La Terre
E >>
Emile Zola >> La Terre
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 | 19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39
Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide:
--Alors, ça reste entre nous.... Faudra voir à en recauser tous les deux.
Lise, pourtant, commençait à s'étonner, ne comprenant, pas comment
Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse
était allée bouder derrière une meule, là-bas. D'ailleurs, un cri rauque
les interrompit, on oublia l'affaire.
--Quoi donc? qui a crié?
C'était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort
d'une bête qu'on égorge. Il monta et s'éteignit, dans la flamme implacable
du soleil.
--Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os cassés!
Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume
voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants,
contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu'elle s'efforçait de lier.
Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus déchiré, d'une détresse
affreuse; et lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s'abattit dans le
blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.
Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empressé;
tandis que, des pièces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les
Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du
bout de sa canne.
--Qu'y a-t-il donc?
--C'est la Palmyre qui a une attaque.
--Je l'ai bien vue tomber, de là-bas.
--Ah! mon Dieu!
Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystérieux dont la maladie frappe le
paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle était allongée, la
face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui
l'avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau
avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en
allait plus encore d'épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si
sèche au milieu du chaume, si réduite à rien, qu'elle n'y était qu'une
loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la
fécondité grasse des moissons.
Cependant, la Grande, l'aïeule, qui l'avait reniée et qui jamais ne lui
parlait, s'avança enfin.
Je crois bien qu'elle est morte.
Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans
l'éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l'espace, ne remua pas.
Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mère, qui
s'était baissée, ajouta:
--Bien sûr qu'elle est morte.... Vaut mieux ça que d'être à la charge des
autres.
Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans
aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord à voix basse, puis ils se
remirent à crier, pour s'entendre.
--Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire
Delhomme. Ça servira de civière.... Un mort, faut jamais le laisser par
terre, ce n'est pas bien.
Mais, quand il revint avec l'échelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et
y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.
--On te le rendra ton blé!
--J'y compte, fichtre!
Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme
oreiller, et l'on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans
une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa
première besogne avec l'homme, ne pouvait détacher les yeux du cadavre,
très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle
demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ; et le vieux ne
disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont
bien heureux.
Quand le soleil se coucha, à l'heure où l'on rentre, deux hommes vinrent,
prendre la civière. Le fardeau n'était pas lourd, ils n'avaient guère
besoin d'être relayés. Pourtant, d'autres les accompagnèrent, tout un
cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la
route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la
tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas.
Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur
rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre côté de la
vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n'épandait plus sur la
Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce
jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout
avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hérissaient des brins de
vermeil luisant; et, de toutes parts, à l'infini, bossuant cette mer
blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément,
flambantes d'un côté, déjà noires de l'autre, jetant des ombres qui
s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande
sérénité tomba, il n'y eut plus, très haut, qu'un chant d'alouette.
Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec
une résignation de troupeau, la tête basse. Et l'on n'entendait qu'un petit
bruit de l'échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé
mûr.
Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient
fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les
femmes soixante, pour leur mois de travail. C'était une année bonne, pas
trop de blés versés où la faux s'ébrèche, pas un orage pendant la coupe.
Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son
équipe, présenta la gerbe, la croix d'épis tressés, à Jacqueline, qu'on
traitait en maîtresse de la maison; et la «ripane», le repas d'adieu
traditionnel, fut très gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on
trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise
elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron.
Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa
fatigue, il ne dormit point, l'image de Françoise était revenue et le
tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il
avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à
la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu'il ne
recommencerait pas. Et voilà qu'à peine couché, il la revoyait se dresser,
il la désirait encore, dans une rage d'évocation charnelle: l'acte, là-bas,
renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris goût, dont les moindres
détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir
le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frôlement le fit
tressaillir, une femme se coulait près de lui: c'était la Percheronne, la
ramasseuse, étonnée qu'il ne vint point, cette nuit dernière. D'abord, il
la repoussa; puis, il l'étouffa d'une étreinte; et il était avec l'autre,
il l'aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu'à l'évanouissement.
A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la
lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu'on se battait, que
des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l'air l'eut rafraîchie un
peu, elle se retrouva avec l'idée des deux hommes, l'un qui la voulait,
l'autre qui l'avait prise; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela
tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeât ni décidât rien. Mais elle
tendit l'oreille, ce n'était donc pas un rêve? un chien hurlait au loin, au
bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'était Hilarion, qui, depuis la
tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le
chasser, il s'était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ses restes,
sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui
emplissait la nuit.
