La Terre
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Emile Zola >> La Terre
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--Monsieur le curé! monsieur le curé!
Il finit par se retourner et attendre.
--Quoi?
--La marraine est là.... Ça ne se refuse point, le baptême.
Un instant, il resta immobile. Puis, du même pas rageur, il se mit à
redescendre la côte, derrière le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrèrent
dans l'église, sans avoir échangé un mot. La cérémonie fut bâclée, le
prêtre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant,
appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Déjà, il faisait signer sur le
registre.
--Monsieur le curé, dit Mme Charles, j'ai une boîte de bonbons pour vous,
mais elle est dans la malle.
Il eut un geste de remerciement, il partit, après avoir répété, en se
tournant vers tous:
--Et adieu, cette fois!
Les Buteau et leur monde, essoufflés d'avoir été menés d'un tel train, le
regardèrent disparaître au coin de la place, dans l'envolement noir de sa
soutane. Tout le village était aux champs, il n'y avait là que trois
gamins, convoitant des dragées. Au milieu du grand silence, on entendait le
ronflement lointain de la batteuse à vapeur, qui ne cessait pas.
Dès qu'on fut rentré chez les Buteau, à la porte desquels la carriole était
restée avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis
qu'on reviendrait dîner le soir. Il n'était que quatre heures, qu'est-ce
qu'on aurait fait ensemble, jusqu'à sept? Alors, quand les verres et les
deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut
absolument qu'on descendît la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit,
en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les
six boîtes de bonbons qu'elle donnait à l'accouchée.
--Ça vient de la confiserie de maman? demanda Élodie, qui les regardait.
Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement:
--Non, ma mignonne, ta mère n'a pas cette spécialité.
Et, se tournant vers Lise:
--Tu sais, j'ai aussi songé à toi, pour du linge... Du vieux linge, il n'y
a rien de si utile dans un ménage... J'ai demandé à ma fille, j'ai dévalisé
ses fonds d'armoire.
Au mot de linge, la famille s'était approchée, Françoise, la Grande, les
Delhomme, Fouan lui-même; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient
la vieille dame déballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage,
exhalant, malgré la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent
d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme,
fendues, et dont, visiblement, on avait arraché les dentelles.
Mme Charles dépliait, secouait, expliquait.
--Dame! les draps ne sont pas neufs. Voilà bien cinq ans qu'ils servent, et
à la longue le frottement du corps, ça use... Vous voyez, ils ont un grand
trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler là-dedans
une foule de choses.
Tous y mettaient le nez, et ils tâtaient avec des hochements de tête
approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les lèvres
pincées disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux,
aiguisé des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et
Delhomme, très graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse
après la terre.
--Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les dépliant à leur tour,
voyez donc! elles ne sont pas usées du tout... Ah! pour les déchirures,
elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les
recoudre, que ça finit par faire des épaisseurs et que ce n'est guère
riche, on préfère les jeter au vieux linge... Mais toi, Lise, tu en tireras
un bon parti.
--Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, ça ne fait rien que ma
chemise soit raccommodée.
--Et moi, déclara Buteau de son air malin, avec un clignement des
paupières, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec.
Cette fois, on s'égayait ouvertement, lorsque la petite Élodie, qui avait
suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'écria:
--Oh! la drôle d'odeur, comme ça sent fort!... Est-ce que c'est du linge à
maman, tout ça?
Mme Charles n'eut pas une hésitation.
--Mais bien sûr ma chérie... C'est-à-dire, c'est le linge à ses demoiselles
de magasin. Il en faut, va! dans le commerce.
Dès que Lise eut tout fait disparaître dans son armoire, avec l'aide de
Françoise, on trinqua enfin, on but à la santé de l'enfant baptisée, que la
marraine avait nommée Laure, de son prénom. Puis, l'on s'oublia un instant,
à causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme
Charles, sans attendre d'être seul avec elle, dans l'impatience où il était
de savoir comment les choses marchaient, là-bas. Il se passionnait encore,
il rêvait toujours de cette maison, si énergiquement fondée autrefois, tant
regrettée depuis. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Certes, leur fille
Estelle avait de la poigne et de la tête; mais, décidément, leur gendre
Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les
journées à fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les
rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge
était fêlée, partout les pots à eau et les cuvettes s'ébréchaient, sans
qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme était si nécessaire, pour
faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dégât qu'il
apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa
pâleur augmentait. Une dernière plainte, murmurée à voix plus basse,
l'acheva.
