La Terre
E >>
Emile Zola >> La Terre
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 | 36 |
37 |
38 |
39
On aurait dit que, par la fenêtre ouverte, un coup de froid entrait, venu
de loin, des profondeurs noires. Les lampes à pétrole filaient très haut.
Personne n'interrompait plus l'enragé, malgré les mauvais compliments qu'il
faisait à chacun.
Il finit en gueulant, en cognant son livre sur une table, dont les verres
tintaient.
--Je vous dis ça, mais je suis tranquille.... Vous avez beau être lâches,
c'est vous autres qui foutrez tout par terre, quand l'heure viendra. Il en
a été souvent ainsi, il en sera de même encore. Attendez que la misère et
la faim vous jettent sur les villes comme des loups.... Et ce blé qu'on
amène, l'occasion est peut-être bien là. Quand il y en aura de trop, il n'y
en aura pas assez, on reverra les disettes. C'est toujours pour le blé
qu'on se révolte et qu'on se tue.... Oui, oui, les villes brûlées et
rasées, les villages déserts, les terres incultes, envahies par les ronces,
et du sang, des ruisseaux de sang, pour qu'elles puissent redonner du pain
aux hommes qui naîtront après nous!
Lequeu, violemment, avait ouvert la porte. Il disparut. Derrière lui, dans
la stupeur, un cri monta. Ah! le brigand, on aurait dû le saigner! Un homme
si tranquille jusque-là! bien sûr qu'il devenait fou. Sorti de son calme
habituel, Delhomme déclara qu'il allait écrire au préfet; et les autres l'y
poussèrent. Mais c'étaient surtout Jésus-Christ et son ami Canon qui
semblaient hors d'eux, le premier avec son 89, sa devise humanitaire de
liberté, égalité, fraternité, le second avec son organisation sociale,
autoritaire et scientifique. Ils en restaient pâles, exaspérés de n'avoir
pas trouvé un mot à répondre, s'indignant plus fort que les paysans, criant
qu'un particulier de cette espèce, on devrait le guillotiner. Buteau,
devant tout le sang que ce furieux avait demandé, ce fleuve de sang qu'il
lâchait du geste sur la terre, s'était levé dans un frisson, la tête agitée
de secousses nerveuses, inconscientes, comme s'il approuvait. Puis, il se
coula le long du mur, le regard oblique pour voir si on ne le suivait pas,
et il disparut à son tour.
Tout de suite, les conscrits recommencèrent leur noce. Ils vociféraient,
ils voulaient que Flore leur fît cuire des saucisses, lorsque Nénesse les
bouscula, en leur montrant Delphin qui venait de tomber évanoui, le nez sur
la table. Le pauvre bougre était d'une blancheur de linge. Son mouchoir,
glissé de sa main blessée, se tachait de plaques rouges. Alors, on hurla
dans l'oreille de Bécu, toujours endormi; et il s'éveilla enfin, il regarda
le poing mutilé de son garçon. Sans doute il comprit, car il empoigna un
litre, pour l'achever, gueulait-il. Ensuite, lorsqu'il l'eut emmené,
chancelant, ou l'entendit dehors, au milieu de ses jurons, éclater en
larmes.
Ce soir-là, Hourdequin ayant appris au dîner l'accident de Françoise, vint
à Rognes demander des nouvelles, par amitié pour Jean. Sorti à pied, fumant
sa pipe dans la nuit noire, roulant ses chagrins au milieu du grand
silence, il descendit la côte, avant d'entrer chez son ancien serviteur,
calmé un peu, désireux d'allonger la route. Mais, en bas, la voix de
Lequeu, que la fenêtre ouverte du cabaret semblait souffler aux ténèbres de
la campagne, l'arrêta, immobile dans l'ombre. Puis, lorsqu'il se fut décidé
à remonter, elle le suivit; et maintenant encore, devant la maison de Jean,
il l'entendait amincie et comme aiguisée par la distance, toujours aussi
nette, d'un fil tranchant de couteau.
