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Le Ventre de Paris

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Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les façades,
an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou
noir. À l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache était tout
doré dans la poussière du soleil, comme une immense châsse. Et, au
milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armée de balayeurs
s'avançait, sur une ligne, à coups réguliers de balai; tandis que des
boueux jetaient les ordures à la fourche dans des tombereaux qui
s'arrêtaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles
cassées. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande
charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant.

Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle était une joie
pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs
vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres.
L'enseigne, où le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres
d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessiné sur un
fond tendre, était faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les
deux panneaux latéraux de la devanture, également peints et sous
verre, représentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de
hures, de côtelettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces
natures mortes, ornées d'enroulements et de rosaces, avaient une telle
tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons
roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'étalage montait.
Il était posé sur un lit de fines rognures de papier bleu; par
endroits, des feuilles de fougère, délicatement rangées, changeaient
certaines assiettes en bouquets entourés de verdure. C'était un monde
de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord,
tout en bas, contre la glace, il y avait une rangée de pots de
rillettes, entremêlés de pots de moutarde. Les jambonneaux désossés
venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure,
leur manche terminé par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands
plats: les langues fourrées de Strasbourg, rouges et vernies,
saignantes à côté de la pâleur des saucisses et des pieds de cochon;
les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles; les
andouilles, empilées deux à deux, crevant de santé; les saucissons,
pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les
pâtés, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs étiquettes;
les gros jambons, les grosses pièces de veau et de porc, glacées, et
dont la gelée avait des limpidités de sucre candi. Il y avait encore
de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des
hachis, dans des lacs de graisse figée. Entre les assiettes, entre les
plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetés des bocaux
d'aschards, de coulis, de truffes conservées, des terrines de foies
gras, des boîtes moirées de thon et de sardines. Une caisse de
fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourrés de
beurre persillé, étaient posées aux deux coins, négligemment. Enfin,
tout en haut, tombant d'une barre à dents de loup, des colliers de
saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symétriques,
semblables à des cordons et à des glands de tentures riches; tandis
que, derrière, des lambeaux de crépine mettaient leur dentelle, leur
fond de guipure blanche et charnue. Et là, sur le dernier gradin de
cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crépine, entre
deux bouquets de glaïeuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un
aquarium carré, garni de rocailles, où deux poissons rouges nageaient,
continuellement.

Florent sentit un frisson à fleur de peau; et il aperçut une femme,
sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur
de plus, une plénitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces
gaietés grasses. C'était une belle femme. Elle tenait la largeur de la
porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturité
de la trentaine. Elle venait de se lever, et déjà ses cheveux, lissés,
collés et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur
les tempes. Cela la rendait très-propre. Sa chairpaisible, avait cette
blancheur transparente, celle peau fine et robée des personnes qui
vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle était
sérieuse plutôt, très-calme et très-lente, s'égayant du regard, les
lèvres graves. Son col de linge empesé bridant sur son cou, ses
manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc
cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de
la robe de cachemire noir, les épaules rondes, le corsage plein, dont
le corset tendait l'étoffe, extrêmement. Dans tout ce blanc, le soleil
brûlait. Mais, trempée de clarté, les cheveux bleus, la chair rose,
les manches et la jupe éclatantes, elle ne clignait pas les paupières,
elle prenait en toute tranquillité béate son bain de lumière matinale,
les yeux doux, riant aux Halles débordantes. Elle avait un air de
grande honnêteté.

-- C'est la femme de votre frère, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard à
Florent.

Il l'avait saluée d'un léger signe de tète. Puis, il s'enfonça dans
l'allée, continuant à prendre des précautions minutieuses, ne voulant
pas que Florent entrât par la boutique qui était vide pourtant. Il
était évidemment très-heureux de se mettre dans une aventure qu'il
croyait compromettante.

-- Attendez, dit-il, je vais voir si votre frère est seul... Vous
entrerez, quand je taperai dans mes mains.

Il poussa une porte, au fond de l'allée. Mais, lorsque Florent
entendit la voix de son frère, derrière cette porte, il entra d'un
bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta à son cou. Ils s'embrassaient
comme des enfants.

-- Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais,
par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore à Lisa:
« Ce pauvre Florent... »

Il s'arrêta, il cria, en penchant la tête dans la boutique:

-- Eh! Lisa!... Lisa!...

Puis, se tournant vers une petite fille qui s'était réfugiée dans un
coin:

-- Pauline, va donc chercher ta mère.

Mais la petite ne bougea pas. C'était une superbe enfant de cinq ans,
ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle
charcutière. Elle tenait, entre ses bras, un énorme chat jaune, qui
s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses
petites mains, pliant sous la charge, comme si elle eût craint que ce
monsieur si mal habillé ne le lui volât.

