
plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert
bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées
dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C'était
l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps,
unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et
ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le
matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que
montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes
haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de
l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un vacillement
pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés,
les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des
reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre,
l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des
façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches,
des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain.
Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et
murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la
tache perdue d'un continent.
Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte à ses
pieds, de même que le pêcheur regarde de sa falaise la mer démontée, où la
tempête lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuée noire qui la
plomba d'un reflet livide, des éclairs rouges brûlant à la pointe des
herbes, dans des éclats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus
de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis
une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derrière,
l'éventrement des récoltes, un sillage de trois kilomètres de largeur, tout
piétiné, brisé, rasé. Ses pièces n'avaient pas souffert, il plaignait le
désastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et, à mesure que
le blé montait, son plaisir grandissait. Déjà, l'îlot gris d'un village
avait disparu à l'horizon, derrière le niveau croissant des verdures. Il ne
restait que les toitures de la Borderie, qui, à leur tour, furent
submergées. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une épave.
Partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre
de son immensité verte.
--Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant à table, si l'été
n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours!
Chez les Buteau, on s'était installé. Les époux avaient pris la grande
chambre du bas, et Françoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne
petite chambre du père Mouche, lavée, meublée d'un lit de sangle, d'une
vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des
vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de
mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs,
laissée en suspens. Au lendemain du mariage de l'aînée, le vieux Fouan, qui
était tuteur de la cadette, avait insisté pour que ce partage eût lieu,
afin d'éviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'était récrié. A quoi bon?
Françoise était trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce
qu'il y avait rien de changé? elle vivait chez sa soeur comme auparavant,
on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre,
bien sûr. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tête: on ne savait
jamais ce qui arrivait, le mieux était de se mettre en règle; et la jeune
fille elle-même insistait, voulait connaître sa part, quitte à la laisser
ensuite aux soins de son beau-frère. Celui-ci, cependant, l'avait emporté
par sa brusquerie bon enfant, obstiné et goguenard. On n'en parlait plus,
il étalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille.
--Faut de la bonne entente, je ne connais que ça!
En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de
querelle entre les deux soeurs, ni dans le ménage, lorsque les choses,
lentement, se gâtèrent. Cela commença par de méchantes humeurs. On se
boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du
mien, continuant son ravage, gâtait peu à peu l'amitié.
Certainement, Lise et Françoise ne s'adoraient plus de leur grande
tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras à
la taille, enveloppées du même châle, se promenant dans la nuit tombante.
On les avait comme séparées, une froideur grandissait entre elles. Depuis
qu'un homme était là, il semblait à Françoise qu'on lui prenait sa soeur.
Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet
homme; et il était ainsi devenu la chose étrangère, l'obstacle, qui lui
barrait le coeur où elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son
aînée, quand Buteau l'embrassait, blessée, comme si quelqu'un avait bu dans
son verre. En matière de propriété, elle gardait ses idées d'enfant, elle
apportait une passion extraordinaire: ça, c'est à moi, ça, c'est à toi; et,
puisque sa soeur était désormais à un autre, elle la laissait, mais elle
voulait ce qui était à elle, la moitié de la terre et de la maison.
Dans cette colère de Françoise, il y avait une autre cause, qu'elle-même
n'aurait pu dire. Jusque-là, glacée par le veuvage du père Mouche, la
maison, où l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle
troublant. Et voilà qu'un mâle l'habitait, un mâle brutal, habitué à
trousser les filles au fond des fossés, et dont les rigolades secouaient
les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries. Elle savait
tout, instruite par les bêtes, elle en était dégoûtée et exaspérée. Dans la
journée, elle préférait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie à
l'aise. Le soir, s'ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur
criait d'attendre au moins qu'elle eût fini la vaisselle. Et elle gagnait
sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes: Salops!
salops! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore
ce qui se passait en bas. La tête enfoncée dans l'oreiller, le drap tiré
jusqu'aux yeux, elle brûlait de fièvre, l'ouïe et la vue hantées
d'hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté.
Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait, par
farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait
y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, alors,
expliquait son idée sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donné à
chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s'en payer tant
qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour ça, non!
n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'était pas
marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu'il
avait bien dû accepter. Mais, lorsqu'on était marié, on devenait sérieux,
il se serait plutôt coupé comme un chat, que d'en recommencer un autre.
Merci! pour qu'il y eût une bouche encore à la maison, où le pain, déjà,
filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si
grasse, la mâtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en
ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh! du
blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher! mais des
mioches, c'était fini, jamais!
Et, au milieu de ces continuels détails, de ces accouplements qu'elle
frôlait et qu'elle sentait, le trouble de Françoise allait grandissant. On
prétendait que son caractère changeait: elle était prise, en effet,
d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste,
puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir,
lorsque, sans se gêner, il traversait la cuisine, à moitié nu. Des
querelles avaient éclaté entre elle et sa soeur pour des vétilles, pour une
tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'était pas à elle aussi,
cette tasse, la moitié au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la
moitié de tout, si ça lui plaisait? Sur ces questions de propriété, les
disputes tournaient à l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours.
Vers cette époque, Buteau céda lui-même à une humeur exécrable. La terre
souffrait d'une terrible sécheresse, pas une goutte d'eau n'était tombée
depuis six semaines; et il rentrait les poings serrés, malade de voir les
récoltes compromises, les seigles chétifs, les avoines maigres, les blés
grillés avant d'être en grains. Il en souffrait positivement, comme les
blés eux-mêmes, l'estomac rétréci, les membres noués de crampes, rapetissé,
desséché de malaise et de colère. Aussi, un matin, pour la première fois,
s'empoigna-t-il avec Françoise. Il faisait chaud, il était resté la chemise
ouverte, la culotte déboutonnée, près de lui tomber des fesses, après
s'être lavé au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe,
Françoise, qui le servait, tourna un instant derrière lui. Enfin, elle
éclata, toute rouge.
--Dis, rentre ta chemise, c'est dégoûtant.
Il était mal planté, il s'emporta.
--Nom de Dieu! as-tu fini de m'éplucher?... Ne regarde pas, si ça
t'offusque... Tas donc bien envie d'en tâter, morveuse, que t'es toujours
là-dessus?
Elle rougit encore, elle bégaya, tandis que Lise avait le tort d'ajouter:
--Il a raison, tu nous embêtes à la fin... Va-t'en, si l'on n'est plus
libre chez soi.
--C'est ça, je m'en irai, dit rageusement Françoise, qui sortit en faisant
claquer la porte.
Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard.
Dans la nuit, le ciel s'était couvert, il tombait depuis douze heures une
pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d'été qui ravivent la
campagne; et il avait ouvert la fenêtre, sur la plaine, il était là dés
l'aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant:
--Nous v'là bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous... Ah! sacré
tonnerre! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux
que les journées où l'on s'esquinte sans profit.
Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours; et il entendait
la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée.
C'était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du
bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l'averse. Le
blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l'épi,
qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre,
comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri,
revenant se planter devant la fenêtre, pour crier:
--Allez, allez donc!... C'est des pièces de cent sous qui tombent!
Brusquement, il entendit quelqu'un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut
la surprise de reconnaître le vieux Fouan.
--Tiens! le père!... Vous venez donc de la chasse aux grenouilles?
Le vieux, après s'être battu avec un grand parapluie bleu, entra, en
laissant ses sabots sur le seuil.
--Fameux coup d'arrosoir, dit-il simplement. Fallait ça.
Depuis un an que le partage était définitivement consommé, signé,
enregistré, il n'avait plus qu'une occupation, celle d'aller revoir ses
anciennes pièces. On le rencontrait toujours rôdant autour d'elles,
s'intéressant, triste ou gai selon l'état des récoltes, gueulant contre ses
enfants, parce que ce n'était plus ça, que c'était leur faute, si rien ne
marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi.
--Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant?
Françoise, muette jusque-là, s'avança et dit d'une voix nette:
--Non, c'est moi qui ai prié mon oncle de venir.
Lise, debout devant la table, en train d'écosser des pois, lâcha la
besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui
avait d'abord fermé les poings, reprenait son air de rire, résolu à ne pas
se fâcher.
--Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a causé avec moi, hier...
Vous voyez si j'avais raison de vouloir régler les affaires tout de suite.
Chacun sa part, on ne se brouille pas pour ça: au contraire, ça empêche les
disputes... Et, à cette heure, faut bien en finir. C'est son droit,
n'est-ce pas? d'être fixée sur ce qui lui revient. Moi, je serai
répréhensible... Alors donc, nous allons dire un jour et nous irons tous
ensemble chez M. Baillehache.
Mais Lise ne put se contenir davantage.
--Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes? On dirait qu'on la
vole, bon sang!... Est-ce que je raconte dehors, moi, qu'elle est un vrai
bâton merdeux, à ne pas savoir par quel bout la prendre?
Françoise allait répondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l'avait saisie
par derrière, comme pour jouer, s'écria:
--En v'là des bêtises!... On s'asticote, mais on s'aime tout de même, pas
vrai? Ça serait propre de ne pas être d'accord entre soeurs.
La jeune fille s'était dégagée d'une secousse, et la querelle allait
reprendre, lorsqu'il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte
s'ouvrir de nouveau.
--Jean!... Ah! quelle soupe! un vrai caniche!
En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait
souvent, n'avait jeté qu'un sac sur ses épaules, pour se protéger; et il
était trempé, ruisselant, fumant, riant lui-même en bon garçon. Pendant
qu'il se secouait, Buteau, retourné devant la fenêtre, s'épanouissait de
plus en plus, devant la pluie entêtée.
--Oh! ça tombe, ça tombe, c'est une bénédiction!... Non, vrai! c'est
rigolo, tant ça tombe!
Puis, revenant:
--Tu arrives bien, toi. Ces deux-là se mangeaient... Françoise veut qu'on
partage, pour nous quitter.
--Comment? cette gamine! cria Jean, saisi.
Son désir était devenu une passion violente, cachée; et il n'avait d'autre
satisfaction que de la voir dans cette maison, où il était reçu en ami.
Vingt fois déjà, il l'aurait demandée en mariage, s'il ne s'était pas
trouvé si vieux pour elle si jeune: il avait beau attendre, les quinze
années de différence ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter
qu'il pût songer à elle, ni elle-même, ni sa soeur, ni son beau-frère.
Aussi était-ce pour cela que ce dernier l'accueillait si cordialement, sans
peur des suites.
--Gamine, ah! c'est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des
épaules.
Mais Françoise, raidie, les yeux à terre, s'entêtait.
--Je veux ma part.
--Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan.
Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l'attira contre ses genoux;
et il la gardait ainsi, les mains frémissantes de lui sentir la peau, il
lui parlait de sa bonne voix, qui s'altérait, à mesure qu'il la suppliait
de rester. Où irait-elle? chez des étrangers, en condition à Cloyes ou à
Châteaudun? Est-ce qu'elle n'était pas mieux, dans cette maison où elle
avait grandi, au milieu de gens qui l'aimaient? Elle l'écoutait, et elle
s'attendrissait à son tour; car, si elle ne pensait guère à voir en lui un
amoureux, elle lui obéissait volontiers d'habitude, beaucoup par amitié et
un peu par crainte, le trouvant très sérieux.
--Je veux ma part, répéta-t-elle, ébranlée; seulement, je ne dis pas que je
m'en irai.
--Eh! bête, intervint Buteau, qu'est-ce que tu en ficheras, de ta part, si
tu restes? Tu as tout, comme ta soeur, comme moi: pourquoi en veux-tu la
moitié?... Non, c'est à crever de rire!... Écoutes-bien. Le jour où tu te
marieras, on fera le partage.