--Enfin, il monte lui-même avec celle du 5, une grosse...
--Qu'est-ce que tu dis là?
--Oh! j'en suis sûre, je les ai vus.
M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un élan d'indignation
exaspérée.
--Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement!... Ah!
c'est la fin de tout!
D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Élodie revenait de la cour. où
elle était allée voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut
rechargée dans la carriole, que les Charles suivirent à pied, jusque chez
eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil à sa maison, en attendant
le repas.
Dès qu'il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa
veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin
d'un sac de blé. Mais il s'ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour
s'échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela
Françoise, qui l'aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras
aussi durs que ceux d'un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce
battage primitif, il avait toujours refusé d'acheter une batteuse à manège,
en disant, comme tous les petits propriétaires, qu'il préférait ne battre
qu'au jour le jour, suivant les nécessités.
--Eh! Françoise, viens-tu?
Lise, le nez dans un ragoût de veau aux carottes, et qui avait chargé sa
soeur de surveiller une épinée de cochon à la broche, voulut empêcher
celle-ci d'obéir. Mais Buteau, mal planté, parla de les rosser toutes les
deux.
--Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles à la
gueule!... Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison
pour la bâfrer avec les autres!
Françoise, qui s'était déjà remise en souillon, de crainte d'attraper des
taches, dut le suivre. Elle prit un fléau, au long manche et au battoir de
cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'était le sien,
poli par le frottement, garni d'une ficelle serrée, pour qu'il ne glissât
pas. A deux mains, elle le fit voler au-dessus de sa tête, l'abattit sur la
gerbe, que le battoir, dans toute sa longueur, frappa d'un coup sec. Et
elle ne s'arrêta plus, le relevant très haut, le repliant comme sur une
charnière, le rabattant ensuite, dans un mouvement mécanique et rythmé de
forgeron; tandis que Buteau, en face d'elle, allait de même, à contretemps.
Bientôt, ils s'échauffèrent, le rythme s'accéléra, on ne vit plus que ces
pièces de bois volantes, qui rebondissaient chaque fois et tournoyaient
derrière leur nuque, en un continuel essor d'oiseaux liés aux pattes.
Après dix minutes, Buteau jeta un léger cri. Les fléaux s'arrêtèrent, et il
retourna la gerbe. Puis, les fléaux repartirent. Au bout de dix autres
minutes, il commanda un nouvel arrêt, il ouvrit la gerbe. Jusqu'à six fois,
elle dut ainsi passer sous les battoirs avant que les grains fussent
complètement détachés des épis, et qu'il pût nouer la paille. Une à une,
les gerbes se succédaient. Durant deux heures, on n'entendit dans la maison
que le toc-toc régulier des fléaux, que dominait au loin le ronflement
prolongé de la batteuse à vapeur.
Françoise, maintenant, avait le sang aux joues, les poignets gonflés, La
peau entière brûlante, dégageant autour d'elle comme une onde de flamme,
qui tremblait, visible, dans l'air. Un souffle fort sortait de ses lèvres
ouvertes. Des brins de paille s'étaient accrochés aux mèches envolées de
ses cheveux. Et, à chaque coup, lorsqu'elle relevait le fléau, son genou
droit tendait sa jupe, la hanche et le sein s'enflaient, crevaient
l'étoffe, toute une ligne s'indiquait rudement, la nudité même de son corps
de fille solide. Un bouton du corsage s'arracha, Buteau vit la chair
blanche, sous la ligne hâlée du cou, une montée de chair que le tour de
bras, continuellement, faisait saillir, dans le jeu puissant des muscles de
l'épaule. Il semblait s'en exciter davantage, comme du coup de reins d'une
bonne femelle, vaillante à la besogne; et les fléaux s'abattaient toujours,
le grain sautait, pleuvait en grêle, sous le toc-toc haletant du couple de
batteurs.
A sept heures moins un quart, au jour tombant, Fouan et les Delhomme se
présentèrent.
--Faut que nous finissions, leur cria Buteau, sans s'arrêter. Hardi là!
Françoise!