Lisa arriva lentement.

-- C'est Florent, c'est mon frère, répétait Quenu.

Elle l'appela « monsieur, » fut très-bonne. Elle le regardait
paisiblement, de la tête aux pieds, sans montrer aucune surprise
malhonnête. Ses lèvres seules avaient un léger pli. Et elle resta
debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci
pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misère de
Florent.

-- Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, là bas... Moi,
j'ai engraissé, que veux-tu!

Il était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait
dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui
l'emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s'était
allongée, avait pris à la longue une lointaine ressemblance avec le
groin de ces cochons, de cette viande, où ses mains s'enfonçaient et
vivaient, la journée entière. Florent le reconnaissait à peine. Il
s'était assis, il passait de son frère à la belle Lisa, à la petite
Pauline. Ils suaient la santé; ils étaient superbes, carrés, luisants;
ils le regardaient avec l'étonnement de gens très-gras pris d'une
vague inquiétude en face d'un maigre. Et le chat lui-même, dont la
peau pétait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un
air défiant.

-- Tu attendras le déjeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous
mangeons de bonne heure, à dix heures.

Une odeur forte de cuisine traînait. Florent revit sa nuit terrible,
son arrivée dans les légumes, son agonie au milieu des Halles, cet
éboulement continu de nourriture auquel il venait d'échapper. Alors,
il dit à voix basse, avec un sourire doux:

-- Non, j'ai faim, vois-tu.



II


Florent venait de commencer son droit à Paris, lorsque sa mère mourut.
Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait épousé en secondes
noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-préfet avait amené et
oublié dans le Midi. Il était resté employé à la sous-préfecture,
trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une
indigestion, trois ans après le mariage, l'emporta. Il laissait pour
tout héritage à sa femme un gros garçon qui lui ressemblait. La mère
payait déjà très-difficilement les mois de collège de son aîné,
Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes
satisfactions: il était très-doux, travaillait avec ardeur, remportait
les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses,
tous ses espoirs. Peut-être préférait-elle, dans ce garçon pâle et
mince, son premier mari, un de ces Provençaux d'une mollesse
caressante, qui l'avait aimée à en mourir. Peut-être Quenu, dont la
bonne humeur l'avait d'abord séduite, s'était-il montré trop gras,
trop satisfait, trop certain de tirer de lui-même ses meilleures
joies. Elle décida que son dernier né, le cadet, celui que les
familles méridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien
de bon; elle se contenta de l'envoyer à l'école, chez une vieille
fille sa voisine, où le petit n'apprit guère qu'à galopiner. Les deux
frères grandirent loin l'un de l'autre, en étrangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mère était enterrée. Elle avait
exigé qu'on lui cachât sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas
le déranger dans ses études. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze
ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une
table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la
malheureuse mère. Elle en était à ses dernières ressources, elle
s'était tuée au travail pour que son fils pût faire son droit. À un
petit commerce de rubans d'un médiocre rapport, elle avait dû joindre
d'autres métiers qui l'occupaient fort tard. L'idée fixe de voir son
Florent avocat, bien posé dans la ville, finissait par la rendre dure,
avare, impitoyable pour elle-même et pour les autres. Le petit Quenu
allait avec des culottes percées, des blouses dont les manches
s'effiloquaient; il ne se servait jamais à table, il attendait que sa
mère lui eût coupé sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout
aussi mince. C'était à ce régime qu'elle avait succombé, avec le
désespoir immense de ne pas achever sa tâche.

Cette histoire fit une impression terrible sur le caractère tendre de
Florent. Les larmes l'étouffaient. Il prit son frère dans ses bras, le
tint serré, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait
privé. Et il regardait ses pauvres souliers crevés, ses coudes troués,
ses mains sales, toute cette misère d'enfant abandonné. Il lui
répétait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le
lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir
même réserver la somme nécessaire pour retourner à Paris. À aucun
prix, il ne voulait rester au Vigan. Il céda heureusement la petite
boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mère,
très-rigide sur les questions d'argent, s'était pourtant laissée peu à
peu entraîner à contracter. Et comme il ne lui restait rien, le
voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du
mobilier et du linge de la défunte. Il faisait une bonne affaire. Le
jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frère à
neuf, l'emmena, le soir même.

