La Terre
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Emile Zola >> La Terre
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--Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les
yeux!... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vas vous faire danser,
moi!
Il était seul debout et menaçant. La mère tremblait, comme si elle eût
craint les torgnoles égarées. Les enfants ne bougeaient plus, ne
soufflaient plus, soumis, domptés.
--Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs...
Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout,
pour que vous n'ayez pas un radis après moi... Les donnez-vous, les six
cents francs?
--Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.
--Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme.
--Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu'on veut.
Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et
Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il
finit par se rasseoir, en disant:
--Alors, ça va, nous sommes d'accord.
M. Baillehache, sans s'émouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de
la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement:
--Puisque vous êtes d'accord, en voilà assez... Maintenant que je connais
les conditions, je vais dresser l'acte... De votre côté, faites arpenter,
divisez et dites à l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la
désignation des lots. Lorsque vous les aurez tirés au sort, nous n'aurons
plus qu'à inscrire, après chaque nom, le numéro tiré, et nous signerons.
Il avait quitté son fauteuil pour les congédier. Mais ils ne bougèrent pas
encore, hésitant, réfléchissant. Est-ce que c'était bien tout?
n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur
laquelle il était peut-être temps de revenir?
Trois heures sonnèrent, il y avait près de deux heures qu'ils étaient là.
--Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent.
Ils durent se décider, il les poussa dans l'étude, où, en effet, des
paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le
petit clerc suivait par la fenêtre une bataille de chiens, et que les deux
autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier
timbré.
Dehors, la famille demeura un moment plantée au milieu de la rue.
--Si vous voulez, dit le père, l'arpentage sera pour après-demain, lundi.
Ils acceptèrent d'un signe de tête, ils descendirent la rue Grouaise, à
quelques pas les uns des autres.
Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourné dans la rue du Temple, vers
l'église, Fanny et Delhomme s'éloignèrent par la rue Grande. Buteau s'était
arrêté sur la place Saint-Lubin, à se demander si le père avait ou n'avait
pas de l'argent caché. Et Jésus-Christ, resté seul, après avoir rallumé son
bout de cigare, entra, en se dandinant, au café du _Bon Laboureur_.
III
La maison des Fouan était la première de Rognes, au bord de la route de
Cloyes à Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux
en sortait dès le jour, à sept heures, pour se rendre au rendez-vous donné
devant l'église, lorsqu'il aperçut, sur la porte voisine, sa soeur, la
Grande, déjà levée, malgré ses quatre-vingts ans.
Ces Fouan avaient poussé et grandi là, depuis des siècles, comme une
végétation entêtée et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il
ne restait aucun vestige, à peine les quelques pierres enterrées d'un
château détruit, ils avaient dû être affranchis sous Philippe le Bel; et,
dès lors, ils étaient devenus propriétaires, un arpent, deux peut-être,
achetés au seigneur dans l'embarras, payés de sueur et de sang dix fois
leur prix. Puis, avait commencé la longue lutte, une lutte de quatre cents
ans, pour défendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que
les pères léguaient aux fils: lopins perdus et rachetés, propriété
dérisoire sans cesse remise en question, héritages écrasés de tels impôts
qu'ils semblaient fondre, prairies et pièces de labour peu à peu élargies
pourtant, par ce besoin de posséder, d'une ténacité lentement victorieuse.
Des générations y succombèrent, de longues vies d'hommes engraissèrent le
sol; mais, lorsque la Révolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan
d'alors, Joseph-Casimir, possédait vingt et un arpents, conquis en quatre
siècles sur l'ancien domaine seigneurial.