Elle ne lâchait pas, tapait plus dur, dans l'emportement du travail et du
bruit. Et ce fut ainsi que Jean, qui arrivait à son tour, avec la
permission de dîner dehors, les trouva. Il en éprouva une jalousie brusque,
il les regarda comme s'il les surprenait ensemble, accouplés dans cette
besogne chaude, d'accord pour cogner juste, au bon endroit, tous les deux
en sueur, si échauffés, si défaits, qu'on les aurait dits en train plutôt
de planter un enfant que de battre du blé. Peut-être Françoise qui y allait
d'un tel coeur, eut la même sensation, car elle s'arrêta net, gênée.
Buteau, s'étant retourné alors, demeura un instant immobile de surprise et
de colère.
--Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi?
Mais Lise, justement, descendait au-devant de Fouan et des Delhomme. Elle
s'approcha avec eux, elle s'écria de son air gai:
--Tiens! c'est vrai, je ne t'ai pas conté... Je l'ai déjà vu ce matin, et
je l'ai invité pour ce soir.
La face enflammée de son mari devint si terrible, qu'elle ajouta, voulant
s'excuser:
--J'ai idée, père Fouan, qu'il a une demande à vous faire.
--Quelle demande? dit le vieux.
Jean rougissait, et il balbutia, très contrarié que la chose s'engageât de
la sorte, si vite, devant tous. Du reste, Buteau l'interrompit violemment,
le regard rieur que sa femme jetait sur Françoise ayant suffi à le
renseigner.
--Est-ce que tu te fous de nous? Elle n'est pas pour ton bec, vilain merle!
Cet accueil brutal rendit à Jean son courage. Il tourna le dos, il
s'adressa au vieux.
--Voici l'histoire, père Fouan, c'est tout simple... Comme vous êtes le
tuteur de Françoise, faut que je m'adresse à vous pour l'avoir, n'est-ce
pas?... Si elle veut bien de moi, je veux bien d'elle. C'est le mariage que
je demande.
Françoise, qui tenait encore son fléau, le laissa tomber de saisissement.
Elle devait pourtant s'y attendre; mais jamais elle n'aurait pensé que Jean
oserait la demander ainsi, tout de suite. Pourquoi ne lui en avait-il pas
causé d'abord? Ça la bousculait, elle n'aurait pu dire si elle tremblait
d'espoir ou de crainte. Et, toute vibrante de travail, la gorge soulevée
dans son corsage défait, elle était entre les deux hommes, chaude d'une
telle poussée de sang, qu'ils en sentaient venir le rayonnement jusqu'à
eux.
Buteau ne laissa pas à Fouan le temps de répondre. Il avait repris, avec
une fureur croissante:
--Hein? tu as le toupet!... Un vieux de trente-trois ans, épouser une
jeunesse de dix-huit! Rien que quinze ans de différence! Est-ce que ce
n'est pas une dégoûtation?... On t'en donnera, des poulettes, pour ton sale
cuir!
Jean commençait à se fâcher.
--Qu'est-ce que ça te fiche, si je veux d'elle et si elle veut de moi!
Et il se tourna vers Françoise, pour qu'elle se prononçât. Mais elle
restait effarée, raidie, sans avoir l'air de comprendre. Elle ne pouvait
pas dire non, elle ne dit pas oui, pourtant. Buteau, d'ailleurs, la
regardait à la tuer, à lui renfoncer le oui dans la gorge. Si elle se
mariait, il la perdait, il perdait aussi la terre. La pensée brusque de
cette conséquence acheva de l'enrager.
--Voyons, papa, voyons, Delhomme, ça ne vous dégoûte pas, cette gamine à ce
vieux bougre, qui n'est pas même du pays, qui vient on ne sait d'où, après
avoir roulé partout sa bosse?... Un menuisier manqué, qui s'est fait
paysan, parce que, bien sûr, il avait à cacher quelque sale affaire!
Toute sa haine de l'ouvrier des villes éclatait.
--Et après? si je veux d'elle et si elle veut de moi! répéta Jean, qui se
contenait et qui s'était promis, par gentillesse, de la laisser conter la
première leur histoire. Allons, Françoise, cause un peu.
--Mais c'est vrai! cria Lise, qu'emportait le désir de marier sa soeur,
pour s'en débarrasser, qu'as-tu à dire, s'ils se conviennent? Elle n'a pas
besoin de ton consentement, elle est bien bonne de ne pas t'envoyer
promener... Tu nous embêtes à la fin!
