La Terre
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Emile Zola >> La Terre
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--Un écarté, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bédouins nous embêtent,
nous leur couperons les oreilles!
Ils s'installèrent à une table, jouèrent aux cartes en criant fort, tandis
que les litres, un à un, se succédaient.
Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait
ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les
petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant,
faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que
sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme
l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret,
car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore;
mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne
s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer
son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à
boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de
flamber.
Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement,
Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait
bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de
chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que
sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une
importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un
métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des
consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients.
--Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès
la porte.
--Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout
de suite, si ça te plaît.
Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant
que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se
mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de
l'épicerie voisine.
--Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur
les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans
les verres!
C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus
de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.
--Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron,
vexé de cette algarade devant le monde.
Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui
commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole.
Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme
pour s'assommer. Atout, atout et atout!
Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez,
lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte.
--Bonsoir, la compagnie!
Il resta debout et muet devant le poêle, à se chauffer les reins, pendant
que le jeune Victor, derrière les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur
jeu.
--A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute où Lengaigne lui
essuyait sur l'épaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout à
l'heure, avant la messe, m'a encore parlé du chemin... Faudrait se décider
pourtant.
Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, qui devait
raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures étaient
forcées de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intérêt à
cette voie nouvelle, et le maire, pour entraîner le conseil municipal,
comptait beaucoup sur son adjoint, intéressé lui aussi à une prompte
solution. Il était, en effet, question de relier le chemin à la route du
bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accès de l'église, où l'on ne
grimpait que par des sentiers de chèvre. Or, le tracé projeté suivait
simplement la ruelle étranglée entre les deux cabarets, l'élargissait en
ménageant la pente; et les terrains de l'épicier, dès lors en bordure,
ayant un accès facile, allaient décupler de valeur.
--Oui, continua-t-il, il paraît que le gouvernement, pour nous aider,
attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es?
Lengaigne, qui était conseiller municipal, mais qui n'avait pas même un
bout de jardin derrière sa maison, répondit:
--Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ça me fiche, ton chemin?
Et, en s'attaquant à l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une
râpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'était pis
encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gardé, dans le
partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de
la misère du pauvre monde! Les autres l'écoutaient, gênés et heureux au
fond de ce qu'il osait dire, la haine séculaire, indomptable, du paysan
contre les possesseurs du sol.
--Ça va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lançant un regard
inquiet vers le maître d'école. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi,
notre député, M. de Chédeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur...
Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir.
--Encore un joli bougre, celui-là!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui
possède plus de cinq cents hectares du côté d'Orgères, ne devrait pas vous
en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous à la
commune?... Salle rosse!
Mais l'épicier, terrifié cette fois, protesta.
--Non, non, il est bien honnête et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu
ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait?
Brusquement calmé, Lengaigne se remit à lui gratter le menton. Il était
allé trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idées
lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui
éclatait entre Bécu et Jésus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise,
batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il
était à jeun, s'attendrissait davantage à chaque verre de vin, devenait
d'une douceur et d'une bonhomie d'apôtre soûlard. A cela, il fallait
ajouter leur différence radicale d'opinions: le braconnier, républicain, un
rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, à Cloyes, en 48, fait danser
le rigodon aux bourgeoises; le garde champêtre, d'un bonapartisme farouche,
adorant l'empereur, qu'il prétendait connaître.
--Je te jure que si! Nous avions mangé ensemble une salade de harengs
salés. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien
reconnu, à cause de son portrait sur les pièces de cent sous.
--Possible! Une canaille tout de même, qui bat sa femme et qui n'a jamais
aimé sa mère!
--Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule!
Il fallut enlever des mains de Bécu le litre qu'il brandissait, tandis que
Jésus-Christ, les yeux mouillés, attendait le coup, dans une résignation
souriante. Et ils se remirent à jouer, fraternellement. Atout, atout et
atout!
Macqueron, que l'indifférence affectée du maître d'école troublait, finit
par lui demander:
--Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites?
Lequeu, qui chauffait ses longues mains blêmes contre le tuyau du poêle,
eut un sourire aigre d'homme supérieur que sa position force au silence.
--Moi, je n'en dis rien, ça ne me regarde pas.
Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en
reniflant, en s'essuyant:
--Eh bien? écoutez ça, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si
l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien.
