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La Terre

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Comme on arrivait à Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayèrent
d'imposer silence à Jésus-Christ. Mais il allait toujours, en répétant que
M. le curé aurait eu bien tort de se formaliser.

--Nom de Dieu! quand on vous dit que ce n'est pas pour les autres! C'est
pour moi tout seul!

La semaine suivante, on fut donc invité à goûter le vin, chez les Buteau.
Les Charles, Fouan, Jésus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir à
sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la
journée, Buteau avait enfûté son vin, six pièces qui s'étaient emplies à la
chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancés: un,
en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu; un second,
armé d'une barre, surveillait la fermentation, enfonçait le chapeau, au
milieu des bouillonnements du moût; un troisième, qui avait un pressoir,
serrait le marc, s'en débarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et
c'était ainsi dans chaque maison, et de tout ça, des cuves brûlantes, des
pressoirs ruisselants, des tonneaux qui débordaient, de Rognes entier,
s'épandait l'âme du vin, dont l'odeur forte aurait suffi pour soûler le
monde.

Ce jour-là, au moment de quitter le Château, Fouan eut un pressentiment qui
lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les
cacher sur lui, car il avait cru voir Jésus-Christ et la Trouille regarder
en l'air, avec des yeux drôles. Ils partirent tous les trois de bonne
heure, ils arrivèrent chez les Buteau en même temps que les Charles.

La lune, en son plein, était si large, si nette, qu'elle éclairait comme un
vrai soleil; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l'âne, Gédéon,
sous le hangar, avait la tête au fond d'un petit baquet. Cela ne l'étonnait
point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignité, soulevait
très bien les loquets avec la bouche; mais, ce baquet l'intriguant, il
s'approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu'on avait laissé plein de
vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de
Gédéon! il le vidait!

--Eh! Buteau, arrive!... Il en fait un commerce, ton âne!

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

--Quoi donc?

--Le v'là qu'a tout bu!

Gédéon, au milieu de ces cris, finissait de pomper le liquide avec
tranquillité. Peut-être bien qu'il sirotait ainsi depuis un quart d'heure,
car le petit baquet contenait aisément une vingtaine de litres. Tout y
avait passé, son ventre s'était arrondi comme une outre, à éclater du coup;
et, quand il releva enfin la tête, on vit son nez ruisseler de vin, son nez
de pochard, où une raie rouge, sous les yeux, indiquait qu'il l'avait
enfoncé jusque-là.

--Ah! le jean-foutre! gueula Buteau en accourant. C'est de ses tours! Y a
pas de gueux pareil pour les vices!

Lorsqu'on lui reprochait ses vices, Gédéon, d'habitude, avait l'air de s'en
ficher, les oreilles élargies et obliques. Cette fois, étourdi, perdant
tout respect, il ricana positivement, il dodelina du râble, pour exprimer
la jouissance sans remords de sa débauche; et, son maître le bousculant, il
trébucha.

Fouan avait dû le caler de l'épaule.

--Mais le sacré cochon est soûl à crever!

--Soûl comme une bourrique, c'est le cas de le dire, fit remarquer
Jésus-Christ, qui le contemplait d'un oeil d'admiration fraternelle. Un
baquet d'un coup, quel goulot!

Buteau, lui, ne riait guère, pas plus que Lise et que Françoise, accourues
au bruit. D'abord, il y avait le vin perdu; puis, ce n'était pas tant la
perte que la confusion où les jetait cette vilaine conduite de leur âne,
devant les Charles. Déjà ceux-ci pinçaient les lèvres, à cause d'Élodie.
Pour comble de malheur, le hasard voulut que Suzanne et Berthe, qui se
promenaient ensemble, rencontrassent l'abbé Madeline, juste devant la
porte; et ils s'étaient arrêtés tous les trois, ils attendaient. Une propre
histoire, maintenant, avec tout ce beau monde, les yeux braqués!