Les yeux de Jean, fixés sur elle, vacillèrent, comme si son coeur eût
défailli.
--Tu entends? le jour de ton mariage.
Elle ne répondait pas, oppressée.
Et, maintenant, ma petite Françoise, va embrasser ta soeur. Ça vaudra
mieux.
Lise n'était pas mauvaise encore, dans sa gaieté bourdonnante de commère
grasse; et elle pleura, lorsque Françoise se pendit à son cou. Buteau,
enchanté d'avoir ajourné l'affaire, cria que, nom de Dieu! on allait boire
un coup. Il apporta cinq verres, déboucha une bouteille, retourna en
chercher une seconde. La face tannée du vieux Fouan s'était colorée, tandis
qu'il expliquait que, lui, était pour le devoir. Tous burent, les femmes
ainsi que les hommes, à la santé de chacun et de la compagnie.
--C'est bon, le vin! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien!
vous direz ce que vous voudrez, mais ça ne vaut pas cette eau qui tombe...
Regardez-moi ça, en v'là encore, en v'là toujours! ah! c'est riche!
Et tous, en tas devant la fenêtre, épanouis, dans une sorte d'extase
religieuse, regardaient ruisseler la pluie tiède, lente, sans fin, comme
s'ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands blés
verts.
II
Un jour de cet été, la vieille Rose, qui avait eu des faiblesses, et dont
les jambes n'allaient plus, fit venir sa petite-nièce Palmyre, pour laver
la maison, Fouan était sorti rôder à son habitude, autour des cultures; et,
pendant que la misérable, sur les genoux, trempée d'eau, s'épuisait à
frotter, l'autre la suivait pas à pas, toutes les deux remâchant les mêmes
histoires.
D'abord, il fut question du malheur de Palmyre, que son frère Hilarion
battait maintenant. Oui, cet innocent, cet infirme était devenu mauvais;
et, comme il ne connaissait pas sa force, avec ses poings capables de
broyer des pierres, elle craignait toujours d'être tuée, quand il
l'empoignait. Mais elle ne voulait pas qu'on s'en mêlât, elle renvoyait le
monde, arrivant à l'apaiser, dans l'infinie tendresse qu'elle gardait pour
lui. L'autre semaine, il y avait eu un scandale dont tout Rognes causait
encore, une telle batterie, que les voisins étaient accourus et l'avaient
trouvé se livrant sur elle à des abominations.
--Dis, ma fille, demanda Rose pour provoquer ses confidences, c'est donc
qu'il voulait te forcer, le brutal.
Palmyre, cessant de frotter, accroupie dans ses guenilles ruisselantes, se
fâcha, sans répondre.
--Est-ce que ça les regardait, les autres? est-ce qu'ils avaient besoin
d'entrer espionner chez nous?... Nous ne volons personne.
--Dame! reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le
raconte, c'est très mal.
Un instant, la malheureuse resta muette, la face souffrante, les yeux
vagues au loin; puis, cassée de nouveau en deux, elle bégaya, en coupant
chaque phrase du va-et-vient de ses bras maigres.
--Ah! très mal, est-ce qu'on sait?... Le curé m'a fait demander, pour me
dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre chéri toujours... Un innocent,
monsieur le curé, ai-je répondu, un garçon qui n'en sait pas plus long
qu'un petit de trois semaines; et qui serait mort si je ne l'avais pas
nourri, et qui n'a guère eu de bonheur d'être ce qu'il est!... A moi,
n'est-ce pas? c'est mon affaire. Le jour où il m'étranglera, dans un des
coups de rage qui le prennent à cette heure, je verrai bien si le bon Dieu
veut me pardonner.
Rose, qui savait la vérité depuis longtemps, voyant qu'elle n'apprendrait
aucun détail nouveau, conclut d'un air sage:
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