Cette déclaration stupéfia les autres. Jésus-Christ et Bécu eux-mêmes,
malgré leur ivresse, levèrent la tête. Il y eut un silence, on le regardait
comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouetté par l'effet produit,
les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta:
--Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dédit! C'est juré!
Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspéré et malade de cette
largesse du voisin: la terre ne lui coûtait guère, il avait assez volé le
monde! Macqueron, malgré le froid, décrocha son fusil, sortit voir s'il
rencontrerait un lapin, aperçu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta
que Lequeu, qui passait là ses dimanches, sans rien boire, et que les deux
joueurs, acharnés, le nez dans les cartes. Des heures s'écoulèrent,
d'autres paysans vinrent et repartirent.
Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi
de Jean. Dès qu'il aperçut Jésus-Christ, il cria:
--J'aurais parié vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous
t'attendons.
Mais l'ivrogne, bavant et s'égayant, répondit:
--Eh! sacré farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous
fais droguer.
Buteau s'était arrêté à la Borderie, où Jacqueline, que dès quinze ans il
culbutait sur le foin, l'avait retenu à manger des rôties avec Jean. Le
fermier Hourdequin étant allé déjeuner à Cloyes, au sortir de la messe, on
avait nocé très tard, et les deux garçons arrivaient seulement, ne se
quittant plus.
Cependant, Bécu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'était une
partie à continuer; tandis que Jésus-Christ, après s'être décollé
péniblement de sa chaise, suivait son frère, les yeux noyés de douceur.
--Attends là, dit Buteau à Jean, et dans une demi-heure, viens me
rejoindre... Tu sais que tu dînes avec moi chez le père.
Chez les Fouan, lorsque les deux frères furent entrés dans la salle, on se
trouva au grand complet. Le père debout, baissait le nez. La mère, assise
près de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales.
En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mangé, qu'il s'était assoupi, les
yeux à demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny
et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pièce
enfumée, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangés par les
nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume étaient
posés sur la table, à côté du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir
tourné au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie
et le soleil. La nuit tombait, l'étroite fenêtre donnait une dernière lueur
boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire,
avec ses bords plats et sa forme d'urne.
Mais Grosbois, toujours à son affaire, malgré son ivresse, se réveilla,
bégayant:
--Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est prêt. J'ai passé hier chez
M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numéros des lots sent
restés en blanc, à la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ça, et le
notaire n'aura plus qu'à les inscrire, pour que vous puissiez, samedi,
signer l'acte chez lui.
Il se secoua, haussa la voix.
--Voyons, je vas préparer les billets.
D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochèrent, sans chercher à
cacher leur défiance. Ils le surveillaient, étudiaient ses moindres gestes,
comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord,
de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupé la feuille de
papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il écrivait un
chiffre, 1, 2, 3, très appuyé, énorme; et, par-dessus ses épaules, tous
suivaient la plume, le père et la mère eux-mêmes hochaient la tête,
satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les
billets furent pliés lentement et jetés dans le chapeau.
Un silence régna, solennel.
Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit:
--Faut vous décider pourtant... Qui est-ce qui commence?
Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans
cette ombre.
--Par rang d'âges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jésus-Christ,
qui est l'aîné.
Jésus-Christ, bon enfant, s'avança; mais il perdit l'équilibre, faillit
s'étaler. Il avait enfoncé le poing dans le chapeau, d'un effort violent,
comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il
dut s'approcher de la fenêtre.
--Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulièrement
drôle, car il suffoqua de rire.
--A toi, Fanny! appela Grosbois.
Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait,
remuait les billets, les pesait l'un après l'autre.
--C'est défendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion
étranglait, et qui avait blêmi au numéro tiré par son frère.
--Tiens! pourquoi donc? répondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien
tâter.
--Va, murmura le père, ça se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que
dans l'autre.
Elle se décida enfin, courut devant la fenêtre.
--Un!
--Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garçon.
Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se décomposer le visage du
cadet. Sa voix éclata de colère.
--Jamais de la vie!
--Comment?
--Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisième lot, n'est-ce pas?
le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non!
non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair
dans vos manigances? est-ce que ce n'était pas au plus jeune à tirer le
premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche!
Le père et la mère le regardaient se démener, taper des pieds et des
poings.
--Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose.
--Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aimé. Vous me
décolleriez la peau du corps pour la donner à mon frère... A vous tous,
vous me mangeriez...
Fouan l'interrompit durement.
--Assez de bêtises, hein!... Veux-tu tirer?
--Je veux qu'on recommence.
Mais il y eut une protestation générale. Jésus-Christ et Fanny serraient
leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme
déclarait que le tirage avait eu lieu honnêtement, et Grosbois, très
blessé, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi.
--Alors, je veux que papa ajoute à ma part mille francs sur l'argent de sa
cachette.
Le vieux, un moment étourdi, bégaya. Puis, il se redressa, s'avança,
terrible.
--Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc à me faire assassiner, mauvais
bougre! On démolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends
le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien!
Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing levé de
son père.
--Non!
Le silence retomba, embarrassé. Maintenant, l'énorme chapeau gênait,
barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait
toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer
lui-même. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenêtre,
comme s'il ne l'eût pas connu.
--Trois!... Tu as le troisième lot, entends-tu? L'acte est prêt, bien sûr
que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas à
refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour
réfléchir... Allons, c'est fini, n'en causons plus.
Buteau, noyé de ténèbres, ne répondit pas. Les autres approuvèrent
bruyamment, tandis que la mère se décidait à allumer une chandelle, pour
mettre le couvert.
Et, à cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperçut deux
ombres enlacées, guettant de la route, déserte et noire, ce qu'on faisait
chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commençaient à
voler, d'une légèreté de plume.
--Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur!
Alors, il reconnut Françoise, encapuchonnée, avec sa face longue, aux
lèvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras à
la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la
sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agréable, malgré
ses gros traits et la bouffissure commençante de toute sa ronde personne,
restait réjouie dans son malheur.
--Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement.
--Dame! répondit-elle, ça m'intéresse, ce qui se passe là-dedans... Savoir
si ça va décider Buteau!
Françoise, d'un geste de caresse, avait emprisonné de son autre bras le
ventre enflé de sa soeur.
--S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-être qu'il
voudra une fille plus riche.
Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait être terminé, on
arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les
vieux. Françoise dit encore:
--Ah bien! nous vous reverrons tout à l'heure, nous irons à la veillée.
Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus épaisse, leurs
vêtements confondus se liséraient d'un fin duvet blanc.
V
Dès sept heures, après le dîner, les Fouan, Buteau et Jean étaient allés,
dans l'étable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces
bêtes, attachées au fond, devant l'auge, chauffaient la pièce de
l'exhalaison forte de leur corps et de leur litière; tandis que la cuisine,
avec les trois maigres tisons du dîner, se trouvait déjà glacée par les
gelées précoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on là, sur la terre
battue, bien à l'aise, au chaud, sans autre dérangement que d'y transporter
une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin
apportait la chandelle à son tour; de grandes ombres dansaient le long des
murailles nues, noires de poussière, jusqu'aux toiles d'araignée des
charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tièdes des vaches, qui,
couchées, ruminaient.
La Grande arriva la première, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de
chandelle, abusant de son grand âge, si redoutée, que son frère n'osait la
rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le
chandelier, le garda pour elle seule, à cause de ses mauvais yeux. Elle
avait posé contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des
parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui
hérissaient sa tête d'oiseau décharné.
--Ça tombe? demanda Rose.
--Ça tombe, répondit-elle de sa voix brève.
Et elle se mit à son tricot, elle serra ses lèvres minces, avare de
paroles, après avoir jeté sur Jean et sur Buteau un regard perçant.
Les autres, derrière elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'était fait
accompagner par son fils Nénesse, Delhomme ne venant jamais aux veillées;
et, presque aussitôt, Lise et Françoise, qui secouèrent en riant la neige
dont elles étaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir légèrement
la première. Lui, tranquillement, la regardait.
--Ça va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu?
--Pas mal, merci.
--Allons, tant mieux!
Palmyre, pendant ce temps, s'était furtivement glissée par la porte
entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaçait le plus loin possible
de sa grand'mère, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la
fit se redresser. C'étaient des bégaiements de fureur, des larmes, des
rires et des huées.
--Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore après lui! cria-t-elle.