Alors, Buteau vit que la chose allait être faite, si la jeune fille
parlait. Ce qu'il redoutait surtout, c'était que, la liaison étant connue,
le mariage fût regardé comme raisonnable. Justement, la Grande entrait dans
la cour, suivie des Charles, qui revenaient avec Élodie. Et il les appela
du geste, sans savoir encore ce qu'il dirait. Puis, la face gonflée, il
trouva, il gueula, en menaçant du poing sa femme et sa belle-soeur:
--Nom de Dieu de vaches!... Oui, toutes les deux, des vaches, des
salopes!... Voulez-vous savoir? je couche avec les deux! et si c'est pour
ça qu'elles se foutent de moi!... Avec les deux, je vous dis, les putains!
Béants, les Charles reçurent les mots à la volée, en plein visage. Mme
Charles se précipita, comme pour couvrir de son corps Élodie qui écoutait;
puis, la poussant vers le potager, elle cria elle-même très fort:
--Viens voir les salades, viens voir les choux... Oh! les beaux choux!
Buteau continuait, inventant des détails, racontant que, lorsque l'une
avait sa ration, c'était au tour de l'autre à se faire bourrer jusqu'à la
gorge; et il lâchait cela en termes crus, un flot d'égout charriant les
mots abominables qu'on ne dit pas. Lise, étonnée simplement de cet accès
brusque, se contentait de hausser les épaules, en répétant:
--Il est fou, c'est pas Dieu possible! il est fou.
--Dis-lui donc qu'il ment! cria Jean à Françoise.
--Bien sûr qu'il ment! dit la jeune fille d'un air tranquille.
--Ah! je mens! reprit Buteau, ah! ce n'est pas vrai qu'à la moisson tu en
as voulu, dans la meule!... Mais c'est moi, à cette heure, qui vas vous
faire marcher toutes les deux, garces que vous êtes!
Cette audace enragée paralysait, étourdissait Jean. Pouvait-il expliquer
maintenant qu'il avait eu Françoise? ça lui semblait sale, surtout si elle
ne l'aidait pas. Les autres, d'ailleurs, les Delhomme, Fouan, la Grande, se
tenaient sur la réserve. Ils n'avaient pas eu l'air surpris, ils pensaient,
évidemment, que, si le gaillard couchait avec les deux, il était bien le
maître de faire d'elles ce qu'il voulait. Quand on a des droits, on les
fait valoir.
Dès lors, Buteau se sentit victorieux, dans sa force indiscutée de la
possession. Il se tourna vers Jean.
--Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'emmerder dans mon ménage....
D'abord, tu vas foutre le camp tout de suite... Hein? tu refuses...
Attends, attends!
Il ramassa son fléau, il en fît tournoyer le battoir, et Jean n'eut que le
temps de saisir l'autre fléau, celui de Françoise, pour se défendre. Il y
eut des cris, on voulut se jeter entre eux; mais ils étaient si terribles,
qu'on recula. Les grands manches portaient les coups à plusieurs mètres, la
cour en était balayée. Eux seuls restèrent, au milieu, à distance l'un de
l'autre, élargissant le cercle de leurs moulinets. Ils ne disaient plus un
mot, les dents serrées. On n'entendait que les claquements secs des pièces
de bois, à chaque parade.
Buteau avait lancé le premier coup, et Jean, baissé encore, aurait eu la
tête fracassée, s'il ne s'était jeté d'un saut en arrière. Tout de suite,
d'un raidissement brusque des muscles, il leva, il abattit le fléau, comme
un batteur écrasant le grain. Mais déjà l'autre tapait aussi, les deux
battoirs de cornouiller se rencontrèrent, se replièrent sur leurs
courroies, dans un vol fou d'oiseaux blessés. Trois fois, le même heurt se
reproduisit. On ne voyait que ces bâtons, en l'air, tourner et siffler au
bout des manches, toujours près de retomber et de fendre les crânes qu'ils
menaçaient.
Delhomme et Fouan, pourtant, se précipitaient, lorsque les femmes crièrent.
Jean venait de rouler dans la paille, pris en traître par Buteau, qui, d'un
coup de fouet, à ras de terre, heureusement amorti, l'avait touché aux
jambes. Il se remit debout, il brandit son fléau dans une rage que
décuplait la douleur. Le battoir décrivit un large cercle, tomba à droite,
lorsque l'autre l'attendait à gauche. Quelques lignes de plus, et la
cervelle sautait. Il n'y eut que l'oreille d'effleurée. Le coup, obliquant,
tapa en plein sur le bras qui fut cassé net. L'os avait eu un bruit de
verre qu'on brise.