--Père, poussez-le, dit Buteau à voix basse. Faut le rentrer vite à
l'écurie.

Fouan poussa. Mais Gédéon, heureux, se trouvant bien, refusait de quitter
la place, sans méchanceté, en soûlaud bon enfant, l'oeil noyé et farceur,
la bouche baveuse, retroussée par le rire. Il se faisait lourd, branlait
sur ses jambes écartées, se rattrapait à chaque secousse, comme s'il eût
jugé la plaisanterie drôle. Et, lorsque Buteau s'en mêla, poussant lui
aussi, ce ne fut pas long: l'âne culbuta, les quatre fers en l'air, puis se
roula sur le dos et se mit à braire si fort, qu'il semblait se foutre de
tous les personnages qui le regardaient.

--Ah! sale carcasse! propre à rien! je vas t'apprendre à te rendre malade!
hurla Buteau, en tombant sur lui à coups de talon.

Plein d'indulgence, Jésus-Christ s'interposa.

--Voyons, voyons... Puisqu'il est soûl, faut pas lui demander de la raison.
Bien sûr qu'il ne t'entend pas, vaut mieux l'aider à retrouver son
chez-lui.

Les Charles s'étaient écartés, absolument choqués de cette bête
extravagante et sans conduite; tandis qu'Élodie, très rouge, comme si elle
avait eu à subir un spectacle indécent, détournait la tête. A la porte, le
groupe du curé, de Suzanne et de Berthe, silencieux, protestait par son
attitude. Des voisins arrivaient, commençaient à goguenarder tout haut.
Lise et Françoise en auraient pleuré de honte.

Cependant, rentrant sa rage, Buteau, aidé de Fouan et de Jésus-Christ,
travaillait à remettre Gédéon debout. Ce n'était pas une affaire commode,
car le gaillard pesait bien comme les cinq cent mille diables, avec le
baquet qui lui roulait dans le ventre. Dès qu'on l'avait redressé d'un
bout, il croulait de l'autre. Tous les trois s'épuisaient à l'arc-bouter, à
l'étayer de leurs genoux et de leurs coudes. Enfin, ils venaient de le
planter sur les quatre pieds, ils l'avaient même fait avancer de quelques
pas, lorsque, dans une brusque révérence en arrière, il culbuta de nouveau.
Et il y avait toute la cour à traverser, pour gagner l'écurie. Jamais on
n'y arriverait. Comment faire?

--Nom de Dieu de nom de Dieu! juraient les trois hommes, en le regardant
sous toutes les faces, sans savoir dans quel sens le prendre.

Jésus-Christ eut l'idée de l'accoter au mur du hangar; de là, on ferait le
tour, en suivant le mur de la maison, jusqu'à l'écurie. Ça marcha d'abord,
bien que l'âne s'écorchât contre le plâtre. Le malheur fut que ce
frottement lui devint sans doute insupportable. Tout d'un coup, se
débarrassant des mains qui le collaient à la muraille, il rua, il gambada.

Le père avait failli s'étaler, les deux frères criaient:

--Arrêtez-le, arrêtez-le!

Alors, sous la blancheur éclatante de la lune, on vit Gédéon battant la
cour en un zigzag frénétique, avec ses deux grandes oreilles échevelées. On
lui avait trop remué le ventre, il en était malade. Un premier
haut-le-coeur l'arrêta, tout chavirait. Il voulut repartir, il retomba
planté sur ses jambes raidies. Son cou s'allongeait, une boule terrible
agitait ses côtes. Et dans un tangage d'ivrogne qui se soulage, piquant la
tête en avant à chaque effort, il dégueula comme un homme.