En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour où ce qu'il
restait du domaine fut déclaré bien national et vendu par lots aux
enchères, il brûla d'en acquérir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval,
ruinés, endettés, après avoir laissé crouler la dernière tour du château,
abandonnaient depuis longtemps à leurs créanciers les fermages de la
Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jachères. Il y
avait surtout, à côté d'une de ses parcelles, une grande pièce que le
paysan convoitait avec le furieux désir de sa race. Mais les récoltes
étaient mauvaises, il possédait à peine, dans un vieux pot, derrière son
four, cent écus d'économies; et, d'autre part, si la pensée lui était un
moment venue d'emprunter à un prêteur de Cloyes, une prudence inquiète l'en
avait détourné: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne
les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partagé entre son désir et sa
méfiance, il eut le crève-coeur de voir, aux enchères, la Borderie achetée
le cinquième de sa valeur, pièce à pièce, par un bourgeois de Châteaudun,
Isidore Hourdequin, ancien employé des gabelles.
Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partagé ses vingt et un arpents, sept
pour chacun, entre son aînée, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel;
une fille cadette, Laure, élevée dans la couture, placée à Châteaudun, fut
dédommagée en argent. Mais les mariages rompirent cette égalité. Tandis que
Marianne Fouan, dite la Grande, épousait un voisin, Antoine Péchard, qui
avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait
d'une amoureuse, à laquelle son père ne devait laisser que deux arpents de
vigne. De son côté, Louis Fouan, marié à Rose Maliverne, héritière de douze
arpents, avait réuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, à
son tour, diviser entre ses trois enfants.
Dans la famille, la Grande était respectée et crainte, non pour sa
vieillesse, mais pour sa fortune. Encore très droite, très haute, maigre et
dure, avec de gros os, elle avait la tête décharnée d'un oiseau de proie,
sur un long cou flétri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle,
se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu,
sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents,
des mâchoires à vivre de cailloux. Elle marchait le bâton levé, ne sortait
jamais sans sa canne d'épine, dont elle se servait uniquement pour taper
sur les bêtes et le monde. Restée veuve de bonne heure avec une fille, elle
l'avait chassée, parce que la gueuse s'était obstinée à épouser contre son
gré un garçon pauvre, Vincent Bouteroue; et, même, maintenant que cette
fille et son mari étaient morts de misère, en lui léguant une petite-fille
et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, âgés déjà, l'une de trente-deux ans,
l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonné, elle les laissait
crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelât leur existence. Depuis la
mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres,
avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait à l'auge
commune, obéie par tous dans un aplatissement de terreur.
Fouan, en la voyant sur sa porte, s'était approché, par égard. Elle était
son aînée de dix ans, il avait pour sa dureté, son avarice, son entêtement
à posséder et à vivre, la déférence et l'admiration du village tout entier.
--Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis
décidé, je vais là-haut pour le partage.
Elle ne répondit pas, serra son bâton, qu'elle brandissait.
--L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogné,
personne n'a répondu.
Alors, elle éclata de sa voix aigre.
--Imbécile!... Je te l'ai donné, conseil! Faut être bête et lâche pour
renoncer à son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignée, moi, que
j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est à soi, se
mettre à la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non!
--Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre
souffre...
--Eh bien, elle souffre! Plutôt que d'en lâcher un setier, j'irais tous les
matins y regarder pousser les chardons!
Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le
tapant de sa canne sur l'épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses
paroles:
--Écoute, retiens ça... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout,
tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi
qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je
t'ai assez prévenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein
veux-tu?
Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra,
elle referma violemment la porte derrière elle, en criant:
--Je ferai ça... Crève dehors!
Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un
geste de décision résignée, il gravit le sentier qui menait à la place de
l'Église. Là, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des
Fouan, que son frère Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage;
tandis que la maison habitée par lui, en bas, sur la route, venait de sa
femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux
filles, Lise et Françoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilié
de son mariage pauvre, accusant son frère et sa soeur, après quarante ans,
de l'avoir volé, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin
l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laissé au fond du
chapeau, ce qui semblait être devenu vrai à la longue, car il se montrait
si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait
perdu de moitié. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce.
Ce matin-là, Mouche était également sur sa porte, en train de guetter,
lorsque, son frère déboucha, au coin de la place. Ce partage le
passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eût rien à en
attendre. Mais, pour affecter une indifférence complète, lui aussi tourna
le dos et ferma la porte, à la volée.
Tout de suite, Fouan avait aperçu Delhomme et Jésus-Christ, qui
attendaient, à vingt mètres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le
second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent à fouiller des
yeux le sentier qui longeait le bord du plateau.
--Le v'là, dit enfin Jésus-Christ.
C'était Grosbois, l'arpenteur juré, un paysan de Magnolles, petit village
voisin. Sa science de l'écriture et de la lecture l'avait perdu. Appelé
d'Orgères à Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme
conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles
habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoûlait plus. Très gros, très gaillard
pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de
bourgeons violâtres; et, malgré l'heure matinale, il était, ce jour-là,
abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de
Montigny, à la suite d'un partage entre héritiers. Mais cela n'importait
pas, plus il était ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de
mesure, jamais une addition fausse! On l'écoutait et on l'honorait, car il
avait une réputation de grande malignité.
--Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y!
Un gamin de douze ans, sale et dépenaillé, le suivait, portant la chaîne
sous un bras, le pied et les jalons sur une épaule, et balançant, de la
main restée libre, l'équerre, dans un vieil étui de carton crevé.
Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de
reconnaître, debout et immobile devant une pièce, la plus grande de
l'héritage, au lieu dit des Cornailles. Cette pièce, de deux hectares
environ, était justement voisine du champ où la Coliche avait traîné
Françoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller
plus loin, s'était arrêté là, absorbé. Quand les autres arrivèrent, ils le
virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignée de terre, puis
qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer.
--Voilà, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai
levé déjà un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez
demandé, père Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois
lots; et ça, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi
un peu comment vous entendez la chose.
Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols
continus de gros nuages; et la Beauce, flagellée, s'étendait, d'une
tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du
large, gonflant les blouses, menaçant d'emporter les chapeaux. Les cinq,
endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord
de ce champ, au milieu de l'étendue sans bornes, ils avaient la face
rêveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les
grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais
demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant
d'autre passion que la terre.
--Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.
Grosbois hocha la tête, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrès
par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de
contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le
morcellement à outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne
devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce
que c'était une culture, ces jardinets où l'on ne pouvait améliorer les
assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable
était de s'entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu'une galette, un
vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre
s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait à égaliser les lots, et le
sort décidait.
Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de
farce.
--Et si je n'ai que du pré, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe
alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du
blé et de la vigne pour moi.
Fouan qui écoutait approuva d'un signe. De père en fils, on avait partagé
ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de
nouveau les pièces.
Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges;
mais il se montrait conciliant, il n'était venu, au nom de sa femme, que
pour n'être pas volé sur les mesures. Et, quant à Jésus-Christ, il avait
lâché les autres, à la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein
les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariée par le vent, restait deux
secondes en l'air, immobile, les ailes frémissantes, il l'abattait avec une
adresse de sauvage. Trois tombèrent, il les mit saignantes dans sa poche.
--Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois! dit gaiement Buteau,
tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir à
la fois Chartres et Orléans!
Grosbois, vexé, se redressa, très digne.
--Mon petit, tâche d'être aussi soûl que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est
le malin qui veut prendre ma place à l'équerre?
Personne n'osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin
que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d'admiration; et
l'équerre était déjà installée sur son pied, on plantait des jalons,
lorsque la façon de diviser la pièce souleva une nouvelle dispute.
L'arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois
bandes parallèles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les
bandes fussent prises perpendiculairement à ce vallon, sous le prétexte que
la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De
cette manière, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans
l'autre cas, le troisième lot serait tout entier de qualité inférieure.
Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le même, rappelait
que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le
sens qu'il indiquait; et la preuve, c'était que les deux hectares de Mouche
borderaient ce troisième lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque
décisive: en admettant même que le lot fût moins bon, le propriétaire en
serait avantagé, le jour où l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le
champ, à cet endroit.
--Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, par
la Borderie! En voilà un que vous attendrez longtemps!
Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les
dents serrées.
Jésus-Christ lui-même s'était rapproché, tous s'absorbèrent, à regarder
Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil
aigu, comme s'ils l'avaient soupçonné de vouloir tricher d'un centimètre,
en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil à la
fente de l'équerre, pour être bien sûr que le fil coupait nettement le
jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu'il tendait mal
la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l'opération pas à pas, comptant les
mètres, refaisant les calculs, à sa manière, les lèvres tremblantes. Et,
dans ce désir de la possession, dans la joie qu'il éprouvait de mordre
enfin à la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout
garder. C'était si beau, cette pièce, ces deux hectares d'un seul tenant!
Il avait exigé la division, pour que personne ne l'eût, puisqu'il ne
pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le désespérait.
Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole.
--C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-là, on n'y trouverait
pas une livre de plus!
Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais
divisés en une dizaine de pièces, ayant chacune moins d'un arpent; même une
parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demandé en
ricanant s'il fallait aussi la détailler, la discussion recommença.
Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de
terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goûter. Puis, d'un
froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes; et,
l'ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c'était bien, si
on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division.
Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refusèrent, voulurent également leur
part. Oui, oui! quatre ares à chacun, il n'y avait que ça de juste. Et l'on
partagea toutes les pièces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois
ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point.
--Allons à la vigne, dit Fouan.
Mais, comme on revenait vers l'église, il jeta un dernier regard vers la
plaine immense, il s'arrêta un instant aux bâtiments lointains de la
Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion à
l'occasion manquée des biens nationaux, autrefois:
--Ah! si le père avait voulu, c'est tout ça, Grosbois, que vous auriez à
mesurer!
Les deux fils et le gendre se retournèrent d'un mouvement brusque, et il y
eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de
la ferme, épars devant eux.
--Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant à marcher, ça nous fait
une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois
nous mangent toujours!
Dix heures sonnaient. Ils pressèrent le pas, car le vent avait faibli, un
gros nuage noir venait de lâcher une première averse. Les quelques vignes
de Rognes se trouvaient au delà de l'église, sur le coteau qui descendait
jusqu'à l'Aigre. Jadis, le château se dressait à cette place, avec son
parc; et il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les paysans,
encouragés par le succès des vignobles de Montigny, près de Cloyes,
s'étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi
et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur
agréable, rappelant les petits vins de l'Orléanais. Du reste, chaque
habitant en récoltait à peine quelques pièces; le plus riche, Delhomme,
possédait six arpents de vignes; et la culture du pays était toute aux
céréales et aux plantes fourragères.
Ils tournèrent derrière l'église, filèrent le long de l'ancien presbytère;
puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme
ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aiguë,
montant d'un trou, cria:
--Père, v'là la pluie, je sors mes oies!
C'était la Trouille, la fille à Jésus-Christ, une gamine de douze ans,
maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds
embroussaillés. Sa bouche grande se tordait à gauche, ses yeux verts
avaient une fixité hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garçon,
vêtue, en guise de robe, d'une vieille blouse à son père, serrée autour de
la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille,
quoiqu'elle portât le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que
Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui
adresser la parole, sans ajouter: «Attends, attends! je vas te régaler,
sale trouille!»
Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers
d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou,
au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était
massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle
était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait
poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la
soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses
oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés
tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins
maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à
cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.
Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant
devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta.
--Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille,
veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs!
Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de
rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait
voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai
terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de
vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le
braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans
ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en
pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait
laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un
grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le
Château.
Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait
voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de
contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en
bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un
tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une
propriété, proposa d'entrer.
--Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?
Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa
soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de
bourgeois.
--Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M.
Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par
l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.
--Entrez, entrez donc!
Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller
dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq
ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et
jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des
chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement,
en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates,
remplies avec autorité.
Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles
Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune
ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti
pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait
entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un
restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient
d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très
entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux
Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de
saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins
de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un
établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur
du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné
de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si
avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes.
Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la
société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras
d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que
Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert
partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le
fallait, les petits vols des clients riches.
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