Le Ventre de Paris
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Emile Zola >> Le Ventre de Paris
-- Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque
chose...
Mais il refusa avec une fierté inquiète; il dit qu'il avait tout ce
qu'il lui fallait, qu'il savait où aller. Elle parut heureuse, elle
répéta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-même sur son sort:
-- Ah! bien, alors, vous n'avez qu'à attendre le jour.
Une grosse cloche, au-dessus de la tête de Florent, au coin du
pavillon des fruits, se mit à sonner. Les coups, lents et réguliers,
semblaient éveiller de proche en proche le sommeil traînant sur le
carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers,
les coups de fouet, les écrasements du pavé sous le fer des roues et
le sabot des bêtes, grandissaient; et les voitures n'avançaient plus
que par secousses, prenant la file, s'étendant au delà des regards,
dans des profondeurs grises, d'où montait un brouhaha confus. Tout le
long de la rue du Pont-Neuf, on déchargeait, les tombereaux acculés
aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrés, rangés comme dans une
foire. Florent s'intéressa à une énorme voiture de boueux, pleine de
choux superbes, qu'on avait eu grand'peine à faire reculer jusqu'au
trottoir; la charge dépassait un grand diable de bec de gaz planté à
côté, éclairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se
rabattaient comme des pans de velours gros vert, découpé et gaufré.
Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile
bleue, montée dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux épaules,
les prenait un à un, les lançait à quelqu'un que l'ombre cachait, en
bas. La petite, par moments, perdue, noyée, glissait, disparaissait
sous un éboulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des
verdures épaisses; elle riait, et les choux se remettaient à voler, à
passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement.
Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya.
Sur le carreau, les tas déchargés s'étendaient maintenant jusqu'à la
chaussée. Entre chaque tas, les maraîchers ménageaient un étroit
sentier pour que le monde pût circuler. Tout le large trottoir,
couvert d'un bout à l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des
légumes. On ne voyait encore, dans la clarté brusque et tournante des
lanternes, que l'épanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les
verts délicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat
des navets; et ces éclairs de couleurs intenses filaient le long des
tas, avec les lanternes. Le trottoir s'était peuplé; une foule
s'éveillait, allait entre les marchandises, s'arrêtant, causant,
appelant. Une voix forte, au loin, criait: « Eh! la chicorée! » On
venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros légumes; les
revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noué sur
leur caraco noir, et les jupes relevées par des épingles pour ne pas
se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs
achats les grandes hottes des porteurs posées à terre. Du pavillon à
la chaussée, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des têtes
cognées, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant à discuter un
quart d'heure pour un sou. Et Florent s'étonnait du calme des
maraîchères, avec leurs madras et leur teint hâlé, dans ce chipotage
bavard des Halles.
Derrière lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les
fruits. Des rangées de bourriches, de paniers bas, s'alignaient,
couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop mûres
traînait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps,
lui fit tourner la tête. Il vit une adorable petite femme brune,
assise par terre, qui marchandait.
-- Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis?
L'homme, enfoui dans une limousine, ne répondait pas, et la jeune
femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait:
-- Dis, Marcel, cent sous ce panier-là, et quatre francs l'autre, ça
fait-il neuf francs qu'il faut le donner?
Un nouveau silence se fit:
-- Alors qu'est-ce qu'il faut te donner?
-- Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules,
qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette?
La jeune femme se mit à rire, en tirant une grosse poignée de monnaie.
-- Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinée... Il prétend
que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler.
Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits
qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur légèreté noire, avec
les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues
couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin,
restaient déserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs
trottoirs. À la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands
de vins ôtaient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de
gaz allumés, trouaient les ténèbres, le long des maisons grises.
Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, à gauche, toute
pleine et toute dorée de la dernière cuisson, et il croyait sentir la
bonne odeur du pain chaud. Il était quatre heures et demie.
Cependant, madame François s'était débarrassée de sa marchandise. Il
lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec
son sac.
-- Eh bien, ça va-t-il à un sou? dit-il.
-- J'étais bien sûre de vous revoir, vous, répondit tranquillement la
maraîchère. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes.
-- Ça fait dix-sept sous.
-- Non, trente-quatre.
Ils tombèrent d'accord à vingt-cinq. Madame François était pressée de
s'en aller. Lorsque Lacaille se fut éloigné, avec ses carottes dans
son sac:
-- Voyez-vous, il me guettait, dit-elle à Florent. Ce vieux-là _râle_
sur tout le marché; il attend quelquefois le dernier coup de cloche,
pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! ça se
chamaille pour deux liards, et ça va boire le fond de sa bourse chez
le marchand de vin.
Quand madame François parlait de Paris, elle était pleine d'ironie et
de dédain; elle le traitait en ville très-éloignée, tout à fait
ridicule et méprisable, dans laquelle elle ne consentait à mettre les
pieds que la nuit.