Un rire énorme avait éclaté à la porte, parmi les paysans amassés, pendant
que l'abbé Madeline, faible d'estomac, pâlissait entre Suzanne et Berthe,
qui l'emmenèrent avec des mots d'indignation. Mais l'attitude offensée des
Charles disait surtout combien l'exhibition d'un âne dans un état pareil,
était contraire aux bonnes moeurs, même à la simple politesse qu'on doit
aux passants. Élodie, éperdue, pleurante, s'était jetée au cou de sa
grand'mère, en demandant s'il allait mourir. Et M. Charles avait beau
crier: «Assez! assez!» de son ancienne voix impérieuse de patron obéi, le
bougre continuait, la cour en était pleine, des lâchures furieuses
d'écluse, un vrai ruisseau rouge qui coulait dans la mare. Puis, il glissa,
se vautra là-dedans, les cuisses ouvertes, si peu convenable, que jamais
soûlard, étalé en travers d'une rue, n'a dégoûté à ce point les gens. On
aurait dit que ce misérable le faisait exprès, pour jeter le déshonneur sur
ses maîtres. C'en était trop, Lise et Françoise, les mains sur les yeux,
s'enfuirent, se réfugièrent au fond de la maison.

--Assez donc! emportez-le!

En effet, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, car Gédéon, devenu plus
mou qu'une chiffe, alourdi de sommeil, s'endormait. Buteau courut chercher
une civière, six hommes l'aidèrent à y charger l'âne. On l'emporta, les
membres abandonnés, la tête ballante, ronflant déjà d'un tel coeur, qu'il
avait l'air de braire et de se foutre encore du monde.

Naturellement, cette aventure gâta d'abord le repas. Bientôt, on se remit,
on finit même par fêter si largement le vin nouveau, que tous, vers onze
heures, étaient comme l'âne. A chaque instant, il y en avait un qui sortait
dans la cour, pour un besoin.

Le père Fouan était très gai. Peut-être, tout de même, qu'il ferait bien de
reprendre pension chez son cadet, car le vin y serait bon cette année. Il
avait dû quitter la salle à son tour, il roulait ça dans sa tête, au milieu
de la nuit noire, lorsqu'il entendit Buteau et Lise, sortis derrière son
dos, accroupis côte à côte le long de la haie, et se querellant, parce que
le mari reprochait à la femme de ne pas se montrer assez tendre avec son
père. Sacrée dinde! fallait l'embobiner, pour le ravoir et lui étourdir son
magot. Le vieux, dégrisé, tout froid, eut un geste, s'assura qu'on ne lui
avait pas volé les papiers dans sa poche; et, quand on se fut tous
embrassés en partant, quand il se retrouva au Château, il était bien résolu
à ne point en déménager. Mais, la nuit même, il eut une vision qui le
glaça: la Trouille en chemise, à travers la chambre, rôdant, fouillant sa
culotte, sa blouse, regardant jusque dans ses souliers. Évidemment,
Jésus-Christ, n'ayant plus trouvé le magot envolé de la marmite aux
lentilles, envoyait sa fille le chercher pour l'étourdir, comme disait
Buteau.

Du coup, Fouan ne put rester au lit, tellement ce qu'il avait vu lui
travaillait le crâne. Il se leva, ouvrit la fenêtre. La nuit était blanche
de lune, l'odeur du vin montait de Rognes, mêlée à celle des choses qu'on
enjambait depuis huit jours le long des murs, tout ce bouquet violent des
vendanges. Que devenir? où aller? Son pauvre argent, il ne le quitterait
plus, il se le coudrait sur la peau. Puis, comme le vent lui soufflait
l'odeur au visage, l'idée de Gédéon lui revint: c'était rudement bâti, un
âne! ça prenait dix fois du plaisir comme un homme, sans en crever.
N'importe! volé chez son cadet, volé chez son aîné, il n'avait pas le
choix. Le mieux était de rester au Château et d'ouvrir l'oeil, en
attendant. Tous ses vieux os en tremblaient.




V


Des mois s'écoulèrent, l'hiver passa, puis le printemps; et le train
accoutumé de Rognes continuait, il fallait des années pour que les choses
eussent l'air de s'être faites, dans cette morne vie de travail, sans cesse
recommençante. En juillet, sous l'accablement des grands soleils, les
élections prochaines remuèrent pourtant le village. Cette fois, il y avait,
cachée au fond, toute une grosse affaire. On en causait, on attendait la
tournée des candidats.

