Le Ventre de Paris
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LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS SECOND EMPIRE
LE VENTRE DE PARIS
PAR
ÉMILE ZOLA
I
Au milieu du grand silence, et dans le désert de l'avenue, les
voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmés
de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons,
endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un
tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly,
s'étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui
descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tête
basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée
ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à
plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et
grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec
de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, éclairait les clous d'un
soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette,
entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes,
des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et
des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en
arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois
pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil
de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette
nourriture qui passait.
Balthazar, le cheval de madame François, une bête trop grasse, tenait
la tête de la file. Il marchait, dormant à demi, dodelinant des
oreilles, lorsque, à la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de
peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres bêtes vinrent
donner de la tête contre le cul des voitures, et la file s'arrêta,
avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des
charretiers réveillés. Madame François, adossée à une planchette
contre ses légumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur
jetée à gauche par la petite lanterne carrée, qui n'éclairait guère
qu'un des flancs luisants de Balthazar.
-- Eh! la mère, avançons! cria un des hommes, qui s'était mis à genoux
sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.
Elle s'était penchée, elle avait aperçu, à droite, presque sous les
pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.
-- On n'écrase pas le monde, dit-elle, en sautant à terre.
C'était un homme vautré tout de son long, les bras étendus, tombé la
face dans la poussière. Il paraissait d'une longueur extraordinaire,
maigre comme une branche sèche; le miracle était que Balthazar ne
l'eût pas cassé en deux d'un coup de sabot. Madame François le crut
mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle
était chaude.
-- Eh! l'homme! dit-elle doucement.
Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui était agenouillé dans
ses légumes, reprit de sa voix enrouée:
-- Fouettez donc, la mère!... Il en a plein son sac, le sacré porc!
Poussez-moi ça dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les
yeux. Il regardait madame François d'un air effaré, sans bouger. Elle
pensa qu'il devait être ivre, en effet.
-- Il ne faut pas rester là, vous allez vous faire écraser, lui
dit-elle... Où alliez-vous?
-- Je ne sais pas..., répondit-il d'une voix très-basse. Puis, avec
effort, et le regard inquiet:
-- J'allais à Paris, je suis tombé, je ne sais pas...
Elle le voyait mieux, et il était lamentable, avec son pantalon noir,
sa redingote noire, tout effiloqués, montrant les sécheresses des os.
Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les
sourcils, découvrait deux grands yeux bruns, d'une singulière douceur,
dans un visage dur et tourmenté. Madame François pensa qu'il était
vraiment trop maigre pour avoir bu.
-- Et où alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.
Il ne répondit pas tout de suite; cet interrogatoire le gênait. Il
parut se consulter; puis, en hésitant:
-- Par là, du côté des Halles.
Il s'était mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de
vouloir continuer son chemin. La maraîchère le vit qui s'appuyait en
chancelant sur le brancard de la voiture.
-- Vous êtes las?
-- Oui, bien las, murmura-t-il.
Alors, elle prit une voix brusque et comme mécontente. Elle le poussa,
en disant:
-- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un
temps, là!... Je vais aux Halles, je vous déballerai avec mes légumes.
Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le
jeta sur les carottes et les navets, tout à fait fâchée, criant:
-- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embêtez, mon
brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous
réveillerai.
Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant
les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant,
dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit
son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues
les façades endormies. Les charretiers recommencèrent leur somme sous
leurs limousines. Celui qui avait interpellé la maraîchère,
s'allongea, en grondant:
-- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la
constance, vous, la mère!
Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tête
basse. L'homme que madame François venait de recueillir, couché sur le
ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui
emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfonçait au beau milieu
des carottes, dont les bottes montaient et s'épanouissaient; et, les
bras élargis, exténué, embrassant la charge énorme des légumes, de
peur d'être jeté à terre par un cahot, il regardait, devant lui, les
deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se
confondaient, tout là-haut, dans un pullulement d'autres lumières. À
l'horizon, une grande fumée blanche flottait, mettait Paris dormant
dans la buée lumineuse de toutes ces flammes.
-- Je suis de Nanterre, je me nomme madame François, dit la
maraîchère, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre
homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et
vous?
-- Je me nomme Florent, je viens de loin..., répondit l'inconnu avec
embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigué, que cela m'est
pénible de parler.
Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lâchant un peu les
guides sur l'échine de Balthazar, qui suivait son chemin en bête
connaissant chaque pavé. Florent, les yeux sur l'immense lueur de
Paris, songeait à cette histoire qu'il cachait. Échappé de Cayenne, où
les journées de décembre l'avaient jeté, rôdant depuis deux ans dans
la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la
police impériale, il avait enfin devant lui la chère grande ville,
tant regrettée, tant désirée. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie
paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il
serait mort, là-bas. Et il se rappelait son arrivée au Havre,
lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son
mouchoir. Jusqu'à Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il
lui restait à peine trente sous, il repartit à pied. Mais, à Vernon,
il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il
croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fossé. Il avait dû
montrer à un gendarme les papiers dont il s'était pourvu. Tout cela
dansait dans sa tête. Il était venu de Vernon sans manger, avec des
rages et des désespoirs brusques qui le poussaient à mâcher les
feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait à marcher, pris de
crampes et de souleurs, le ventre plié, la vue troublée, les pieds
comme tirés, sans qu'il en eût conscience, par cette image de Paris,
au loin, très-loin, derrière l'horizon, qui l'appelait, qui
l'attendait. Quand il arriva à Courbevoie, la nuit était très-sombre.
Paris, pareil à un pan de ciel étoilé tombé sur un coin de la terre
noire, lui apparut sévère et comme fâché de son retour. Alors, il eut
une faiblesse, il descendit la côte, les jambes cassées. En traversant
le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la
Seine roulant des flots d'encre, entre les masses épaissies des rives;
un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant,
il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui
paraissait démesurée. Les centaines de lieues qu'il venait de faire
n'étaient rien; ce bout de route le désespérait, jamais il
n'arriverait à ce sommet, couronné de ces lumières. L'avenue plate
s'étendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses
larges trottoirs grisâtres, tachés de l'ombre des branches, les trous
sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses
ténèbres; et les becs de gaz, droits, espacés régulièrement, mettaient
seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce désert de mort.
Florent n'avançait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait
Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur
oeil unique, couraient à droite et à gauche, en emportant la route; il
trébucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les
pavés.
À présent, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il
trouvait d'une mollesse de plume. Il avait levé un peu le menton, pour
voir la buée lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs
devinés à l'horizon. Il arrivait, il était porté, il n'avait qu'à
s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche
sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim
s'était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient; il ne
sentait en lui que son estomac, tordu, tenaillé comme par un fer
rouge. L'odeur fraîche des légumes dans lesquels il était enfoncé,
cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu'à
l'évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre
ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour
l'empêcher de crier. Et, derrière, les neuf autres tombereaux, avec
leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements
d'artichauts, de salades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler
lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim,
sous un éboulement de mangeaille. Il y eut un arrêt, un bruit de
grosses voix; c'était la barrière, les douaniers sondaient les
voitures. Puis, Florent entra dans Paris, évanoui, les dents serrées,
sur les carottes.
-- Eh! l'homme, là-haut! cria brusquement madame François.
Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se
mit sur son séant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il
était tout hébété. La maraîchère le fit descendre, en lui disant:
-- Vous allez m'aider à décharger, hein?
Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui
portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fâchait, tapait
du bout de sa canne sur le trottoir.
-- Allons donc, allons donc, plus vite que ça! Faites avancer la
voiture... Combien avez-vous de mètres? Quatre, n'est-ce pas?
Il délivra un bulletin à madame François, qui sortit des gros sous
d'un petit sac de toile. Et il alla se fâcher et taper de sa canne un
peu plus loin. La maraîchère avait pris Balthazar par la bride, le
poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la
planche de derrière enlevée, après avoir marqué ses quatre mètres sur
le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui
passer les légumes, bottes par bottes. Elle les rangea méthodiquement
sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de façon à
encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singulière
promptitude tout un étalage, qui ressemblait, dans l'ombre, à une
tapisserie aux couleurs symétriques. Quand Florent lui eut donné une
énorme brassée de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda
encore un service.
-- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je
vais remiser la voiture.... C'est à deux pas, rue Montorgueil, au
Compas d'or.
Il lui assura qu'elle pouvait être tranquille. Le mouvement ne lui
valait rien; il sentait sa faim se réveiller, depuis qu'il se remuait.
Il s'assit contre un tas de choux, à côté de la marchandise de madame
François, en se disant qu'il était bien là, qu'il ne bougerait plus,
qu'il attendrait. Sa tête lui paraissait toute vide, et il ne
s'expliquait pas nettement où il se trouvait. Dès les premiers jours
de septembre, les matinées sont toutes noires. Des lanternes, autour
de lui, filaient doucement, s'arrêtaient dans les ténèbres. Il était
au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfonçait
en pleine nuit, très-loin. Lui, ne distinguait guère que la
marchandise qu'il gardait. Au delà, confusément, le long du carreau,
des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussée, de
grands profils grisâtres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout
à l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de bêtes
attelées qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une pièce de
bois ou d'une chaîne de fer tombant sur le pavé, l'éboulement sourd
d'une charretée de légumes, le dernier ébranlement d'une voiture
buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore
endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable réveil,
dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre frémissante.