-- À présent, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau
près de Florent, sur les légumes d'une voisine.
Florent baissait la tête, il venait de commettre un vol. Quand
Lacaille s'en était allé, il avait aperçu une carotte par terre. Il
l'avait ramassée, il la tenait serrée dans sa main droite. Derrière
lui, des paquets de céleris, des tas de persil mettaient des odeurs
irritantes qui le prenaient à la gorge.
-- Je vais m'en aller, répéta madame François.
Elle s'intéressait à cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce
trottoir, dont il n'avait pas remué. Elle lui fit de nouvelles offres
de service; mais il refusa encore, avec une fierté plus âpre. Il se
leva même, se tint debout, pour prouver qu'il était gaillard. Et,
comme elle tournait la tête, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il
dut la garder un instant, malgré l'envie terrible qu'il avait de
serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle
l'interrogeait, avec sa curiosité de brave femme. Lui, pour ne pas
parler, répondait par des signes de tête. Puis, doucement, lentement,
il mangea la carotte.
La maraîchère allait décidément partir, lorsqu'une voix forte dit tout
à côté d'elle:
-- Bonjour, madame François.
C'était un garçon maigre, avec de gros os, une grosse tête, barbu, le
nez très-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de
feutre noir, roussi, déformé, et se boutonnait au fond d'un immense
paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient déteint en larges
traînées verdâtres. Un peu courbé, agité d'un frisson d'inquiétude
nerveuse qui devait lui être habituel, il restait planté dans ses gros
souliers lacés; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.
-- Bonjour, monsieur Claude, répondit gaiement la maraîchère. Vous
savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'êtes pas venu, j'ai
garé votre toile; je l'ai accrochée à un clou, dans ma chambre.
-- Vous êtes trop bonne, madame François, j'irai terminer mon étude,
un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand
prunier a encore toutes ses feuilles?
-- Certainement.
-- C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il
fera bien, à gauche du poulailler. J'ai réfléchi à ça toute la
semaine... Hein! les beaux légumes, ce matin je suis descendu de bonne
heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces
gredins de choux.
Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La maraîchère
reprit:
-- Eh bien, je m'en vais. Adieu... À bientôt, monsieur Claude!
Et comme elle partait, présentant Florent au jeune peintre:
-- Tenez, voilà monsieur qui revient de loin, paraît-il. Il ne se
reconnaît plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-être lui
donner un bon renseignement.
Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble.
Claude regardait Florent avec intérêt; cette longue figure, mince et
flottante, lui semblait originale. La présentation de madame François
suffisait; et, avec la familiarité d'un flâneur habitué à toutes les
rencontres de hasard, il lui dit tranquillement:
-- Je vous accompagne. Où allez-vous?
Florent resta gêné. Il se livrait moins vite; mais, depuis son
arrivée, il avait une question sur les lèvres. Il se risqua, il
demanda, avec la peur d'une réponse fâcheuse:
-- Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?
-- Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris,
cette rue-là! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des
ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop
mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est
là que vous allez?
Florent, soulagé, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette
existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part à aller. Toute
sa méfiance se réveillait devant l'insistance de Claude.
-- Ça ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de même rue Pirouette.
La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est à deux pas.
Il dut le suivre. Ils marchaient côte à côte, comme deux camarades,
enjambant les paniers et les légumes. Sur le carreau de la rue
Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, rangés en
piles comme des boulets, avec une régularité surprenante. Les chairs
blanches et tendres des choux s'épanouissaient, pareilles à d'énormes
roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient
à des bouquets de mariée, alignés dans des jardinières colossales.
Claude s'était arrêté, en poussant de petits cris d'admiration.
Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un
seul bec de gaz brûlait dans un coin. Les maisons, tassées, renflées,
avançaient leurs auvents comme « des ventres de femme grosse, » selon
l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arrière,
s'appuyaient aux épaules les unes des autres. Trois ou quatre, au
contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient près de tomber sur le
nez. Le bec de gaz en éclairait une, très-blanche, badigeonnée à neuf,
avec sa taille de vieille femme cassée et avachie, toute poudrée à
blanc, peinturlurée comme une jeunesse. Puis la file bossuée des
autres s'en allait, s'enfonçant en plein noir, lézardée, verdie par
les écoulements des pluies, dans une débandade de couleurs et
d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'était arrêté
au coin de la rue de Mondétour, en face de l'avant-dernière maison, à
gauche. Les trois étages dormaient, avec leurs deux fenêtres sans
persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tirés derrière les
vitres; en haut, sur les rideaux de l'étroite fenêtre du pignon, une
lumière allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait
lui causer une émotion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'était un
marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la
table d'étalage, des pâtés d'épinards et de chicorée, dans des
terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coupés,
derrière, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de
métal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas
reconnaître la boutique; il lut le nom du marchand, _Godeboeuf_, sur
une enseigne rouge, et resta consterné. Les bras ballants, il
examinait les pâtés d'épinards, de l'air désespéré d'un homme auquel
il arrive quelque malheur suprême.