Et, justement, le dimanche où la venue de M. Rochefontaine, l'usinier de
Châteaudun, était annoncée, une scène terrible éclata le matin, chez les
Buteau, entre Lise et Françoise. L'exemple prouva bien que, lorsque les
choses n'ont pas l'air de se faire, elles marchent cependant; car le
dernier lien qui unissait les deux soeurs, toujours près de se rompre,
renoué toujours, s'était tellement aminci à l'usure des querelles
quotidiennes, qu'il cassa net, pour ne plus jamais se rattacher, et à
l'occasion d'une bêtise où il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un
chat.

Ce matin, Françoise, en ramenant les vaches, s'était arrêtée un instant à
causer avec Jean, qu'elle venait de rencontrer devant l'église. Il faut
dire qu'elle y mettait de la provocation, en face de la maison même, dans
l'unique but d'exaspérer les Buteau. Aussi, lorsqu'elle rentra, Lise lui
cria-t-elle:

--Tu sais, quand tu voudras voir tes hommes, tâche que ce ne soit pas sous
la fenêtre!

Buteau était là, qui écoutait, en train de repasser une serpe.

--Mes hommes, répéta Françoise, je les vois de trop ici, mes hommes! et il
y en a un, si j'avais voulu, ce n'est pas sous la fenêtre, c'est dans ton
lit que le cochon m'aurait prise!

Cette allusion à Buteau jeta Lise hors d'elle. Depuis longtemps, elle
n'avait qu'un désir, flanquer sa soeur dehors, pour être tranquille dans
son ménage, quitte à rendre la moitié du bien. C'était même la raison qui
la faisait battre par son homme, d'avis contraire, décidé à ruser jusqu'au
bout, ne désespérant pas d'ailleurs de coucher avec la petite, tant qu'elle
et lui auraient ce qu'il fallait pour ça. Et Lise s'irritait de n'être
point la maîtresse, tourmentée maintenant d'une jalousie particulière,
prête encore à le laisser culbuter sa cadette, histoire d'en finir, tout en
enrageant de le voir s'échauffer après cette garce, dont elle avait pris en
exécration la jeunesse, la petite gorge dure, la peau blanche des bras,
sous les manches retroussées. Si elle avait tenu la chandelle, elle aurait
voulu qu'il abîmât tout ça, elle aurait tapé elle-même dessus, ne souffrant
pas du partage, souffrant, dans leur rivalité grandie, empoisonnée, de ce
que sa soeur était mieux qu'elle et devait donner plus de plaisir.

--Salope! hurla-t-elle, c'est toi qui l'agaces!... Si tu n'étais pas
toujours pendue à lui, il ne courrait pas après ton derrière mal torché de
gamine. Quelque chose de propre!

Françoise devint toute pâle, tant ce mensonge la révoltait. Elle répondit
posément, dans une colère froide:

--C'est bon, en v'là assez.... Attends quinze jours, et je ne te gênerai
plus, si c'est ça que tu demandes. Oui, dans quinze jours, j'aurai vingt et
un ans, je filerai.

--Ah! tu veux être majeure, ah! c'est donc ça que tu as calculé, pour nous
faire des misères!... Eh bien! bougresse, ce n'est pas dans quinze jours,
c'est à l'instant que tu va filer... Allons, fous le camp!

--Tout de même.... On a besoin de quelqu'un chez Macqueron. Il me prendra
bien.... Bonsoir!

Et Françoise partit, ce ne fut pas plus compliqué, il n'y eut rien autre
chose entre elles. Buteau, lâchant la serpe qu'il aiguisait, s'était
précipité pour mettre la paix d'une paire de gifles et les raccommoder une
fois encore. Mais il arriva trop tard, il ne put, dans son exaspération,
qu'allonger un coup de poing à sa femme, dont le nez ruissela. Nom de Dieu
de femelles! ce qu'il redoutait, ce qu'il empêchait depuis si longtemps! la
petite envolée, le commencement d'un tas de sales histoires! Et il voyait
tout fuir, tout galoper devant lui, la fille, la terre.

--J'irai tantôt chez Macqueron, gueula-t-il. Faudra bien qu'elle rentre,
quand je devrais la ramener à coup de pied au cul!

Chez Macqueron, ce dimanche-là, on était en l'air, car on y attendait un
des candidats, M. Rochefontaine, le maître des Ateliers de construction de
Châteaudun. Pendant la dernière législature, M. Chédeville avait déplu, les
uns disaient en affichant des amitiés orléanistes, les autres, en
scandalisant les Tuileries par une histoire gaillarde, la jeune femme d'un
huissier de la Chambre, folle de lui, malgré son âge. Quoi qu'il en fût la
protection du préfet s'était retirée du député sortant, pour se porter sur
M. Rochefontaine, l'ancien candidat de l'opposition, dont un ministre
venait de visiter les Ateliers, et qui avait écrit une brochure sur le
libre échange, très remarquée de l'empereur. Irrité de cet abandon, M. de
Chédeville maintenait sa candidature, ayant besoin de son mandat de député
pour brasser des affaires, ne se suffisant plus avec les fermages de la
Chamade, hypothéquée, à moitié détruite. De sorte que, par une aventure
singulière, la situation s'était retournée, le grand propriétaire devenait
le candidat indépendant, tandis que le grand usinier se trouvait être le
candidat officiel.

Hourdequin, bien que maire de Rognes, demeurait fidèle à M. de Chédeville;
et il avait résolu de ne tenir aucun compte des ordres de l'administration,
prêt à batailler même ouvertement, si on le poussait à bout. D'abord, il
jugeait honnête de ne pas tourner comme une girouette, au moindre souffle
du préfet; ensuite, entre le protectionniste et le libre échangiste, il
finissait par croire ses intérêts avec le premier, dans la débâcle de la
crise agricole. Depuis quelque temps, les chagrins que Jacqueline lui
causait, joints aux soucis de la ferme, l'ayant empêché de s'occuper de la
mairie, il laissait l'adjoint Macqueron expédier les affaires courantes.
Aussi, lorsque l'intérêt qu'il prenait aux élections le ramena présider le
conseil, fût-il étonné de le sentir rebelle, d'une raideur hostile.

C'était un sourd travail de Macqueron, mené avec une prudence de sauvage,
qui aboutissait enfin. Chez ce paysan devenu riche, tombé à l'oisiveté, se
traînant, sale et mal tenu, dans des loisirs de monsieur dont il crevait
d'ennui, peu à peu était poussée l'ambition d'être maire, l'unique
amusement de son existence, désormais. Et il avait miné Hourdequin,
exploitant la haine vivace, innée au coeur de tous les habitants de Rognes,
contre les seigneurs autrefois, contre le fils de bourgeois qui possédait
la terre aujourd'hui. Bien sûr qu'il l'avait eue pour rien, la terre! un
vrai vol, du temps de la Révolution! pas de danger qu'un pauvre bougre
profitât des bonnes chances, ça retournait toujours aux canailles, las de
s'emplir les poches! Sans compter qu'il s'y passait de propres choses, à la
Borderie. Une honte, cette Cognette, que le maître allait reprendre sur les
paillasses des valets, par goût! Tout cela s'éveillait, circulait en mots
crus dans le pays, soulevait des indignations, même chez ceux qui auraient
culbuté ou vendu leur fille, si le dérangement en avait valu la peine. De
sorte que les conseillers municipaux finissaient par dire qu'un bourgeois,
ça devait rester à voler et à paillarder avec les bourgeois; tandis que,
pour bien mener une commune de paysans, il fallait un maire paysan.