Dehors, à côté de la porte, Jean était adossé au mur. Il ne pouvait plus
rester près du lit de Françoise, il étouffait, il souffrait trop.
--Eh bien! mon pauvre garçon, demanda Hourdequin, comment ça va-t-il, chez
vous?
Le malheureux eut un geste accablé.
--Ah! monsieur, elle se meurt!
Et ni l'un ni l'autre n'en dirent davantage, le grand silence retomba,
tandis que la voix de Lequeu montait toujours, vibrante, obstinée.
Au bout de quelques minutes, le fermier, qui écoutait malgré lui, laissa
échapper ces mots de colère:
--Hein? l'entendez-vous gueuler, celui-là! Comme c'est drôle, ce qu'il dit,
quand on est triste!
Tous ses chagrins l'avaient repris, à cette voix effrayante, près de cette
femme qui agonisait. La terre qu'il aimait tant, d'une passion
sentimentale, intellectuelle presque, l'achevait, depuis les dernières
récoltes. Sa fortune y avait passé, bientôt la Borderie ne lui donnerait
même plus de quoi manger. Rien n'y avait fait, ni l'énergie, ni les
cultures nouvelles, les engrais, les machines. Il expliquait son désastre
par son manque de capitaux; encore doutait-il, car la ruine était générale,
les Robiquet venaient d'être expulsés de la Chamade dont ils ne payaient,
pas les fermages, les Coquart allaient être forcés de vendre leur ferme, de
Saint-Juste. Et pas moyen de briser la geôle, jamais il ne s'était senti,
davantage le prisonnier de sa terre, chaque jour l'argent engagé, le
travail dépensé l'y avaient rivé d'une chaîne plus courte. La catastrophe
approchait, qui terminerait l'antagonisme séculaire de la petite propriété
et de la grande, en les tuant toutes les deux. C'était le commencement des
temps prédits, le blé au-dessous de seize francs, le blé vendu à perte, la
faillite de la terre, que des causes sociales amenaient, plus fortes
décidément que la volonté des hommes.
Et, brusquement, Hourdequin, saignant dans sa défaite, approuva Lequeu.
--Nom de Dieu! il a raison.... Que tout craque, que nous crevions tous, que
les ronces poussent partout, puisque la race est finie et la terre épuisée!
Il ajouta, en faisant allusion à Jacqueline:
--Moi, heureusement, j'ai sous la peau un autre mal qui m'aura cassé les
reins avant ça.
Mais, dans la maison, on entendit la Grande et la Frimat marcher,
chuchoter. Jean frissonna, à ce léger bruit. Il rentra, trop tard.
Françoise était morte, peut-être depuis longtemps. Elle n'avait pas rouvert
les yeux, pas desserré les lèvres. La Grande venait simplement de
s'apercevoir qu'elle n'était plus, en la touchant. Très blanche, la face
amincie et têtue, elle semblait dormir. Debout au pied du lit, Jean la
regarda, hébété d'idées confuses, la peine qu'il avait, la surprise qu'elle
n'eût pas voulu faire de testament, la sensation que quelque chose se
brisait et finissait dans son existence.
A ce moment, comme Hourdequin, après avoir salué en silence, s'en allait,
assombri encore, il vit, sur la route, une ombre se détacher de la fenêtre
et galoper au fond des ténèbres. L'idée lui vint de quelque chien rôdeur.
C'était Buteau qui, monté pour guetter la mort, courait l'annoncer à Lise.
VI
Le lendemain, dans la matinée, on achevait de mettre en bière le corps de
Françoise, et le cercueil restait au milieu de la chambre, sur deux
chaises, lorsque Jean eut un sursaut de surprise indignée, en voyant entrer
Lise et Buteau, l'un derrière l'autre. Son premier geste fut pour les
chasser, ces parents sans coeur qui n'étaient pas venus embrasser la
mourante, et qui arrivaient enfin dès qu'on avait cloué le cercueil sur
elle, comme délivrés de la crainte de se retrouver en sa présence. Mais les
membres présents de la famille, Fanny, la Grande, l'arrêtèrent: ça ne
portait pas chance, de se disputer autour d'un mort; puis, quoi? on ne
pouvait empêcher Lise de racheter sa rancune, en se décidant à veiller les
restes de sa soeur.
Et les Buteau, qui avaient compté sur le respect dû à ce cercueil,
s'installèrent. Ils ne dirent pas qu'ils reprenaient possession de la
maison; seulement, ils le faisaient, d'une façon naturelle, comme si la
chose allait de soi, à présent que Françoise n'était plus là. Elle y était
bien encore, mais emballée pour le grand départ, pas plus gênante qu'un
meuble. Lise, après s'être assise un instant, s'oublia jusqu'à ouvrir les
armoires, à s'assurer que les objets n'avaient pas bougé de place, pendant
son absence. Buteau rôdait déjà dans l'écurie et dans l'étable, en homme
entendu qui donne le coup d'oeil du maître. Le soir, l'un et l'autre
semblèrent tout à fait rentrés chez eux, et il n'y avait que le couvercle
qui les embarrassât, maintenant, dans la chambre dont il barrait le milieu.
Ce n'était, d'ailleurs, qu'une nuit à patienter: le plancher serait enfin
libre de bonne heure, le lendemain.
Jean piétinait, au milieu de la famille, l'air perdu, ne sachant que faire
de ses membres. D'abord, la maison, les meubles, le corps de Françoise
avaient paru à lui. Mais, à mesure que les heures s'écoulaient, tout cela
se détachait de sa personne, semblait passer aux autres. Quand la nuit
tomba, personne ne lui adressait plus la parole, il n'était plus là qu'un
intrus toléré. Jamais il n'avait eu si pénible la sensation d'être un
étranger, de n'avoir pas un des siens, parmi ces gens, tous alliés, tous
d'accord, dès qu'il s'agissait de l'exclure. Jusqu'à sa pauvre femme morte
qui cessait de lui appartenir, au point que Fanny, comme il parlait de
veiller près du corps, avait voulu le renvoyer, sous le prétexte qu'on
était trop de monde. Il s'était obstiné pourtant, il avait même eu l'idée
de prendre l'argent dans la commode, les cent vingt-sept francs, pour être
certain qu'ils ne s'envoleraient pas. Lise, dès son arrivée, en ouvrant le
tiroir, devait les avoir vus, ainsi que la feuille de papier timbré, car
elle s'était mise à chuchoter vivement avec la Grande; et c'était depuis
lors, qu'elle se réinstallait si à l'aise, certaine qu'il n'existait point
de testament. L'argent, elle ne l'aurait toujours pas. Dans l'appréhension
du lendemain, Jean se disait qu'il tiendrait au moins ça. Il avait ensuite
passé la nuit sur une chaise.
Le lendemain, l'enterrement eut lieu de bonne heure, à neuf heures; et
l'abbé Madeline, qui partait le soir, put dire encore la messe et aller
jusqu'à la fosse; mais il y perdit connaissance, on dut l'emporter. Les
Charles étaient venus, ainsi que Delhomme et Nénesse. Ce fut un enterrement
convenable, sans rien de trop. Jean pleurait, Buteau s'essuyait les yeux.
Au dernier moment, Lise avait déclaré que ses jambes se cassaient, que
jamais elle n'aurait la force d'accompagner le corps de sa pauvre soeur.
Elle était donc restée seule dans la maison, tandis que la Grande, Fanny,
la Frimat, la Bécu, d'autres voisines, suivaient. Et, au retour, tout ce
monde, s'attardant exprès sur la place de l'Église, assista enfin à la
scène prévue, attendue depuis la veille.
Jusque-là, les deux hommes, Jean et Buteau, avaient évité de se regarder,
dans la crainte qu'une bataille ne s'engageât sur le cadavre à peine
refroidi de Françoise. Maintenant, tous les deux se dirigeaient vers la
maison, du même pas résolu; et, de biais, ils se dévisageaient. On allait
voir. Du premier coup d'oeil, Jean comprit pourquoi Lise n'était pas allée
au convoi. Elle avait voulu rester seule, afin d'emménager, en gros du
moins. Une heure venait de lui suffire, jetant les paquets par-dessus le
mur de la Frimat, brouettant ce qui aurait pu se casser. D'une claque
enfin, elle avait ramené dans la cour Laure et Jules, qui s'y battaient
déjà, tandis que le père Fouan, poussé aussi par elle, soufflait sur le
banc. La maison était reconquise.
--Où vas-tu? demanda brusquement Buteau, en arrêtant Jean devant la porte.
--Je rentre chez moi.
--Chez toi! où ça, chez toi?... Pas ici, toujours. Ici, nous sommes chez
nous.
Lise était accourue; et, les poings sur les hanches, elle gueulait, plus
violente, plus injurieuse que son homme.
--Hein? quoi? qu'est-ce qu'il veut, ce pourri?... Y avait assez longtemps
qu'il empoisonnait ma pauvre soeur, à preuve que, sans ça, elle ne serait
pas morte de son accident, et qu'elle a montré sa volonté, en ne lui rien
laissant de son bien.... Tape donc dessus, Buteau! Qu'il ne rentre pas, il
nous foutrait la maladie!
Jean, suffoqué de cette rude attaque, tâcha encore de raisonner.
--Je sais que la maison et la terre vous reviennent. Mais j'ai à moi la
moitié sur les meubles et les bêtes....
--La moitié, tu as le toupet! reprit Lise, en l'interrompant. Sale
maquereau, tu oserais prendre la moitié de quelque chose, toi qui n'as
seulement pas apporté ici ton démêloir et qui n'y es entré qu'avec ta
chemise sur le cul. Faut donc que les femmes te rapportent, un beau métier
de cochon!
Buteau l'appuyait, et d'un geste qui balayait le seuil:
--Elle a raison, décampe!... Tu avais ta veste et ta culotte, va-t'en avec,
on ne te les retient pas.
La famille, les femmes surtout, Fanny et la Grande, arrêtées à une
trentaine de mètres, semblaient approuver par leur silence. Alors, Jean,
blêmissant sous l'outrage, frappé au coeur de cette accusation d'abominable
calcul, se fâcha, cria aussi fort que les autres.
--Ah! c'est comme ça, vous voulez du vacarme.... Eh bien! il y en aura.
D'abord, je rentre, je suis chez moi, tant que le partage n'est pas fait.
Et puis, je vais aller chercher M. Baillehache qui mettra les scellés et
qui m'en nommera gardien.... Je suis chez moi, c'est à vous de foutre le
camp!
Il s'était avancé si terrible, que Lise dégagea la porte. Mais Buteau avait
sauté sur lui, une lutte s'engagea, les deux hommes roulèrent au milieu de
la cuisine. Et la querelle continua dedans, à savoir maintenant qui serait
flanqué dehors, du mari ou de la soeur et du beau-frère.
--Montrez-moi le papier qui vous rend les maîtres.
--Le papier, on s'en torche! Ça suffit que nous ayons le droit.
--Alors, venez avec l'huissier, amenez les gendarmes, comme nous avons
fait, nous autres.
--L'huissier et les gendarmes, on les envoie chier! Il n'y a que les
crapules qui ont besoin d'eux. Quand on est honnête, on règle ses comptes
soi-même.
Jean s'était retranché derrière la table, ayant le furieux besoin d'être le
plus fort, ne voulant pas quitter cette demeure où sa femme venait
d'agoniser, où il lui semblait que tout le bonheur de sa vie avait tenu.
Buteau, enragé, lui aussi, par l'idée de ne pas lâcher la place reconquise,
comprenait qu'il fallait en finir. Il reprit:
--Et puis, ce n'est pas tout ça, tu nous emmerdes!
Il avait bondi par-dessus la table, il retomba sur l'autre. Mais celui-ci
empoigna une chaise, le fit culbuter en la lui envoyant à travers les
jambes; et il se réfugiait au fond de la chambre voisine pour s'y
barricader, lorsque la femme eut le brusque souvenir de l'argent, des cent
vingt-sept francs aperçus dans le tiroir de la commode. Elle crut qu'il
courait les prendre, elle le devança, ouvrit le tiroir, jeta un hurlement
de douleur.