Françoise, frissonnante, écouta longtemps.
V
--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi! répétait Lise
chaque matin.
Et, traînant son ventre énorme, Lise s'oubliait dans l'étable, à regarder
d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi
démesurément. Jamais bête ne s'était enflée à ce point, d'une rondeur de
futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le
jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d'inscrire la date
où elle l'avait menée au taureau. Malheureusement, c'était Lise qui, pour
son compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là
avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir.
Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être
la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée:
--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!... Ça en ferait,
une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!
On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison.
Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se
réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que
l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très
affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue
rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux
de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on
davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des
sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure.
Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante
pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie
fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.
Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage,
Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé
entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer
à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle,
n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de
s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais
elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande
prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et,
un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre,
elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le
temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui
s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas
aller bien loin, maintenant.
Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le
dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable
avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure
de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.
--Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée
en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le
punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui
foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui
la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui
descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle
piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça.
Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de
voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise
s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances
grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait
guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était,
pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête,
l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci
refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit,
Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce
n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes;
mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé
un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la
soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants
sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au
marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de
ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.
Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se
décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée
pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait
volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du
vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.
--Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça?
--Mais depuis douze heures.
La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout,
avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient
les deux autres.
--Pourtant, conclut-elle, v'là la bouteille qui vient... Faut attendre pour
voir.
Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la
poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'étudiait, on la
mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de même qui en valait une
autre, bien qu'elle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le
travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable,
agitée d'un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache,
dont la situation empirait à vue d'oeil.
Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il
parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que
ça coûterait.
--Un vétérinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein?
Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez... Non, vois-tu, je
vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau!
--Mais, fit remarquer Françoise, monsieur Patoir défend de la crever. Il
dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine.
La Frimat eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir! Et,
d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un
bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la
Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté
sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la
position du veau; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise
la regardaient faire, les paupières battantes d'anxiété. Buteau lui-même,
qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant
plus.
--Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n'est pas là... Ce n'est
guère bon, quand on ne trouve pas la tête...
Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente,
poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau
eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir déjà un peu de leur
veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, dès lors, ils furent
travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme
s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus.
--Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira
bien par sortir.
Françoise était de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les
pieds à toutes minutes, en se fâchant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas.
Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aidé de sa
femme, aussi frémissante que lui; et, comme justement la Bécu entrait,
amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d'abord,
puis la Frimat, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son
gros ventre.
--Ohé hisse! criait Buteau, tous ensemble!... Ah! le chameau, il n'a pas
grouillé d'un pouce, il est collé là-dedans!... Aïe donc! aïe donc! bougre!
Les femmes, suantes, essoufflées, répétaient:
--Ohé hisse!... Aie donc! bougre!
Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et
toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons.
--Ça ne fait rien, il n'y a pas de mal! déclara Lise qui avait roulé
jusqu'au mur et qu'on se hâtait de relever.
Cependant, à peine debout, elle eut un éblouissement, il lui fallut
s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les
douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles
réguliers. Et elle qui croyait avoir rentré ça! Quel fichu guignon tout de
même que la vache n'allât pas plus vite, et qu'elle, maintenant, fût
reprise, à ce point qu'elle était bien capable de la rattraper! On
n'évitait pas le sort, c'était dit, que toutes les deux vêleraient
ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle
et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tiré? est-ce que ça
la regardait, le sac des autres? qu'elle vidât donc le sien, d'abord! Elle
répondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne
le lui avait pas empli, son sac, il ne la gênerait pas tant!
--Tout ça, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, ça n'avance à rien.
Et la Bécu ajouta:
--Ça soulage tout de même.
On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour
s'en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu'à sept. Rien ne
vint, la maison était un enfer: d'un côté, Lise qui s'entêtait sur une
vieille chaise, à se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne
jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractère de plus
en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'était mise à meugler de peur.
Françoise alors perdit la tête, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer
encore. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un
chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche,
ébranlée, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufflante,
pitoyable.
--Le bougre, nous ne l'aurons pas! déclara Buteau en nage, et la garce y
passera avec lui!