Justement, ce fut au sujet des élections qu'une première résistance étonna
Hourdequin. Comme il parlait de M. de Chédeville, toutes les figures
devinrent de bois. Macqueron, quand il l'avait vu rester fidèle au candidat
en disgrâce, s'était dit qu'il tenait le vrai terrain de bataille, une
occasion excellente pour le faire sauter. Aussi appuyait-il le candidat du
préfet, M. Rochefontaine, en criant que tous les hommes d'ordre devaient
soutenir le gouvernement. Cette profession de foi suffisait, sans qu'il eût
besoin d'endoctriner les membres du conseil; car, dans la crainte des coups
de balai, ils étaient toujours du côté du manche, résolus à se donner au
plus fort, au maître, pour que rien ne changeât et que le blé se vendît
cher. Delhomme, l'honnête, le juste, dont c'était l'opinion, entraînait
Clou et les autres. Et, ce qui achevait de compromettre Hourdequin,
Lengaigne seul était avec lui, exaspéré de l'importance prise par
Macqueron. La calomnie s'en mêla, on accusa le fermier d'être «un rouge»,
un de ces gueux qui voulaient la république, pour exterminer le paysan; si
bien que l'abbé Madeline, effaré, croyant devoir sa cure à l'adjoint,
recommandait lui-même M. Rochefontaine, malgré la sourde protection de
monseigneur acquise à M. de Chédeville. Mais un dernier coup ébranla le
maire, le bruit courut que, lors de l'ouverture du fameux chemin direct de
Rognes à Châteaudun, il avait mis dans sa poche la moitié de la subvention
votée. Comment? on ne l'expliquait pas, l'histoire en demeurait mystérieuse
et abominable. Quand on l'interrogeait là-dessus, Macqueron prenait l'air
effrayé, douloureux et discret d'un homme dont certaines convenances
fermaient la bouche: c'était lui, simplement, qui avait inventé la chose.
Enfin, la commune était bouleversée, le conseil municipal se trouvait coupé
en deux, d'un côté l'adjoint et tous les conseillers, sauf Lengaigne, de
l'autre le maire, qui comprit seulement alors la gravité de la situation.

Depuis quinze jours déjà, dans un voyage à Châteaudun, fait exprès,
Macqueron était allé s'aplatir devant M. Rochefontaine. Il l'avait supplié
de ne pas descendre ailleurs que chez lui, s'il daignait venir à Rognes. Et
c'était pourquoi le cabaretier, ce dimanche-là, après le déjeuner, ne
cessait de sortir sur la route, aux aguets de son candidat. Il avait
prévenu Delhomme, Clou, d'autres conseillers municipaux, qui vidaient un
litre, pour patienter. Le père Fouan et Bécu se trouvaient également là, à
faire une partie, ainsi que Lequeu, le maître d'école, s'acharnant à la
lecture d'un journal qu'il apportait, affectant de ne jamais rien boire.
Mais deux consommateurs inquiétaient l'adjoint, Jésus-Christ et son ami
Canon, l'ouvrier rouleur de routes, installés nez à nez, goguenards, devant
une bouteille d'eau-de-vie. Il leur jetait des coups d'oeil obliques, il
cherchait vainement à les flanquer dehors, car les bandits ne criaient pas,
contre leur habitude: ils n'avaient que l'air de se foutre du monde. Trois
heures sonnèrent, M. Rochefontaine, qui avait promis d'être à Rognes vers
deux heures, n'était pas arrivé encore.

--Coelina! demanda anxieusement Macqueron à sa femme, as-tu monté le
bordeaux pour offrir un verre, tout à l'heure?