Cependant, la fenêtre du pignon s'était ouverte, une petite vieille se
penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin.
-- Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait levé
la tète.
Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon:
-- J'ai eu une tante, dans cette maison-là. C'est une boîte à
cancans... Ah! voilà les Méhudin qui se remuent; il y a de la lumière
au second.
Florent allait le questionner, mais il le trouva inquiétant, dans son
grand paletot déteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre
lui parlait des Méhudin. C'étaient des poissonnières; l'aînée était
superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait à
une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses
anguilles. Et il en vint à dire, en se fâchant, que Murillo peignait
comme un polisson. Puis, brusquement, s'arrêtant au milieu de la vue:
-- Voyons, où allez-vous, à la fin!
-- Je ne vais nulle part, à présent, dit Florent accablé. Allons où
vous voudrez.
Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond
de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude
entra, traînant Florent à sa suite. Il n'y avait qu'un côté des volets
enlevé. Le gaz brûlait dans l'air encore endormi de la salle; un
torchon oublié, les cartes de la veille, traînaient sur les tables, et
le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fraîche
au milieu de l'odeur chaude et renfermée du vin. Le patron, monsieur
Lebigre servait les clients, en gilet à manches, son collier de barbe
tout chiffonné, sa grosse figure régulière toute blanche de sommeil.
Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir,
toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'éveiller dans le
vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le
sac, à cette heure, débordait de légumes. Il en était à la troisième
tournée, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un
panier de pommes de terre. Quand il eut vidé son verre, il alla causer
avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitré, au fond, où le gaz
n'était pas allumé.
-- Que voulez-vous prendre? demanda Claude à Florent.
En entrant, il avait serré la main de l'homme qui l'invitait. C'était
un fort, un beau garçon de vingt-deux ans au plus, rasé, ne portant
que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau
enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles
serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait
sur les bras, lui demandait quand ils iraient à Charentonneau. Et ils
parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot,
sur la Marne. Le soir, ils avaient mangé un lapin.
-- Voyons, que prenez-vous? répéta Claude.
Florent regardait le comptoir, très-embarrassé. Au bout, des théières
de punch et de vin chaud, cerclées de cuivre, chauffaient sur les
courtes flammes bleues et roses d'un appareil à gaz. Il confessa enfin
qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre
servit trois verres de punch. Il y avait, près des théières, dans une
corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui
fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre
de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un
filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya.
-- Un bon garçon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouvèrent
tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est très-amusant
à la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le
gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des académies, en
plein air... Maintenant, si cela vous plaît, nous allons faire un tour
dans les Halles.
Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue
Rambuteau, annonçait le jour. La grande voix des Halles grondait plus
haut; par instants, des volées de cloche, dans un pavillon éloigné,
coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrèrent sous une
des rues couvertes, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la
volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute voûte, dont les
boiseries intérieures luisaient, entre les dentelles noires des
charpentes de fonte. Quand il déboucha dans la grande rue du milieu,
il songea à quelque ville étrange, avec ses quartiers distincts, ses
faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et
ses carrefours, mise tout entière sous un hangar, un jour de pluie,
par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux
des toitures, multipliait la forêt des piliers, élargissait à l'infini
les nervures délicates, les galeries découpées, les persiennes
transparentes; et c'était, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des
ténèbres, toute une végétation, toute une floraison, monstrueux
épanouissement de métal, dont les tiges qui montaient en fusée, les
branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les
légèretés de feuillage d'une futaie séculaire. Des quartiers dormaient
encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la
volaille alignaient leurs petites boutiques treillagées, allongeaient
leurs ruelles désertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de
la marée venait d'être ouvert; des femmes traversaient les rangées de
pierres blanches, tachées de l'ombre des paniers et des linges
oubliés. Aux gros légumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait
grandissant. De proche en proche, le réveil gagnait la ville, du
quartier populeux où les choux s'entassent dès quatre heures du matin,
au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des
faisans à ses maisons que vers les huit heures.
Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des
trottoirs, aux deux bords, des maraîchers étaient encore là, de petits
cultivateurs, venus des environs de Paris, étalant sur des paniers
leur récolte de la veille au soir, bottes de légumes, poignées de
fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures
entraient sous les voûtes, en ralentissant le trot sonnant de leurs
chevaux. Deux de ces voitures, laissées en travers, barraient la rue.
Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisâtres,
pareils à des sacs de charbon, et dont l'énorme charge faisait plier
les essieux; les sacs, mouillés, avaient une odeur fraîche d'algues
marines; un d'eux, crevé par un bout, laissait couler un tas noir de
grosses moules. À tous les pas, maintenant, ils devaient s'arrêter. La
marée arrivait, les camions se succédaient, charriant les hautes cages
de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes
chargées de l'Océan. Et, pour se garer des camions de la marée de plus
en plus pressés et inquiétants, ils se jetaient sous les roues des
camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots
jaunes, à quatre chevaux, à lanternes de couleur; des forts enlevaient
les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils
portaient dans le pavillon de la criée, où des employés en casquette
écrivaient sur des calepins, à la lueur du gaz. Claude était ravi de
ce tumulte; il s'oubliait à un effet de lumière, à un groupe de
blouses, au déchargement d'une voiture. Enfin, ils se dégagèrent.
Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marchèrent dans une
odeur exquise qui traînait autour d'eux et semblait les suivre. Ils
étaient au milieu du marché des fleurs coupées. Sur le carreau, à
droite et à gauche, des femmes assises avaient devant elles des
corbeilles carrées, pleines de bottes de roses, de violettes, de
dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles à des
taches de sang, pâlissaient doucement avec des gris argentés d'une
grande délicatesse. Près d'une corbeille, une bougie allumée mettait
là, sur tout le noir d'alentour, une chanson aiguë de couleur, les
panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le
bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien
n'était plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum
rencontrées sur un trottoir, au sortir des souffles âpres de la marée
et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages.
Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flânant, s'attardant au
milieu des fleurs. Ils s'arrêtèrent curieusement devant des femmes qui
vendaient des bottes de fougère et des paquets de feuilles de vigne,
bien réguliers, attachés par quarterons. Puis ils tournèrent dans un
bout de rue couverte, presque désert, où leurs pas sonnaient comme
sous la voûte d'une église. Ils y trouvèrent, attelé à une voiture
grande comme une brouette, un tout petit âne qui s'ennuyait sans
doute, et qui se mit à braire en les voyant, d'un ronflement si fort
et si prolongé, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des
hennissements de chevaux répondirent; il y eut des piétinements, tout
un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en
face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires,
grandes ouvertes, montraient, sous la clarté vive du gaz, des amas de
paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions
au crayon. Et comme ils étaient là, ils aperçurent une dame bien mise,
pelotonnée d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre,
perdu au milieu de l'encombrement de la chaussée, et filant
sournoisement.
-- C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un
sourire.
Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les
mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce
débordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque
matin. Il rôdait sur le carreau des nuits entières, rêvant des natures
mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait même
commencé un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de
Cadine; mais c'était dur, c'était trop beau, ces diables de légumes,
et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent écoutait, le
ventre serré, cet enthousiasme d'artiste. Et il était évident que
Claude, en ce moment-là, ne songeait même pas que ces belles choses se
mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut,
serra d'un mouvement qui lui était habituel la longue ceinture rouge
qu'il portait sous son paletot verdâtre, et reprit d'un air fin:
-- Puis, je déjeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore
mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de dîner, la
veille, je me donne une indigestion, le lendemain, à regarder arriver
toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-là, j'ai encore plus de
tendresses pour mes légumes... Non, tenez, ce qui est exaspérant, ce
qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout
ça!
Il raconta un souper qu'un ami lui avait payé chez Baratte, un jour de
splendeur; ils avaient eu des huîtres, du poisson, du gibier. Mais
Baratte était bien tombé; tout le carnaval de l'ancien marché des
Innocents se trouvait enterré, à cette heure; on en était aux Halles
centrales, à ce colosse de fonte, à cette ville nouvelle, si
originale. Les imbéciles avaient beau dire, toute l'époque était là.
Et Florent ne savait plus s'il condamnait le côté pittoresque ou la
bonne chère de Baratte. Puis, Claude déblatéra contre le romantisme;
il préférait ses tas de choux aux guenilles du moyen âge. Il finit par
s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse.
On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du
moderne.
-- Tenez, dit-il en s'arrêtant, regardez, au coin du trottoir.
N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs
sacrées peintures poitrinaires?
Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du café,
de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs
s'était formé autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de
fer-blanc étamé, plein de bouillon, fumait sur le petit réchaud bas,
dont les trous jetaient une lueur pâle de braise, La femme, armée
d'une cuiller à pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une
corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes.
Il y avait là des marchandes très-propres, des maraîchers en blouse,
des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui
avaient traîné sur les épaules, de pauvres diables déguenillés, toutes
les faims matinales des Halles, mangeant, se brûlant, écartant un peu
le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le
peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de
composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de
soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tête,
gêné par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot
dire, avec un regard de côté d'animaux méfiants. Alors, comme la femme
servait un nouvel arrivé, Claude lui-même fut attendri par la vapeur
forte d'une cuillerée qu'il reçut en plein visage.