Françoise joignit les mains, suppliante.
--Oh! va chercher monsieur Patoir!... Ça coûtera ce que ça coûtera, va
chercher monsieur Patoir!
Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il
sortit la carriole.
La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on
reparlait du vétérinaire, s'inquiétait maintenant de Lise. Elle était bonne
aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les
mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la
Bécu, qui rappela Buteau, en train d'atteler.
--Écoutez... Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un
médecin.
Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se
faire dorloter! Bien sûr qu'il ne payerait pas pour tout le monde!
--Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. Ça ira toujours, moi!
On n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres.
Buteau se hâta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la
route de Cloyes, dans la nuit tombante.
Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même
point, la Coliche râlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, à
moitié glissé de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses
duraient.
--Pour laquelle, voyons? demanda le vétérinaire, qui était d'esprit jovial.
Et, tout de suite, tutoyant Lise:
--Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te
coller dans ton lit. Tu en as besoin.
Elle ne répondit pas, elle ne s'en alla pas. Déjà, il examinait la vache.
--Fichtre! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me
chercher trop tard... Et vous avez tiré, je vois ça. Hein? vous l'auriez
plutôt fendue en deux, que d'attendre, sacrés maladroits!
Tous l'écoutaient, la mine basse, l'air respectueux et désespéré; et,
seule, la Frimat pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son
paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués
d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite.
--Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la
tête se trouve repliée à gauche, vous auriez pu tirer jusqu'à demain,
jamais il ne serait sorti... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu,
votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour
le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abîmerais la
mère.
Françoise éclata en sanglots.
--Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache... Cette pauvre
Coliche qui m'aime...
Et Lise, qu'une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal
des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la même supplication.
--Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait,
depuis des années et des années... Sauvez-la, monsieur Patoir...
--Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau.
--Ah! le veau, on s'en fout, du veau!... Sauvez notre vache, monsieur
Patoir, sauvez-la!
Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit
prêter un pantalon de toile; et, s'étant mis tout nu dans un coin, derrière
la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à
ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court
dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s'arrêta de se plaindre,
étonnée sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente
serrait les coeurs.
--Allumez des chandelles!
Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la
paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il
resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se décida à
tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement.
Près de lui, il avait posé une petite boîte longue, et il se redressait sur
un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gémissement rauque
l'étonna et le fit s'asseoir.
--Comment! ma grosse, tu es encore là?... Aussi, je me disais: ce n'est pas
la vache!
C'était Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs
arrachés.
--Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi
faire la mienne ici! Ça me dérange, ça me tape sur les nerfs, parole
d'honneur! de t'entendre pousser derrière moi... Voyons, est-ce qu'il y a
du bon sens! emmenez-la, vous autres!
La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à
la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force
de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle
solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissât toutes les portes ouvertes,
dans l'idée qu'elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé
le lit de misère, selon l'usage des campagnes: un simple drap jeté au
milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées.
Lise s'accroupit, s'écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite
contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s'était pas même
déshabillée, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus
montaient à ses genoux; et sa jupe, rejetée sur sa gorge, découvrait son
ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu'on
lui voyait jusqu'au coeur.
Dans l'étable, Buteau et Françoise étaient restés pour éclairer Patoir,
tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle,
tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une
section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l'épaule
qui se dépouilla et s'arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante,
laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant:
--Ma pauvre vieille Coliche... Je ne veux pas voir ça! je ne veux pas voir
ça!
Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour éteindre un
commencement d'incendie, déterminé dans la paille par la chute de la
chandelle.
--Nom de Dieu de gamine! ça vous a des nerfs de princesse!... Elle nous
fumerait comme des jambons.
Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la
pièce où accouchait sa soeur, dont l'écartement béant ne l'émotionna pas,
comme s'il se fût agi d'une chose naturelle et ordinaire, après ce qu'elle
venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs découpées
toutes vives; et elle raconta en bégayant ce qu'on faisait à la vache.
--Ça ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui
malgré ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises.
Mais déjà la Frimat et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place.
--Ah ça! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc
dans le corps?
Et la Frimat ajouta:
--Bon! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi!
En effet, les eaux étaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le
drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion
commencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s'enflait à éclater,
pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient,
d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.
--Voyons, reprit la Bécu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et
je vous donnerai des nouvelles.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 | 19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39