Coelina, qui servait, eut un geste désolé d'oubli; et il se précipita
lui-même vers la cave. Dans la pièce voisine, où était la mercerie et dont
la porte restait toujours ouverte, Berthe montrait des rubans roses à trois
paysannes, d'un air élégant de demoiselle de magasin, tandis que Françoise,
déjà en fonction, époussetait des casiers, malgré le dimanche. L'adjoint,
que gonflait un besoin d'autorité, avait accueilli tout de suite cette
dernière, flatté qu'elle se mît sous sa protection. Sa femme, justement,
cherchait une aide. Il nourrirait, il logerait la petite, tant qu'il ne
l'aurait pas réconciliée avec les Buteau, chez qui elle jurait de se tuer,
si on l'y ramenait de force.

Brusquement, un landau, attelé de deux percherons superbes, s'arrêta devant
la porte. Et M. Rochefontaine, qui s'y trouvait seul, en descendit, étonné
et blessé que personne ne fût là. Il hésitait à entrer dans le cabaret,
lorsque Macqueron remonta de la cave, avec une bouteille dans chaque main.
Ce fut pour lui une confusion, un vrai désespoir, à ne savoir comment se
débarrasser de ses bouteilles, à bégayer:

--Oh! monsieur, quelle malchance!... Depuis deux heures, j'ai attendu, sans
bouger; et pour une minute que je descends.... Oui, à votre intention....
Voulez-vous boire un verre, monsieur le député?

M. Rochefontaine, qui n'était encore que candidat et que le trouble du
pauvre homme aurait dû toucher, parut s'en fâcher davantage. C'était un
grand garçon de trente-huit ans à peine, les cheveux ras, la barbe taillée
carrément, avec une mise correcte, sans recherche. Il avait une froideur
brusque, une voix brève, autoritaire, et tout en lui disait l'habitude du
commandement, l'obéissance dans laquelle il tenait les douze cents ouvriers
de son usine. Aussi paraissait-il résolu à mener ces paysans à coups de
fouet.

Coelina et Berthe s'étaient précipitées, cette dernière avec son clair
regard de hardiesse, sous ses paupières meurtries.

--Veuillez entrer, monsieur, faites-nous cet honneur.

Mais le monsieur, d'un coup d'oeil, l'avait retournée, pesée, jugée à fond.
Il entra pourtant, il se tint debout, refusant de s'asseoir.

--Voici nos amis du conseil, reprit Macqueron, qui se remettait. Ils sont
bien contents de faire votre connaissance, n'est-ce pas? messieurs, bien
contents!

Delhomme, Clou, les autres, s'étaient levés, saisis de la raide attitude de
M. Rochefontaine. Et ce fut dans un silence profond qu'ils écoutèrent les
choses qu'il avait arrêté de leur dire, ses théories communes avec
l'empereur, ses idées de progrès surtout, auxquelles il devait de
remplacer, dans la faveur de l'administration, l'ancien candidat,
d'opinions condamnées; puis, il se mit à promettre des routes, des chemins
de fer, des canaux, oui! un canal au travers de la Beauce, pour étancher
enfin la soif qui la brûlait depuis des siècles. Les paysans ouvraient la
bouche, stupéfiés. Qu'est-ce qu'il disait donc? de l'eau dans les champs, à
cette heure! Il continuait, il finit en menaçant des rigueurs de l'autorité
et de la rancune des saisons ceux qui voteraient mal. Tous se regardèrent.
En voilà un qui les secouait et dont il était bon d'être l'ami!

--Sans doute, sans doute, répétait Macqueron, à chaque phrase du candidat,
un peu inquiet cependant de sa rudesse.

Mais Bécu approuvait, à grands coups de menton, cette parole militaire; et
le vieux Fouan, les yeux écarquillés, avait l'air de dire que c'était là un
homme; et Lequeu lui-même, si impassible d'ordinaire, était devenu très
rouge, sans qu'on sût, à la vérité, s'il prenait du plaisir ou s'il
enrageait. Il n'y avait que les deux canailles, Jésus-Christ et son ami
Canon, pleins d'un évident mépris, si supérieurs, du reste, qu'ils se
contentaient de ricaner et de hausser les épaules.

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