Florent, en tournant la tête, aperçut, de l'autre côté de ses choux,
un homme qui ronflait, roulé comme un paquet dans une limousine, la
tête sur des paniers de prunes. Plus près, à gauche, il reconnut un
enfant d'une dizaine d'années, assoupi avec un sourire d'ange, dans le
creux de deux montagnes de chicorées. Et, au ras du trottoir, il n'y
avait encore de bien éveillé que les lanternes dansant au bout de bras
invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui traînait là, gens et
légumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'était,
aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits
superposés lui semblaient grandir, s'étendre, se perdre, au fond d'un
poudroiement de lueurs. Il rêvait, l'esprit affaibli, à une suite de
palais, énormes et réguliers, d'une légèreté de cristal, allumant sur
leurs façades les mille raies de flamme de personnes continues et sans
fin. Entre les arêtes fines des piliers, ces minces barres jaunes
mettaient des échelles de lumière, qui montaient jusqu'à la ligne
sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits
supérieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses à jour de
salles immenses, où traînaient, sous le jaunissement du gaz, un
pêle-mêle de formes grises, effacées et dormantes. Il tourna la tête,
fâché d'ignorer où il était, inquiété par cette vision colossale et
fragile; et, comme il levait les yeux, il aperçut le cadran lumineux
de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'église. Cela l'étonna
profondément. Il était à la pointe Saint-Eustache.
Cependant, madame François était revenue. Elle discutait violemment
avec un homme qui portait un sac sur l'épaule, et qui voulait lui
payer ses carottes un sou la botte.
-- Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez
quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... À deux sous, si
vous voulez.
Et, comme l'homme s'en allait:
-- Les gens croient que ça pousse tout seul, vraiment... Il peut en
chercher, des carottes à un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous
verrez qu'il reviendra.
Elle s'adressait à Florent. Puis, s'asseyant près de lui:
-- Dites donc, s'il y a longtemps que vous êtes absent de Paris, vous
ne connaissez peut-être pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au
plus que c'est bâti... Là, tenez, le pavillon qui est à côté de nous,
c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la marée, la
volaille, et, derrière, les gros légumes, le beurre, le fromage... Il
y a six pavillons, de ce côté-là; puis, de l'autre côté, en face, il y
en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallée... C'est
très-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on
bâtira encore deux pavillons, en démolissant les maisons, autour de la
Halle au blé. Est-ce que vous connaissiez tout ça?
-- Non, répondit Florent, j'étais à l'étranger... Et cette grande rue,
celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?
-- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine
et qui arrive jusqu'ici, à la rue Montmartre et à la rue
Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite
reconnu.
Elle se leva, en voyant une femme penchée sur ses navets.
-- C'est vous, mère Chantemesse? dit-elle amicalement.
Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'était là qu'une
bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 décembre.
Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant
doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que
l'Élysée promenait sur le pavé pour se faire prendre au sérieux,
lorsque les soldats avaient balayé les trottoirs, à bout portant,
pendant un quart d'heure. Lui, poussé, jeté à terre, tomba au coin de
la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolée passait sur
son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il
n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune
femme, en chapeau rose, dont le châle glissait, découvrant une guimpe
plissée à petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux
balles étaient entrées; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune
femme, pour dégager ses jambes, deux filets de sang coulèrent des
trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou,
sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il rôda, la tête
perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes,
avec sa face toute pâle, ses grands yeux bleus ouverts, ses lèvres
souffrantes, son étonnement d'être morte, là, si vite. Il était
timide; à trente ans, il n'osait regarder en face les visages de
femme, et il avait celui-là, pour la vie, dans sa mémoire et dans son
coeur. C'était comme une femme à lui qu'il aurait perdue. Le soir,
sans savoir comment, encore dans l'ébranlement des scènes horribles de
l'après-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin,
où des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les
accompagna, les aida à arracher quelques pavés, s'assit sur la
barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se
battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas même un
couteau sur lui; il était toujours nu-tête. Vers onze heures, il
s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche à petits
plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang.
Lorsqu'il se réveilla, il était tenu par quatre sergents de ville qui
le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient
pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et
faillirent l'étrangler, quand ils s'aperçurent qu'il avait du sang aux
mains. C'était le sang de la jeune femme.
Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran
lumineux de Saint-Eustache, sans même voir les aiguilles. Il était
près de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame François
causait avec la mère Chantemesse, debout, discutant le prix de la
botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manqué le
fusiller là, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes
venait d'y casser la tête à cinq malheureux, pris à une barricade de
la rue Grenéta. Les cinq cadavres traînaient sur le trottoir, à un
endroit où il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses.
Lui, échappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que
des épées. On le conduisit à un poste voisin, en laissant au chef du
poste cette ligne écrite au crayon sur un chiffon de papier: « Pris
les mains couvertes de sang. Très-dangereux. » Jusqu'au matin, il fut
traîné de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui
avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste
de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils
avaient déjà allumé le falot, quand l'ordre vint de conduire les
prisonniers au Dépôt de la préfecture de police. Le surlendemain, il
était dans une casemate du fort de Bicêtre. C'était depuis ce jour
qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la
faim ne l'avait plus quitté. Ils se trouvaient une centaine parqués au
fond de cette cave, sans air, dévorant les quelques bouchées de pain
qu'on leur jetait, ainsi qu'à des bêtes enfermées. Lorsqu'il parut
devant un juge d'instruction, sans témoins d'aucune sorte, sans
défenseur, il fut accusé de faire partie d'une société secrète; et,
comme il jurait que ce n'était pas vrai, le juge tira de son dossier
le chiffon de papier: « Pris les mains couvertes de sang.
Très-dangereux. » Cela suffit. On le condamna à la déportation. Au
bout de six semaines, en janvier, un geôlier le réveilla, une nuit,
l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres
prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les
pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de
gendarmes, fusils chargés. Ils traversèrent le pont d'Austerlitz,
suivirent la ligne des boulevards, arrivèrent à la gare du Havre.
C'était une nuit heureuse de carnaval; les fenêtres des restaurants du
boulevard luisaient; à la hauteur de la rue Vivienne, à l'endroit où
il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image,
Florent aperçut, au fond d'une grande calèche, des femmes masquées,
les épaules nues, la voix rieuse, se fâchant de ne pouvoir passer,
faisant les dégoûtées devant « ces forçats qui n'en finissaient
plus. » De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchée de
pain, pas un verre d'eau; on avait oublié de leur distribuer des
rations avant le départ. Ils ne mangèrent que trente-six heures plus
tard, quand on les eut entassés dans la cale de la frégate _le
Canada_.
Non, la faim ne l'avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se
rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l'estomac
rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe,
débordant de nourriture, au fond des ténèbres; il y rentrait, sur un
lit de légumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il
sentait pulluler autour de lui et qui l'inquiétait. La nuit heureuse
de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les
fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville
gourmande qu'il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier; et
il lui semblait que tout cela avait grandi, s'était épanoui dans cette
énormité des Halles, dont il commençait à entendre le souffle
colossal, épais encore de l'indigestion de la veille.
La mère Chantemesse s'était décidée à acheter douze bottes de navets.
Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait
encore sa large taille; et elle restait là, causant toujours, de sa
voix traînante. Quand elle fut partie, madame François vint se
rasseoir à coté de Florent, en disant:
-- Cette pauvre mère Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans.
J'étais gamine, qu'elle achetait déjà ses navets à mon père. Et pas un
parent avec ça, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassée je ne sais où,
et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas,
elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais
pas rester dans ce diable de Paris, toute la journée, sur un trottoir.
Si l'on y avait quelques parents, au moins!
Et, comme Florent ne causait guère:
-- Vous avez de la famille à Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
Il parut ne pas entendre. Sa méfiance revenait. Il avait la tête
pleine d'histoires de police, d'agents guettant à chaque coin de rue,
de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres
diables. Elle était tout près de lui, elle lui semblait pourtant bien
honnête, avec sa grande figure calme, serrée au front par un foulard
noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle
de sa vie en plein air et de sa virilité adoucie par des yeux noirs
d'une tendresse charitable. Elle était certainement très-curieuse,
mais d'une curiosité qui devait être toute bonne.
Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:
-- Moi, j'ai eu un neveu à Paris. Il a mal tourné, il s'est engagé...
Enfin, c'est heureux quand on sait où descendre. Vos parents,
peut-être, vont être bien surpris de vous voir. Et c'est une joie
quand on revient, n'est-ce pas?
Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyée sans doute
par son extrême maigreur, sentant que c'était un « monsieur, » sous sa
lamentable défroque noire, n'osant lui mettre une pièce blanche dans
la main.
Enfin, timidement: