Contes de la Montagne
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Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient
vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense
de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres
incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur
magistrale.
«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici
le moment du départ....»
Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:
«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
N'auriez-vous pas autre chose?»
Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le
_sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et
sortit.
«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»
Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour
la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et
s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande
vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et
semblait bienheureuse de sa préférence.
Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
présentant à maître Bernard:
«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
la montagne.»
Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes
sauvages du Schnéeberg.
Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait
de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit
la fin de ses compliments pour s'écrier:
«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que
je sois de retour pour neuf heures.»
Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.
«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout
ému, que le ciel vous rende heureuse!»
Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du
regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut
s'asseoir à côté de la vieille.
Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à
Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la
hutte du _ségare_ du Nideck.
Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent
des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en
cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du
Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.
Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique
découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin
que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
presque solennelle.
Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est
devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16
juillet 1849 la note suivante:
«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des
ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_
Christian.
«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même
minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade....
«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»
LE TISSERAND DE LA STEINBACH
«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir
la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut
rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach,
montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous
verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
et des précipices.
On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds
de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses
flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses
rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas,
ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée
d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers
la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
... des montagnes à n'en plus finir!
Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres,
de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de
belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien
j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient
avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me
faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les
vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la
fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les
boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai
derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.
Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à
table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
Vosges!...
--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays,
puisque vous l'aimiez tant?
--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre
m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y
avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut
en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me
cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le
fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
ne m'en repens pas!»
Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher
lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les
joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un
vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de
la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du
tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures
de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie
mystérieuse.
Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:
«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au
milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier;
mais il y avait encore autre chose.»
Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et
regardant le soleil de ses yeux ternes:
«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine
sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On
y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie:
des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les
brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement
au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les
tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
fond des cavernes.
A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit
sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des
masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents
pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.
Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un
four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.
J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres,
monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.
En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une
pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on
aurait dit que tout était mort.
Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à
toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du
gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?»
me dis-je.
Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le
torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent
autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
pour préparer leur repas avant de se mettre en route.
Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond
du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles
de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se
découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur
l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient
sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le
Blokesberg.
De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande
comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
ténèbres.
Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont
au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.
A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours
plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds
environ au-dessus des bohémiens.
Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La
flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des
grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient,
couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées
de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des
masses de fumée sombre au-dessus du vallon.
Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me
passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.
«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au
milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé!
hé! ce serait drôle.»
Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat,
pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne
m'avaient jamais fait de mal.
«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne
me pardonnerais jamais de ma vie!»
Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
je la balançais doucement ... comme pour rire....»
Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de
quelques secondes, il reprit:
«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
est une passion diabolique ... elle développe les instincts de
destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le
sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je
pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour
ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me
retenait.
Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ...
courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des
cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec
des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré
moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et
poussait l'énorme pierre sur la pente.
Elle partit!
D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide
en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds
... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
sanglier.... C'était terrible!
Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens
levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher
parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....»
Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je
n'osais pas le regarder!
Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:
«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier
à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de
Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich,
l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille
femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable....
Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le
Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous
donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison,
que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
... et me voilà!»
Heinrich se tut.
Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger
une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le
hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un
cliquetis de ferrailles.
Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le
Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
jusqu'au seuil de sa cassine.
«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il
en me tendant la main.
Sa voix tremblait.
«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
expier.»
Il me regarda quelques instants sans répondre....
«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander
cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage?
Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça
ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers
les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»
Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné
malgré lui:
«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la
solitude!... la vie des bois!...»
Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
ses yeux.
«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»
Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au
milieu des bruyères.
LE VIOLON DU PENDU
CONTE FANTASTIQUE
Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il
avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de
suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il
faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite
chose indispensable: l'inspiration.
Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître
Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais
dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.
Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de
son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ...
mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables
cahiers et le doigt sur le passage disait:
«Regarde, garçon!»
Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.
Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître
Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme
jusqu'alors impassible se fâcha:
«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que
je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
trop fort!»
Et le voyant consterné de son apostrophe:
«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et
surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui
ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!
--Maigrir!
--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ...
mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à
enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
pourraient-elles vibrer?»
Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:
«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai
devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je
maigrirai!»
Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître
Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui
souhaita bonne chance.
Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la
main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.
Il se dirigea vers la Suisse.
Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était
considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent
monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est
pas juste ... non, il n'est pas juste!»
Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à
Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait
tomber de fatigue.
En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure
embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De
hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à
décorner les boeufs.
Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin
flottant au-dessus de la porte.
«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu
sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»
Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.
«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.
--Un abri et du pain.
--Ah! ah! bon ... bon!...»
La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme
robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une
houppelande percée au coude, une hachette à la main.
Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant
l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits
points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement
indéfinissable.
Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
bâton.
«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir
les gens dehors.»
Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé,
s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
devant l'âtre.
«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.
Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle
des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et
l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de
sa surprise.
Cette circonstance lui rendit un peu de calme.
«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
ne serais pas fâché de souper.
--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.
--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos
provisions sont épuisées.
--Épuisées?
--Oui.
--Toutes?
--Toutes.
--Vous n'avez pas de fromage?
--Non.
--Pas de beurre?
--Non.
--Pas de pain ... pas de lait?
--Non.
--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?
--Des pommes de terre cuites sous la cendre.»
Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de
l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses,
endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les
épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se
peignait et se plumait avec nonchalance,
«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs?
--Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.--Oh! mais alors,
coûte que coûte, mettez une poule à la broche!»
A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux
épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant:
«Qu'on ne touche pas à mes poules ... qu'on ne touche pas à mes
poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!»
L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si
terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre:
«Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps nécessaire pour
devenir maigre comme un fakir!»
Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à
la jeune fille pâle:
«Génovéva!... Génovéva ... regarde ... _l'Esprit_ le possède ... c'est
comme l'autre!...
La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait
au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la
flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que
la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
de ses soupirs plaintifs.
Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il
dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il
s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en
face de l'âtre.
«_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.»
L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit
Karl au grenier, sous le chaume.
«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et
surtout prenez garde au feu!»
Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une
grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.
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