À Paris, il ne pouvait plus être question de suivre les cours de
l'École de droit. Florent remit à plus tard toute ambition. Il trouva
quelques leçons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de
la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux
lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Dès
lors, il eut un enfant. Sa paternité le charmait. Dans les premiers
temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des leçons au
petit; mais celui-ci n'écoutait guère; il avait la tête dure, refusait
d'apprendre, sanglotant, regrettant l'époque où sa mère le laissait
courir les rues. Florent, désespéré, cessait la leçon, le consolait,
lui promettait des vacances indéfinies. Et pour s'excuser de sa
faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui
dans le but de le contrarier. Ce fut sa règle de conduite, le regarder
grandir en joie. Il l'adorait, était ravi de ses rires, goûtait des
douceurs infinies à le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de
tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapés, et
son visage commençait à jaunir, au milieu des taquineries cruelles de
l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu
bêta, sachant à peine lire et écrire, mais d'une belle humeur
inaltérable qui emplissait de gaieté la grande chambre sombre de la
rue Royer-Collard.

Cependant, les années passaient. Florent, qui avait hérité des
dévouements de sa mère, gardait Quenu au logis comme une grande fille
paresseuse. Il lui évitait jusqu'aux menus soins de l'intérieur;
c'était lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le ménage
et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensées. Il
était sombre d'ordinaire, se croyait méchant. Le soir, quand il
rentrait, crotté, la tête basse de la haine des enfants des autres, il
était tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garçon, qu'il
trouvait en train de jouer à la toupie, sur le carreau de la chambre.
Quenu riait de sa maladresse à faire les omelettes et de la façon
sérieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe éteinte, Florent
redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait à reprendre ses
études de droit, il s'ingéniait pour disposer son temps de façon à
suivre les cours de la Faculté. Il y parvint, fut parfaitement
heureux. Mais une petite fièvre qui le retint huit jours à la maison,
creusa un tel trou dans leur budget et l'inquiéta à un tel point,
qu'il abandonna toute idée de terminer ses études. Son enfant
grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de
l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une
fortune. Avec de l'économie, il allait mettre de l'argent de côté pour
établir Quenu. À dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle
qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frère, Quenu, lui aussi, avait fait
des réflexions. Un matin, il déclara qu'il voulait travailler, qu'il
était assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondément touché.
Il v avait, en face d'eux, de l'autre côté de la rue, un horloger en
chambre que l'enfant voyait toute la journée, dans la clarté crue de
là fenêtre, penché sur sa petite table, maniant des choses délicates,
les regardant à la loupe, patiemment. Il fut séduit, il prétendit
qu'il avait du goût pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours,
il devint inquiet, il pleura comme un garçon de dix ans, trouvant que
c'était trop compliqué, que jamais il ne saurait « toutes les petites
bêtises qui entrent dans une montre. » Maintenant, il préférerait être
serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux années, il tenta plus de
dix métiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se
mettre dans un état à contre-coeur. Seulement, le beau dévouement de
Queuu, qui voulait gagner sa vie, coûtait cher au ménage des deux
jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'était sans cesse des
dépenses nouvelles, des frais de vêtements, de nourriture prise au
dehors, de bienvenue payée aux camarades. Les dix-huit cents francs de
Florent ne suffisaient plus. Il avait dû prendre deux leçons qu'il
donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la même redingote.

Les deux frères s'étaient fait un ami. La maison avait une façade sur
la rue Saint-Jacques, et là s'ouvrait une grande rôtisserie, tenue par
un digne homme nommé Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine,
au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop
tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un
morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'était des jours
de grand régal. Gavard finit par s'intéresser à ce garçon maigre, il
connut son histoire, il attira le petit. Et bientôt Quenu ne quitta
plus la rôtisserie. Dès que son frère partait, il descendait, il
s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches
gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes
flammes claires.

Les larges cuivres de la cheminée luisaient, les volailles fumaient,
la graisse chantait dans la lèchefrite, les broches finissaient par
causer entre elles, par adresser des mots aimables à Quenu, qui, une
longue cuiller à la main, arrosait dévotement les ventres dorés des
oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge
des clarté dansantes de la flambée, un peu abêti, riant vaguement aux
grosses bêtes qui cuisaient; et il ne se réveillait que lorsqu'on
débrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches
sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient,
laissant couler le jus par les trous du derrière et de la gorge,
emplissant la boutique d'une odeur forte de rôti. Alors, l'enfant,
debout, suivant des yeux l'opération, battait des mains, parlait aux
volailles, leur disait qu'elles étaient bien bonnes, qu'on les
mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait,
quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter
dans la lèche-frite, pendant une demi-heure.