--Ah! l'assassin! hurla Buteau, il m'a tué!
Jean, hagard, les yeux rougis de sang, lâcha son arme. Puis, un moment, il
les regarda tous, comme hébété des choses, qui venaient de se passer là, si
rapides; et il s'en alla, en boitant, avec un geste de furieux désespoir.
Quand il eut tourné le coin de la maison, vers la plaine, il aperçut la
Trouille, qui avait assisté à la bataille, par-dessus la haie du jardin.
Elle en riait encore, venue là pour rôder autour de ce baptême, auquel ni
son père ni elle n'étaient invités. Ce qu'il en rigolerait, Jésus-Christ;
de la petite fête de famille, de la patte cassée à son frère! Elle se
tortillait comme si on l'eût chatouillée, près de tomber sur le dos, tant
ça l'amusait.
--Ah! Caporal, quelle cogne! cria-t-elle. L'os a fait clac! C'était rien
drôle!
Il ne répondit pas, ralentissant sa marche d'un air accablé. Et elle le
suivit, elle siffla ses oies, qu'elle avait emmenées, pour avoir le
prétexte de stationner et d'écouter derrière les murs. Lui, machinalement,
retournait vers la batteuse, qui fonctionnait encore dans le jour
finissant. Il songeait que c'était fichu, qu'il ne pourrait revoir les
Buteau, que jamais on ne lui donnerait Françoise. Était-ce bête! dix
minutes venaient de suffire: une querelle qu'il n'avait pas cherchée, un
coup si malheureux, juste au moment où les choses marchaient! et jamais,
jamais plus, maintenant! Le ronflement de la machine, au fond du
crépuscule, se prolongeait comme une grande plainte de détresse.
Mais il y eut une rencontre: Les oies de la Trouille, qu'elle rentrait, se
trouvèrent, à l'angle d'un carrefour, en face des oies du père Saucisse,
qui redescendaient toutes seules au village. Les deux jars, en tête,
s'arrêtèrent brusquement, hanchant sur une patte, leurs grands becs jaunes
tournés l'un vers l'autre; et les becs de chaque bande, tous à la fois,
suivirent le bec de leur chef, tandis que les corps hanchaient du même
côté. Un instant, l'immobilité fut complète, on eût dit une reconnaissance
en armes, deux patrouilles échangeant le mot d'ordre. Puis, l'oeil rond et
satisfait, l'un des jars, continua tout droit, l'autre jars prit à gauche;
tandis que chaque troupe filait derrière le sien, allant à ses affaires,
d'un déhanchement uniforme.
QUATRIÈME PARTIE
I
Depuis le mois de mai, après la tonte et la vente des élèves, le berger
Soulas avait sorti les moutons de la Borderie, près de quatre cents bêtes
qu'il conduisait seul, avec le petit porcher Auguste et ses deux chiens,
Empereur et Massacre, des bêtes terribles. Jusqu'en août, le troupeau
mangeait dans les jachères, dans les trèfles et les luzernes, ou encore
dans les friches, le long des routes; et il y avait à peine trois semaines,
au lendemain de la moisson, qu'il le parquait enfin dans les chaumes, sous
les derniers soleils brûlants de septembre.
C'était l'époque abominable, la Beauce dépouillée, désolée, étalant ses
champs nus sans un bouquet de verdure. Les chaleurs de l'été, le manque
absolu d'eau, avaient séché la terre qui se fendait; et toute végétation
disparaissait, il n'y avait plus que la salissure des herbes mortes, que le
hérissement dur des chaumes, dont les carrés à l'infini, élargissaient le
vide ravagé et morne de la plaine, comme si un incendie eût passé d'un bout
à l'autre de l'horizon. Un reflet jaunâtre semblait en être resté au ras du
sol, une lumière louche, un éclairage livide d'orage: tout paraissait
jaune, d'un jaune affreusement triste, la terre rôtie, les moignons des
tiges coupées, les chemins de campagne, bossués, écorchés par les roues. Au
moindre coup de vent, de grandes poussières s'envolaient, couvrant les
talus et les haies de leur cendre. Et le ciel bleu, le soleil éclatant,
n'étaient qu'une tristesse de plus, au-dessus de cette désolation.