--L'argent? ce nom de Dieu a volé l'argent, cette nuit!
Et, dès lors, Jean fut perdu, ayant à protéger sa poche. Il criait que
l'argent lui appartenait, qu'il voulait bien faire les comptes et qu'on lui
en redevrait, sûrement. Mais la femme et l'homme ne l'écoutaient pas, la
femme s'était ruée, cognait plus fort que l'homme. D'une poussée folle, il
fut délogé de la chambre, ramené dans la cuisine, où ils tournèrent tous
les trois en une masse confuse, rebondissante aux angles des meubles. A
coups de pied, il se débarrassa de Lise. Elle revint, lui enfonça ses
ongles dans la nuque, tandis que Buteau, prenant son élan, tapant de la
tête ainsi qu'un bélier, l'envoyait s'étaler dehors, sur la route.
Ils restèrent là, ils bouchèrent la porte de leur corps, clamant:
--Voleur qui a volé notre argent!... Voleur! voleur! voleur!
Jean, après s'être ramassé, répondit, dans un bégayement de souffrance et
de colère:
--C'est bon, j'irai chez le juge, à Châteaudun, et il me fera rentrer chez
moi, et je vous poursuivrai en justice pour des dommages-intérêts.... Au
revoir!
Il eut un dernier geste de menace, il disparut, en montant vers la plaine.
Quand la famille avait vu qu'on se tapait, elle s'en était prudemment
allée, à cause des procès possibles.
Alors, les Buteau eurent un cri sauvage de victoire. Enfin, ils l'avaient
donc foutu à la rue, l'étranger, l'usurpateur! Et ils y étaient rentrés,
dans la maison, ils disaient bien qu'ils y rentreraient! La maison! la
maison! à cette idée qu'ils s'y retrouvaient, dans la vieille maison
patrimoniale, bâtie jadis par un ancêtre, ils furent pris d'un coup de
folie joyeuse, ils galopèrent au travers des pièces, gueulèrent à
s'étrangler, pour le plaisir de gueuler chez eux. Les enfants, Laure et
Jules, accoururent, battirent du tambour sur une vieille poêle. Seul, le
père Fouan, resté sur le banc de pierre, les regardait passer de ses yeux
troubles, sans rire.
Brusquement, Buteau s'arrêta.
--Nom de Dieu! il a filé par le haut, pourvu qu'il ne soit pas allé faire
du mal à la terre!
C'était absurde, mais ce cri de passion l'avait bouleversé. La pensée de la
terre lui revenait, dans une secousse de jouissance inquiète. Ah! la terre,
elle le tenait aux entrailles plus encore que la maison! ce morceau de
terre de là-haut qui comblait le trou entre ses deux tronçons, qui lui
rétablissait sa parcelle de trois hectares, si belle, que Delhomme lui-même
n'en possédait pas une semblable? Toute sa chair s'était mise à trembler de
joie comme au retour d'une femme désirée et qu'on a crue perdue. Un besoin
immédiat de la revoir, dans sa crainte folle que l'autre pouvait
l'emporter, lui tourna la tête. Il partit en courant, en grognant qu'il
souffrirait trop, tant qu'il ne saurait pas.
Jean, en effet, était monté en plaine, afin d'éviter le village; et, par
habitude, il suivait le chemin de la Borderie. Lorsque Buteau l'aperçut,
justement il passait le long de la pièce des Cornailles; mais il ne
s'arrêta pas, il ne jeta, à ce champ tant disputé, qu'un regard de défiance
et de tristesse, comme s'il l'accusait de lui avoir porté malheur; car un
souvenir venait de mouiller ses yeux, celui du jour où il avait causé avec
Françoise pour la première fois: n'était-ce pas aux Cornailles que la
Coliche l'avait traînée, gamine encore, dans une luzernière? Il s'éloigna
d'un pas ralenti, la tête basse, et Buteau qui le guettait, mal rassuré, le
soupçonnant d'un mauvais coup, put s'approcher à son tour de la pièce.
Debout, il la contempla longuement: elle était toujours là, elle n'avait
pas l'air de se mal porter, personne ne lui avait fait du mal. Son coeur se
gonflait, allait vers elle, dans cette idée qu'il la possédait de nouveau,
à jamais. Il s'accroupit, il en prit des deux mains une motte, l'écrasa, la
renifla, la laissa couler pour en baigner ses doigts. C'était bien sa
terre, et il retourna chez lui, chantonnant, comme ivre de l'avoir
respirée.
Cependant, Jean marchait, les yeux vagues, sans savoir où ses pieds le
conduisaient. D'abord, il avait voulu courir à Cloyes, chez M. Baillehache,
pour se faire réintégrer dans la maison. Ensuite, sa colère s'était calmée.
S'il y rentrait aujourd'hui, demain il lui en faudrait sortir. Alors,
pourquoi ne pas avaler ce gros chagrin tout de suite, puisque la chose
était faite? D'ailleurs, ces canailles avaient raison: pauvre il était
venu, pauvre il s'en allait. Mais, surtout, ce qui lui cassait la poitrine,
ce qui le décidait à se résigner, c'était de se dire que la volonté de
Françoise en mourant avait dû être que les choses fussent ainsi, du moment
où elle ne lui avait pas légué son bien. Il abandonnait donc le projet
d'agir immédiatement; et, lorsque, dans le bercement de la marche, sa
colère se rallumait, il n'en était plus qu'à jurer de traîner les Buteau en
justice, pour se faire rendre sa part, la moitié de tout ce qui tombait
dans la communauté. On verrait s'il se laisserait dépouiller comme un
capon!
Ayant levé les yeux, Jean fut étonné de se voir devant la Borderie. Un
raisonnement intérieur, dont il n'avait eu que la demi-conscience,
l'amenait à la ferme, comme à un refuge. Et, en effet, s'il ne voulait pas
quitter le pays, n'était-ce pas là qu'on lui donnerait le moyen d'y rester,
le logement et du travail? Hourdequin l'avait toujours estimé, il ne
doutait point d'être accueilli sur l'heure.
Mais de loin, la vue de la Cognette, affolée, traversant la cour,
l'inquiéta. Onze heures sonnaient, il tombait dans une catastrophe
terrible. Le matin, descendue avant la servante, la jeune femme avait
trouvé, au pied de l'escalier, la trappe de la cave ouverte, cette trappe
placée si dangereusement; et Hourdequin était au fond, mort, les reins
cassés, à l'angle d'une marche. Elle avait crié, on était accouru, une
terreur bouleversait la ferme. Maintenant, le corps du fermier gisait sur
un matelas, dans la salle à manger, tandis que, dans la cuisine, Jacqueline
se désespérait, la face décomposée, sans une larme.
Dès que Jean fut entré, elle parla, se soulagea d'une voix étranglée.
--Je l'avais bien dit, je voulais qu'on le changeât de place, ce trou!...
Mais qui donc a pu le laisser ouvert! Je suis certaine qu'il était fermé
hier soir, quand je suis montée.... Depuis ce matin, je suis là, à me
creuser la tête.
--Le maître est descendu avant vous? demanda Jean, que l'accident
stupéfiait.
--Oui, le jour pointait à peine.... Je dormais. Il m'a semblé qu'une voix
l'appelait d'en bas. J'ai dû rêver.... Souvent, il se levait de la sorte,
descendait toujours sans lumière, pour surprendre les serviteurs au saut du
lit.... Il n'aura pas vu le trou, il sera tombé. Mais qui donc, qui donc a
laissé cette trappe ouverte? Ah! j'en mourrai!
Jean, qu'un soupçon venait d'effleurer, l'écarta aussitôt. Elle n'avait
aucun intérêt à cette mort, son désespoir était sincère.
--C'est un grand malheur, murmura-t-il.
--Oh! oui, un grand malheur, un très grand malheur, pour moi!
Elle s'affaissa sur une chaise, accablée, comme si les murs croulaient
autour d'elle. Le maître qu'elle comptait épouser enfin! le maître qui
avait juré de lui tout laisser par testament! Et il était mort, sans avoir
le temps de rien signer. Et elle n'aurait pas même des gages, le fils
allait revenir, la jetterait dehors à coups de botte, comme il l'avait
promis. Rien! quelques bijoux et du linge, ce qu'elle avait sur la peau! Un
désastre, un écrasement!
Ce que Jacqueline ne disait pas, n'y songeant plus, c'était le renvoi du
berger Soulas, qu'elle avait obtenu la veille. Elle l'accusait d'être trop
vieux, de ne point suffire, enragée de le trouver sans cesse derrière son
dos, à l'espionner; et Hourdequin, bien que n'étant pas de son avis, avait
cédé, tellement il pliait sous elle maintenant, dompté, réduit à lui
acheter des nuits heureuses par une soumission d'esclave. Soulas, congédié
avec de bonnes paroles et des promesses, regardait le maître fixement de
ses yeux pâles. Puis, lentement, il s'était mis à lâcher son paquet sur la
garce, cause de son malheur: la galopée des mâles, Tron après tant
d'autres, et l'histoire de ce dernier, et le rut insolent, impudent, à la
connaissance de tous; si bien que, dans le pays, on disait que le maître
devait aimer ça, les restes de valet. Vainement, le fermier, éperdu,
tâchait de l'interrompre, car il tenait à son ignorance, il ne voulait plus
savoir, dans la terreur d'être forcé de la chasser: le vieux était allé
jusqu'au bout, sans omettre une seule des fois qu'il les avait surpris,
méthodique, le coeur peu à peu soulagé, vidé de sa longue rancune.
Jacqueline ignorait cette délation, Hourdequin s'étant sauvé à travers
champs, avec la crainte de l'étrangler, s'il la revoyait; ensuite, au
retour, il avait simplement renvoyé Tron, sous le prétexte qu'il laissait
la cour dans un état de saleté épouvantable. Alors, elle avait bien eu un
soupçon; mais elle ne s'était pas risquée à défendre le vacher, obtenant
qu'il coucherait encore cette nuit-là, comptant arranger l'affaire le
lendemain, pour le garder. Et tout cela, à cette heure, restait trouble,
dans le coup du destin qui détruisait ses dix années de laborieux calculs.
Jean était seul avec elle dans la cuisine, lorsque Tron parut. Elle ne
l'avait pas revu depuis la veille, les autres domestiques erraient par la
ferme, inoccupés, anxieux. Quand elle aperçut le Percheron, cette grande
bête à la chair d'enfant, elle eut un cri, rien qu'à la façon oblique dont
il entrait.
--C'est toi qui as ouvert la trappe!
Brusquement, elle comprenait tout, et lui était blême, les yeux ronds, les
lèvres tremblantes.
--C'est toi qui as ouvert la trappe et qui l'as appelé, pour qu'il fit la
culbute!
Saisi de cette scène, Jean s'était reculé. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs,
ne semblaient plus le savoir là, dans la violence des passions qui les
agitaient. Tron, sourdement, la tête basse, avouait.
--Oui, c'est moi... Il m'avait renvoyé, je ne t'aurais plus vue, ça ne se
pouvait pas... Et puis, déjà j'avais songé que, s'il mourait, nous serions
libres d'être ensemble.
Elle l'écoutait, raidie, dans une tension nerveuse qui la soulevait toute.
Lui, en grognements satisfaits, lâchait ce qui avait roulé au fond de son
crâne dur, une jalousie humble et féroce de serviteur contre le maître
obéi, un plan sournois de crime pour s'assurer la possession de cette
femme, qu'il voulait à lui seul.
--Le coup fait, j'ai cru que tu serais contente... Si je ne t'en ai rien
dit, c'était dans l'idée de ne pas te causer de la gêne... Et alors,
maintenant qu'il n'est plus là, je viens te prendre, pour nous en aller et
nous marier.
Jacqueline, la voix brutale, éclata.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 | 36 |
37 |
38 |
39