Ce fut là sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard,
après avoir essayé de tous les métiers, il revint fatalement aux bêtes
qu'on débroche, aux jus qui forcent à se lécher les doigts. Il
craignait d'abord de contrarier son frère, petit mangeur parlant des
bonnes choses avec un dédain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent
l'écouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat très compliqué, il
lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Dès lors, la
vie des deux frères fut réglée. Ils continuèrent à habiter la chambre
de la rue Royer-Collard, où ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la
face réjouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misère
de professeur crotté. Florent gardait sa défroque noire, s'oubliait
sur les devoirs de ses élèves, tandis que Quenu, pour se mettre à
l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de
marmiton, tournant autour du poêle, s'amusant à quelque friandise
cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout
blanc, l'autre tout noir. La vaste pièce semblait moitié fâchée,
moitié joyeuse, de ce deuil et de cette gaieté. Jamais ménage plus
disparate ne s'entendit mieux. L'aîné avait beau maigrir, brûlé par
les ardeurs de son père; le cadet avait beau engraisser, en digne fils
de Normand; ils s'aimaient dans leur mère commune, dans cette femme
qui n'était que tendresse.

Ils avaient un parent, à Paris, un frère de leur mère, un Gradelle,
établi charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'était
un gros avare, un homme brutal, qui les reçut comme des meurt-de-faim,
la première fois qu'ils se présentèrent chez lui. Ils y retournèrent
rarement. Le jour de la fête du bonhomme, Quenu lui portait un
bouquet, et en recevait une pièce de dix sous. Florent, d'une fierté
maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de
l'oeil inquiet et soupçonneux d'un ladre qui flaire la demande d'un
dîner ou d'une pièce de cent sous. Il eut la naïveté, un jour, de
changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins
peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les
amitiés en restèrent là. Ces années furent pour Florent un long rêve
doux et triste. Il goûta toutes les joies amères du dévouement. Au
logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de
ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir
mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs
mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid,
médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, il
se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de
vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain; il entra dans
la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne
trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour
endormir ses maux, il s'en créa une. Les livres lui déplaisaient; tout
ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe
puante, les boulettes de papier mâché des gamins, la torture des
longues heures stériles. Puis, les livres ne lui parlaient que de
révolte, le poussaient à l'orgueil, et c'était d'oubli et de paix dont
il se sentait l'impérieux besoin. Se bercer, s'endormir, rêver qu'il
était parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, bâtir la
cité républicaine où il aurait voulu vivre: telle fut sa récréation,
l'oeuvre éternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait
plus, en dehors des nécessités de l'enseignement; il remontait la rue
Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extérieurs, faisait une grande
course parfois, revenait par la barrière d'Italie; et, tout le long de
la route, les yeux sur le quartier Mouffetard étalé à ses pieds, il
arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui
auraient changé cette ville souffrante en une ville de béatitude.
Quand les journées de février ensanglantèrent Paris, il fut navré, il
courut les clubs, demandant le rachat de ce sang « par le baiser
fraternel des républicains du monde entier. » Il devint un de ces
orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion
nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les journées de
décembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il était désarmé.
Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traité en loup. Quand il
s'éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la
dalle froide d'une casemate de Bicêtre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse
mortelle, en ne voyant pas rentrer son frère. Le lendemain, il alla
chercher, au cimetière Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on
avait alignés sous de la paille; les têtes passaient, affreuses. Le
coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir à deux
reprises, le long de la file. Enfin, à la préfecture de police, au
bout de huit grands jours, il apprit que son frère était prisonnier.
Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaça de l'arrêter
lui-même. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui était un
personnage pour lui, espérant le déterminer à sauver Florent. Mais
l'oncle Gradelle s'emporta, prétendit que c'était bien fait, que ce
grand imbécile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de
républicains; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela
était écrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son
corps. Il restait là, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant
qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garçon, lui offrit de
le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un
aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre
de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le
soir même, tout en haut, au fond d'un trou noir où il pouvait à peine
s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleuré en face du lit
vide de son frère.

Il réussit enfin à voir Florent. Mais, en revenant de Bicêtre, il dut
se coucher; une fièvre le tint pendant près de trois semaines dans une
somnolence hébétée. Ce fut sa première et sa seule maladie. Gradelle
envoyait son républicain de neveu à tous les diables. Quand il connut
son départ pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu,
l'éveilla, lui annonça brutalement cette nouvelle, provoqua une telle
crise, que le lendemain le jeune homme était debout. Sa douleur se
fondit; ses chairs molles semblèrent boire ses dernières larmes. Un
mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la
belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y goûtait plus de jouissances encore que
dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas
trop négliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier était
rare, que c'était une chance d'avoir passé par un restaurant avant
d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui
faisait faire des dîners pour la ville, le chargeait particulièrement
des grillades et des côtelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune
homme lui rendait de réels services, il l'aima à sa manière, lui
pinçant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre
mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et
quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetât
pas par les fenêtres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six
francs pour ses menus plaisirs.

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