Justement, ce jour-là, il faisait un grand vent, des souffles chauds et
brusques, qui amenaient des galops de gros nuages; et, lorsque le soleil se
dégageait, il avait une morsure de fer rouge, il brûlait la peau. Depuis le
matin, Soulas attendait, pour lui et pour ses bêtes, de l'eau qu'on devait
apporter de la ferme; car le chaume où il se trouvait, était au nord de
Rognes, loin de toute mare. Dans le parc, au milieu des claies mobiles, que
fixaient les bâtons des crosses, enfoncés en terre, les moutons, vautrés,
respiraient d'une haleine courte et pénible; tandis que les deux chiens,
allongés en dehors, haletaient eux aussi, la langue pendante. Le berger,
pour avoir un peu d'ombre, s'était assis contre la cabane à deux roues,
qu'il poussait à chaque déplacement du parc, une étroite niche qui lui
servait de lit, d'armoire et de garde-manger. Mais, à midi, le soleil tapa
d'aplomb, et il se remit debout, regardant au loin si Auguste revenait de
la ferme, où il l'avait envoyé voir pourquoi le tonneau n'arrivait pas.
Enfin, le petit porcher reparut, criant:
--On va venir, on n'avait pas de chevaux, ce matin.
--Et, bougre de bête, tu n'as pas pris un litre d'eau pour nous?
--Ah! non, je n'y ai pas songé.... Moi, j'ai bu.
Soulas, à poing fermé, lança une gifle, que le gamin évita d'un saut. Il
jurait, il se décida pourtant à manger sans boire, malgré la soif qui
l'étranglait. Méfiant, Auguste, sur son ordre, avait tiré de la voiture du
pain de huit jours, de vieilles noix, un fromage sec; et tous les deux se
mirent à déjeuner, guettés par les chiens qui vinrent s'asseoir devant eux,
happant de temps à autre une croûte, si dure, qu'elle craquait entre leurs
mâchoires comme un os. Malgré ses soixante-dix ans, le berger besognait de
ses gencives aussi vite que le petit avec ses dents. Il était toujours
droit, résistant et noueux ainsi qu'un bâton d'épine, la face creusée
davantage, pareille à une trogne d'arbre, sous l'emmêlement de ses cheveux
déteints, couleur de terre. Et le porcher eut quand même sa gifle, une
calotte qui l'envoya rouler dans la voiture, au moment où, ne se défiant
plus, il y serrait le reste du pain et du fromage.
--Tiens! foutue couenne, bois encore ça, en attendant!
Jusqu'à deux heures, rien ne se montra. La chaleur avait augmenté,
intolérable dans les grands calmes qui, tout d'un coup se faisaient. Puis,
de la terre réduite en poudre, le vent soulevait sur place de minces
tourbillons, des sortes de fumées aveuglantes, étouffantes, exaspérant le
supplice de la soif.
Le berger qui patientait, stoïque, sans une plainte, eut enfin un
grognement de satisfaction.
--Nom de Dieu! ce n'est pas trop tôt!
En effet, deux voitures, à peine grosses comme le poing, venaient
d'apparaître, à l'horizon de la plaine; et, dans la première, que Jean
conduisait, Soulas avait parfaitement reconnu le tonneau d'eau; tandis que
la seconde, conduite par Tron, était chargée de sacs de blé, qu'il portait
à un moulin, dont on voyait la haute carcasse de bois, à cinq cents mètres.
Cette dernière voiture s'arrêta sur la route, Tron ayant accompagné l'autre
jusqu'au parc, à travers le chaume, sous le prétexte de donner un coup de
main: histoire de flâner et de causer un instant.
--C'est donc qu'on veut nous faire tous crever de la pépie! criait le
berger.
Et les moutons qui, eux aussi, avaient flairé le tonneau, s'étaient levés
en tumulte, s'écrasaient contre les claies, allongeant la tête, bêlant
plaintivement.
--Patience! répondit Jean, v'là de quoi vous soûler!
Tout de suite, on installa l'auge, on l'emplit à l'aide de la rigole de
bois; et, comme il y avait une fuite en dessous, les chiens étaient là, qui
lapaient à la régalade; pendant que le berger et le petit porcher, sans
attendre, buvaient goulûment dans la rigole même. Le troupeau entier
défila, on n'entendait que le ruissellement de cette eau bienfaisante, des
glouglous de gorge qui avalaient, tous heureux de s'éclabousser, de se
tremper, les bêtes et les gens.
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