D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des
grondements de lionne, elle délivra son frère Hilarion des farces de la
Trouille, de Delphin de Nénesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux
autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essoufflé, ahuri, Hilarion
entra en se déhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lièvre le faisait
saliver, il bégayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour
ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crétin. Il était devenu très
méchant, enragé de ce qu'il ne pouvait attraper à la course et calotter les
gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'était lui qui avait reçu
une volée de boules de neige.
--Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a
mordue au pouce, tenez!
Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'étrangler;
tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en
l'appelant son mignon.
--En voilà assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien
l'empêcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!...
Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous
reconduire chez vos parents.
Mais, comme l'infirme continuait à bégayer, voulant avoir raison, la
Grande, dont les yeux flambèrent, saisit sa canne et en asséna un coup si
rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de
terreur, s'affaissèrent, ne bougèrent plus.
Et la veillée commença. Les femmes, autour de l'unique chandelle,
tricotaient, filaient, travaillaient à des ouvrages, qu'elles ne
regardaient même pas. Les hommes, en arrière, fumaient lentement avec de
rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se
pinçaient en étouffant leurs rires.
Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trésor,
une clef rouge à la gueule; ou encore celui de la bête d'Orléans, qui avait
la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'à terre,
deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce
monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n'était resté que le
chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin
sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siècles, ont dévasté la
Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelée, gardait
de ses forêts premières quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables
de loups, poussées par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les
troupeaux. Des femmes, des enfants étaient dévorés. Et les vieux du pays se
rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les
villes: à Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; à
Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des étables et des
bergeries. Puis, les mêmes anecdotes se succédaient; le meunier, surpris
par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la
petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui
fut mangée seulement à sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres
encore, des légendes de loups-garous, d'hommes changés en bêtes, sautant
sur les épaules des passants attardés, les forçant à courir, jusqu'à la
mort.
Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaçait les filles de la
veillée, ce qui, à la sortie, les faisait se sauver, éperdues, fouillant
l'ombre, c'étaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande
d'Orgères, dont après soixante ans la contrée frissonnait. Ils étaient des
centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, déserteurs, faux
colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de
meurtres et de débauches. Ils descendaient des troupes armées et
disciplinées de l'ancien brigandage, mettant à profit les troubles de la
Révolution, faisant en règle le siège des maisons isolées, où ils entraient
«à la bombe», en enfonçant les portes à l'aide de béliers. Dès la nuit
venue, comme les loups, ils sortaient de la forêt de Dourdan, des
broussailles de la Conie, des repaires boisés où ils se cachaient; et la
terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Étampes à
Châteaudun, de Chartres à Orléans. Parmi leurs atrocités légendaires, celle
qui revenait le plus souvent à Rognes, était le pillage de la ferme de
Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgères.
Le Beau-François, le chef célèbre, le successeur de Fleur-d'Épine, cette
nuit-là, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon,
Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage
noirci. D'abord, ils jetèrent dans la cave les gens de la ferme, les
servantes, les charretiers, le berger, à coups de baïonnette; ensuite, ils
«chauffèrent» le fermier, le père Fousset, qu'ils avaient gardé seul. Quand
ils lui eurent allongé les pieds au-dessus des braises de la cheminée, ils
allumèrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son
corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladèrent de la pointe d'un
couteau, pour que la flamme pénétrât mieux. Enfin, le vieux s'étant décidé
à dire où était son argent ils le lâchèrent, ils emportèrent un butin
considérable. Fousset, qui avait eu la force de se traîner jusqu'à une
maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le récit se
terminait par le procès et l'exécution, à Chartres, de la bande des
Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procès monstre, dont
l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des
prévenus moururent en prison d'une peste déterminée par leur ordure; un
procès qui déféra à la cour d'assises cent quinze accusés dont trente-trois
contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui
aboutit à vingt-trois condamnations à mort. La nuit de l'exécution, en se
partageant les dépouilles des suppliciés, sous l'échafaud rouge de sang,
les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent.
Fouan, à propos d'un assassinat qui s'était commis du côté de Janville,
raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et
il en était à la complainte composée en prison par le Rouge-d'Auneau
lui-même, lorsque des bruits étranges sur la route, des pas, des poussées,
des jurons, épouvantèrent les femmes. Pâlissantes, elles tendaient
l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer «à la
bombe». Bravement, Buteau alla ouvrir la porte.
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